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Full text of "Oeuvres de B, Henri Suso"

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BIBLIOTHÈQUE 

DOMINICAINE 



PROPRIETE 



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OEUVRKS 



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B. HENRI SUSO 



DE L'ORDRE DES FRÈRES PRÊCHEURS 



PAR E. CARTIER 



SECOMOi: ÉDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE DE M^' V POUSSIELGUE -RUSAND 

23 RUE SAINT-SCLPICE 



1856 



AVERTISSEMENT 



En publiant cette nouvelle édition du premier 
volume de la Bibliothèque Dominicaine, nous éprou- 
vons le Î3esoin de remercier Dieu des bénédictions 
qu'il a daigné répandre sur Fœuvre entreprise pour 
sa gloire. La première , et la plus douce , est celle 
qui nous est venue du Saint-Siège. Le saint Père 
a bien voulu nous adresser la lettre suivante : 

l 



A M. ETIENNE CARTIER. 



Monsieur , 

Le souverain Pontife Pie IX a reçu l'exemplaire des 
OEuvres du bienlieureux Henri Suso , de l'Ordre des 
Frères -Prêcheurs, que vous avez publiées l'année der- 
nière. Sa Sainteté a su aussi , par la lettre qui accompa- 
gnait votre oiFrande . que vous aviez le louable dessein 
de publier encore d'autres ouvrages semblables ; Elle m'a 
chargé de vous remercier en son nom, et de vous féliciter 
du zèle que vous montrez pour la sainte Religion. Elle a 
voulu que la Bénédiction apostolique fût une preuve de sa 
tendresse paternelle pour vous , et Elle vous Taccorde 
avec amour comme un gage de la grâce du Ciel. 

Il me reste maintenant à profiter de cette occasion pour 
vous assurer de mon respect; et je demande avec instance 
au Seigneur tout ce qui peut vous être heureux et salu- 
taire. 

Je suis, Monsieur, votre très-humble et très-dévoué 
serviteur. 

Dominique FIORAMONTI , 

Secrétaire de noire saint Père pour les Lettres Latines. 



Donné à Rome , le "âl août 1852. 



AVERTISSEMENT. 3 

Depuis cette lettre , il nous a été donné de déposer 
nos hommages aux pieds du Père commun des fidèles, 
et nous avons reçu de sa paternelle bonté des paroles 
encourageantes qui ne s'effaceront jamais de notre 
cœur. Elles seront pour nous un puissant motif de 
poursuivre avec une ardeur nouvelle l'œuvre que 
Dieu nous a permis de commencer. 

Nous espérons que la Bibliothèque Dominicaine va 
prendre d'heureux développements. Nous ne serons 
plus seul à y travailler. Les religieux de l'Ordre pré- 
parent déjà plusieurs volumes pour la gloire de Dieu 
et le salut des âmes. 

Malgré la lenteur de nos publications et le silence 
de la presse religieuse, la Bibliothèque Domini- 
caine s'est promptement répandue en France. Les 
OEuvres du bienheureux Suso^ surtout , ont été par- 
ticulièrement goûtées. Cette doctrine substantielle , 
cachée sous ces formes poétiques, a été comprise par 
beaucoup plus de personnes qu on ne devait l'es- 
pérer à une époque où tant de chrétiens s'endorment 
dans la routine d'une dévotion stérile. Les paroles 
tendres et passionnées du bienheureux Suso ont 



U AVERTISSEMENT. 

provoqué dans bien des âmes les joies de Finnocence 
ou les larmes du repentir. 

Nous savons cependant que quelques ecclésias- 
tiques ont critiqué ce livre aimé des saints et Léui 
de l'Église. Nous ne discuterons pas avec eux. Les 
meilleures choses peuvent sans doute ne pas convenir 
à tmil le monde, et il faut ménager quelquefois à la 
faiblesse de nos yeux les rayons de la lumière. 

Nous n'avons rien négligé pour rendre cette édi- 
tion plus fidèle et plus complète que la première. 
Nous l'avons entièrement revue sur le texte italien, 
et nous y avons ajouté quelques fragments publiés 
par les Bollandistes ^ et un sermon conservé dans 
les OEuvres de Tauler. Nous donnons aussi la tra- 
duction de rOffice de l'éternelle Sagesse, que plu- 
sieurs personnes pieuses nous ont demandée. 



Le Révérend Père LACORDAIRE a bien voulu 
nous adresser Tapprobation suivante : 



A M. ETIENNE CAUTIEa. 



Monsieur , 

J'ai appris avec une joie sensible que vous vous pro- 
posiez de publier, sous le titre de Bibliothèque Domini- 
caine , une collection contenant la vie des principaux saints 
de Tordre des Frères Prêcheurs , et une traduction de 
leurs ouvrages les plus importants. Je m'en réjouis pour 
l'Église en général , parce que ces vies et ces éx^rits sont 
une partie de sa gloire; et pour mon Ordre en particulier, 
parce que vous ferez revivre ainsi les services qu'il a 
rendus, et que vous les perpétuerez en les rajeunissant. 
Nous-mêmes , enfants de cette milice , nous avons besoin 
d'en mieux connaître le passé ; nous l'étudierons , guidés 
par vous, et nous y puiserons sans doute une nouvelle 
ardeur pour suivre de loin les traces de nos pères. Nul 
plus que vous , Monsieur, par votre foi profonde , par 
votre connaissance dans l'art humain et l'art divin , par 
votre dévouement à notre Ordre , dont vous nous avez 



6 APPROBATION. 

donné tant de preuves depuis de longues années , n'était 
capable d'entreprendre une œuvre aussi considérable et 
cpii exige dans son auteur tant de mérites divers. 

J'ose vous prédire un succès consolant de vos travaux. 
Les vies de nos saints et leurs ouvrages n'ont jamais paru 
dans la langue française sous une forme qui en fît sentir 
la beauté , si ce n'est dans ces derniers temps , par 
quelques rares essais , dont vous serez , je n'en doute pas , 
l'heureux continuateur. Vous achèverez l'édifice que des 
mains amies ont déjà commencé, et vous aurez ainsi 
l'honneur d'apporter une pierre au rétablissement d'un 
Ordre qui penchait vers sa ruine , mais que Dieu , dans 
sa miséricorde , semble appeler de toutes parts k de nou- 
velles destinées. 

Je vous donne donc , Monsieur, autant qu'il dépend de 
moi , comme provincial de l'Ordre pour la France et la 
Belgique, une entière approbation, et je prie Dieu, de 
qui tout succès dépend , d'ajouter à vos tjilents et à vos 
vertus de chrétien , les années dont vous avez besoin pour 
accomplir votre pieuse pensée. 

Fr.-Henri-Dominique LACORDAIRE , 

Prov. dos Frères-Prêcheurs. 



Paris, ce 20 noYembre 1851. 



AVANT-PROPOS 



Inslaurare omnia in Christo. 



Pourquoi cette publication au milieu des préoc- 
cupations qui nous assiègent? Est-ce l'heure des 
pieux récils et des méditations saintes, et ne fallait- 
il pas attendre le retour des esprits à la paix, pour 
commencer cette Bibliothèque Dominicaine? 

Nous n'ignorons pas ce qui se passe , et rien de ce 
qui intéresse notre pays ne nous est indifférent; 
nous aimons d'un môme cœur Dieu, l'Église et la 
France , et toute notre ambition est de les servir dans 
un même dévouement. Oui, nous vivons au jour le 
jour, entre la destruction du Passé et les obscurités 
de l'Avenir. Les partis campent sur des ruines et les 
augmentent en se les disputant. Les révolutions qui 



8 AVANT-PROPOS. 

se succèdent n'ont jamais changé si brusquement les 
rôles, et les plus habiles tremblent dans l'attente du 
lendemain. 

Mais qu'importe cette tempête sociale? Le temps 
conduit à l'éternité; la vie véritable est au delà de la 
mort. Ce qui s'agite autour de nous , c'est le combat 
du bien et du mal , auquel nous devons tous prendre 
part. Que peut redouter celui qui sert Dieu? Le 
soldat qui a foi dans sa cause , ne voit que le 
triomphe au milieu de la mêlée ; laissons la Pro- 
vidence diriger les événements; seule elle connaît 
le plan de la bataille : le tumulte extérieur des 
choses n'est rien; que chacun combatte à son poste , 
et qu'il sotche que le vice , c'est la défaite , et la 
vertu, la victoire. 

Tous les actes par lesquels nous pouvons influencer 
le sort de notre pays , procèdent de deux causes 
contraires, l'Égoïsme et la Charité. De ces deux 
sources coulent pour les nations , la paix ou la 
guerre, la prospérité ou la mort. Sans la Charité, 
point d'unité , point d'ordre , point de devoirs : 
l'homme devient son centre ; le plaisir et l'orgueil , 
ses seules inspirations : tout ce qui gêne sa liberté 
d'action est une oppression dont il veut s'affranchir. 
Si l'égoïste invoque la fraternité , c'est pour s'en 
faire une arme contre ce que la naissance et le mérite 
placent au-dessus de lui ; il envie le bien qu'il n'a 
pas , attaque les lois pour les refaire à son profit , et 



AVANT-PUOPOS. 9 

la société n'est plus qu'un champ clos où la force 
brutale décide les rangs. 

Pour celui; au contraire, qui s'agenouille avec 
amour devant notre Père qui est aux cieux, la société 
devient une famille dont le dévouement est la loi 
et le bonheur. Le prochain étant le vrai moyen de 
servir Dieu et de lui plaire, tout se divinise à ses 
yeux ; c'est un besoin de descendre au plus petit pour 
partager ses souffrances. L'ambition sainte d'être 
utile aux autres adoucit, harmonise tous les rap- 
ports; l'esprit de sacrifice s'infiltre partout, comme 
une sève puissante qui fait naître de grandes choses. 
Depuis l'origine , les hommes de la Charité et 
les hommes de l'Égoïsme se disputent le monde. 
L'Egoïsme l'emporte souvent, parce qu'il a des auxi- 
liaires dans notre nature tombée ; mais lorsque la 
société s'affaisse dans la corruption des sens et de 
Terreur, Dieu la sauve par la puissance de son 
amour. Jésus-Christ , son Fils unique , auquel il a 
donné les nations en héritage , ne peut plus remonter 
sur la croix du Calvaire; mais il étend vers nous ses 
mains sacrées , et de ses plaies glorieuses s'épanche 
sur la terre ce sang qui fait germer les saints. Alors 
la Charité a des chefs , et l'Église , qui semblait sté- 
rile, se réjouit bientôt dans la multitude de ses 
enfants. Quel événement que l'apparition d'un saint 
dans le monde ! quelle fécondité de paroles et 
d'exemples ! quelle perpétuité de vertus ! quelle 



10 AVANT-PROPOS. 

postérité d'enseignements! A quel temps et à quels 
lieux ne s'étendent pas ses pacifiques conquêtes? 
Aucune gloire humaine n'a d'aussi vastes horizons. 
Les batailles se taisent et la gloire s'efface; mais 
quand un homme a vécu de la vie de Jésus-Christ 
parmi ses frères , son action se prolonge au delà do 
sa mort, et il sort de sa mémoire une puissance qui 
triomphe du mal. 

Ce ne sont pas des capitaines et des savants qu'il 
nous faut , ce sont des saints , et Dieu nous les don- 
nera, parce qu'il ne nous refuse pas ce qui nous est 
nécessaire. La France, qui exerça sur l'Europe , au 
siècle dernier, une si funeste influence, semble avoir 
maintenant une mission toute contraire à remplir ; 
jamais la Providence n'a fait si visiblement notre his- 
toire; jamais les événements n'ont été si imprévus, 
et si le mal est déchaîné pour punir, Dieu se plaît à 
arrêter à chaque instant ses fureurs menaçantes. 
C'est une succession de calmes et de tempêtes , d'es- 
pérances et de terreurs, qui démontre d'une manière 
admirable sa nécessité sociale ; et au milieu des ap- 
préhensions redoutables de l'avenir, l'œil attentif 
peut distinguer les premières lueurs de ce jour que 
le comte de Maistre prophétisait au début de nos 
révolutions. La France aura le principal rôle dans 
cette régénération des sociétés modernes; elle sera, 
comme dans ses anciens temps, la fille aînée de 
r.Éghse et le soutien de la Papauté, ce palladium de 



AVANT-PROPOS. Il 

la civilisation. Elle précédera les peuples dans la 
vérité, comme elle les a précédés dans l'erreur, et 
nulle nation ne la surpassera en dévouement. 

Déjà, pour qui écoute ses pensées et consulte les 
battements de son cœur, la France est chrétienne et 
par conséquent sauvée. Si TEgoïsme fait des discours 
et des livres, la Charité fait des œuvres, et le peuple 
finit toujours par comprendre la logique de l'expé- 
rience. Jamais la Charité n\a été plus active en 
France; jamais elle n'a envoyé tant d'apôtres à tous les 
rivages ; jamais elle n'a prodigué tant de trésors et de 
consolations. La Pauvreté volontaire renaît pour se 
consacrer à tous les malheurs , et l'Évangile renou- 
velle parmi nous ses anciennes merveilles. Oui, la 
France est dans l'enfantement; la rosée du ciel l'a 
rendue féconde, et les nuées d'en haut lui donneront 
des saints. 

Nous saluons cet avenir avec amour, et quelque 
soit le temps qui nous en sépare, nous voulons y 
travailler dans la mesure de nos forces. C'est dans ce 
but que nous entreprenons cette publication. Faire 
connaître les saints , c'est leur préparer des imi- 
tateurs. Nous remuerons la terre où le Père de 
famille jettera le bon grain et mûrira la moisson. 
L'Ordre de Saint-Dominique est le champ que nous 
avons choisi , parce que la résurrection des Frères- 
Prêcheurs en France nous semble un des grands 
miracles de la miséricorde de Dieu à noire époque. 



12 AVANT PUOl>OS. 

Cet Ordre, qui a nos plus intimes sympathies, est 
d'ailleurs un de ceux c[ui ont été le plus calomniés 
par l'histoire; nous tacherons d'en faire connaître le 
véritable esprit, par la vie et les œuvres des saints 
et des grands hommes qu'il a donnés à l'Eglise, aux 
arts et aux sciences. La tâche est immense , et nous 
ne pouvons y consacrer que les rares loisirs d'une vie 
laborieuse; mais Dieu, nous l'espérons, nous don- 
nera des compagnons et des successeurs. 

Le premier volume que nous offrons au public 
renferme les Œuvres du bienheureux Henri Suso, 
qui vécut au xiv^ siècle. Ce siècle a beaucoup de 
rapport avec le nôtre, par ses tendances et ses 
agitations. Les empereurs d'Allemagne, continuel- 
lement en guerre avec l'Eglise , voulaient faire re- 
vivre les temps païens à leur profit. Frédéric II avait 
rapporté d'Orient, où il avait trahi la cause des 
Croisés, le luxe du Has- Empire et les mœurs des 
mahométans. Il avait renouvelé l'orgueil, les dé- 
bauches et la tyrannie des plus mauvais empereurs 
romains. Ses querelles avec le Saint-Siège et les 
excommunications qu'il avait méritées, avaient af- 
faibli chez les peuples le respect de l'autorité. L'esprit 
d'indépendance et de révolte s'était communic[ué du 
plus grand au pluspetit; la soifde l'or et des jouissances 
matérielles troublait toutes les âmes , et l'égoïsme 
formulait hautement ses doctrines anarchiques. 

C'est surtout à ces époques bouleversées que Dieu 



AVANT-PROPOS. 13 

donne à l'Église le secours de ses saints. Le spectacle 
de l'erreur sépare de la foule ceux qui restent fidèles 
à la vérité. Ils se réfugient dans la vie religieuse 
comme dans leur unique asile. Ils ensevelissent leurs 
âmes dans le calme de la prière et l'obscurité des 
cloitres; mais lorsque Dieu les a purifiés par son 
amour, il les renvoie, intrépides comme des lions, 
à ce monde qu'ils avaient fui comme de timides 
colombes ; leur action puissante arrête le mal et sauve 
la société en la ramenant à l'Evangile. 

Le bienheureux Suso exerça une grande influence 
sur son siècle , quoique sa vie n'ait pas été mêlée aux 
événements publics, comme celle de sainte Cathe- 
rine de Sienne. La postérité ne connaît guère de lui 
que ses œuvres. Sa famille était une des plus nobles 
de l'Allemagne. Il s'appelait Henri de Berg, mais il 
préféra le nom de Suso , qui était celui de sa mère, 
pour honorer sa piété et se la rappeler sans cesse. 
Les historiens fixent sa naissance en 1300 , et sa mort 
au 25 janvier 1306. Sa fête se célèbre le 2 mars dans 
l'ordre de Saint-Dominique, avec l'approbation de 
Grégoire XVI, donnée le 16 avril 1831 (1). 

En 1613, des ouvriers qui travaillaient daiis l'an- 



(1) Sa vie se trouve écrite au 25 janvier de ((l'Année Dominicaine, 
« ou les vies des saints , des bienheureux , des martyrs et des autres 
'j personnes illustres ou recommandaLIes par leur piété, de l'un ou de 
« l'autr-e sexe , de TOrdre des Frères-Prèclieurs , par le R. P. Jean-Baptiste 
« Feuillet.» Amiens, 1678. 



lll AVANT-PROPOS. 

cien cloître des Dominicains, à Ulm, découvrirent 
son corps parfaitement conservé et répandant une 
suave odeur. Les magistrats protestants de la ville 
firent refermer la tombe , et la trace en fut perdue ; 
car les fouilles qu'on fit pour la retrouver, pendant 
Foccupation des Français, n'amenèrent, à ce qu'il 
paraît, aucun résultat (1). 

Les OEuvres du bienheureux Suso comprennent 
sa Vie, le Livre de la Sagesse éternelle, le Traité 
de Vanion de Vâme avec Dieu , le Colloque des neuf 
rochers j quelques Discours et quelques Lettres spi- 
rituelles. 

Sa Vie est, la préface de ses œuvres et comme la 
mise en scène de sa doctrine. Cette révélation des 
secrets de son àme n'était pas destinée au public ; il 
l'avait faite à une religieuse qu'il dirigeait, afin de la 
soutenir dans ses espérances. Celte sainte amie se 
nommait Elisabeth Staeglin et portait l'habit de 
Saint-Dominique, dans le couvent de Thoesz, près 
de \\lnterthûr. Elle mit par écrit les pieuses confi- 
dences de notre bienheureux, et renferma son ma- 
nuscrit , comme un trésor , dans un petit coffre qu'elle 
ne laissait ouvrir à personne. Mais un jour, une de 
ses compagnes lui dit : « Ma sœur, quel secret céleste 
« avez-vous dans ce petit coffre? Cette nuit, j'y ai vu 
« un enfant divin qui chantait , en s' accompagnant 

(1) Extrait de la Vie des âmes saintes, de Tersteegen. Bàle, 1811, 
premier cahier, p. 106. 



AVANT-PROPOS. 15 

« sur un insirument délicieux; il en tirait une mé- 
« lodie si douce et si tendre, qu'il était impossible à 
« Fâme de ne pas tomber dans les joies de l'extase. 
c( Montrez-nous ce que vous tenez caché , afin que 
« nous en jouissions aussi, y) Cette vision , qui ren- 
dait si bien la vie de Suso , autorisa quelques indis- 
crétions. Notre bienheureux Fapprit ; son humilité 
alarmée exigea la remise du manuscrit, qu'il voulut 
détruire ; mais Dieu l'en empêcha , la sainteté de son 
serviteur lui appartenant et la gloire devant lui en 
revenir. Suso fut obligé de se soumettre. Il cacha 
seulement son nom sous le titre de disciple de la 
Sagesse éternelle, et le manuscrit ne devint public 
qu'après sa mort. 

Rien n'est plus poétique que le récit de cette vie 
sainte ; c'est l'épopée d'une kme qui veut s'unir à 
son Dieu à travers les tentations du monde et les 
combats de la chair. Son enfance spirituelle se passe 
dans la douceur. Ce sont des chants joyeux, des dé- 
votions naïves, des visions, des extases déhcieuses; 
puis , lorsque son cœur est plein d'amour , viennent 
les pénitences , les épreuves de la vie purgative , et 
ces enseignements lumineux qui dissipent les té- 
nèbres de notre intelligence et nous transforment en 
Dieu. 

Il y a là, nous l'avouons , des pages capables de 
révolter notre délicatesse. Les austérités de Suso sont 
plus admirables cju'imitables, disent lesBollandistes, 



16 AVANT-PROPOS. 

et notre Bienheureux ne les conseilla jamais lui- 
même. Gardons-nous cependant de faire trop de con- 
cessions à ces personnes du monde qui usent si faci- 
lement leurs jours dans les plaisirs coupables, et qui 
condamnent comme une folie et un suicide les mor- 
tifications de la vie religieuse. La volupté est mille 
fois plus meurtrière que la pénitence , et la santé du 
corps se trouve même dans la victoire qu'on rem- 
porte sur les sens. La souffrance volontaire est juste 
comme expiation de nos fautes ; elle est logique 
comme hygiène de notre âme ; mais par-dessus tout 
elle est naturelle , comme expression de l'amour. 

Qui aime véritablement le comprendra. Qu'est-ce 
qu'un sacrifice pour un ami? Qu'est-ce qu'une veille , 
une fatigue , une douleur pour une mère ? Prouver 
qu'on aime est un besoin : et qui prouve mieux , du 
plaisir ou de la souffrance? Mais quand celui qu'on 
aime souffre , et souffre pour nous prouver son amour, 
peut-on ne pas vouloir partager ses souffrances? C'est 
pour cela que les martyrs et les saints offrent à Dieu 
leur sang. Ils se passionnent pour la Croix parce 
qu'ils y voient Tamour de Jésus-Christ, dont les sup- 
phces et la mort ont été volontaires; ils veulent 
l'imiter, et comme leur bien -aimé Sauveur désire 
encore souffrir pour les hommes et qu'il ne le peut 
plus dans la gloire, ils lui prêtent leurs corps afin 
qu'il continue sa Passion sur terre et qu'il apaise 
par des douleurs nouvelles la justice rigoureuse de 



AVANT-PROPOS. 17 

son Père. Ah ! bénissons ce sang que les saints 
donnent à Dieu , ce sang qui nous sauve . ce sang 
qui rachète le sang versé par F orgueil ou perdu par 
la volupté. Si nous assistions aux conseils de la Pro- 
vidence , nous saurions combien une goutte de ce 
sang divinisé pèse dans la destinée des empires. 

Henri Suso a beaucoup aimé la souffrance , parce 
qu'il avait, comme il le dit lui-même , un cœur 
riche d'amour. Cet amour était tout à Dieu , mais il 
retrouvait tout en lui , et son âme s'épanchait dans 
les créatures , pour les aider à bénir leur Créateur. 
Il avait des sourires pour toutes les joies, des larmes 
pour toutes les souffrances; la louange ou l'injure , 
le bonheur ou l'adversité le trouvaient doux et 
humble comme son divin Maître. Jamais vie ne fut 
plus aimante et plus aimable. 

Le principal ouvrage du bienheureux Suso est le 
Livre de la Sagesse éternelle. Il était répandu au 
moyen âge comme le livre de V Imitation l'est de nos 
jours. Son auteur l'avait appelé l'Horloge de la Sa- 
gesse éternelle, Horologium Sapiendœ œternœ, parce 
qu'il en comparait les développements à des rouages 
dont la marche devait régler les âmes dans leurs pro- 
grès vers Dieu. C'est en effet un ensemble d'ensei- 
gnements admirables sur les différentes phases de la 
vie spirituelle, depuis l'étude pratique de l'huma- 
nilé de Notre-Seigneur jusqu'au renoncement et à 
la perte de l'âme dans sa divinité. Il y a surtout des 

2 



18 AVANT-PROPOS. 

passages sublimes sur les causes de la Passion de 
Jésus -Chrisl , el sur la uécessilé et le bonheur de la 
partager. 

Le Traité de l'union de l'âme avec Dieu est moins 
étendu que le Livre de la Sagesse élernelle , mais il 
est aussi remarquable par son onction et par la clarlé 
avec laquelle sont exposées les vérités les plus éle- 
vées et les plus substantielles de la religion. 

Le Colloque des neuf rochers i}\[i\\L\\\v , sons une 
iurme allégorique , les rapports des créatures raison- 
nables avec la source unicjue de l'être et de la vie. 
Le tableau des vices du monde est d'une grande 
énergie. Nous n'avons pas cru devoir retrancher les 
reproches faits au clergé d'alors , parce que ces re- 
proches, cpii ne sont pas apphcables au clergé de 
noire époque, montrent que l'Eglise n'a jamais ac- 
cepté le relâchement de ses ministres, et qu'il vaut 
mieux pour elle les injustices de la liberté que les 
séductions de la richesse et de la puissance. 

Quelques discours et quelques lettres de Suso com- 
plètent ses œuvres et font connaître et admirer da- 
vantage la beauté de son âme. 

Quoique nous ayons apporté tout le soin possible 
à cette traduction , nous sommes loin de croin^ qu'elle 
ne laisse rien à désirer, surtout sous le rapport de 
l'érudition. Notre but étant de faire une œuvre 
pieuse plutôt que savante , nous avons simplement 
suivi le texte italien publié par le Père De Nente 



AVANT-PROPOS. 19 

en 1663 (1), sur celui de Surius, et nous en avons 
adopté la disposition et les changenienls justifiés par 
la différence d'époque et de nation. Nous trouvons 
que l'ouvrage y gagne , et il a de plus le précieux 
avantage d'avoir été imprimé à Rome , avec l'ap- 
probation du maître du sacré Palais. 

Les œuvres du bienheureux Suso ont été compo- 
sées en allemand ; quelques-unes cependant ont été 
aussi écrites en latin par l'auteur, comme on en a 
la preuve dans le prologue de son principal ouvrage , 
VHorologium Sapienliœ œlernœ. Ces œuvres se répan- 
dirent rapidement dans l'Europe, et des traductions 
en furent faites dans toutes les langues. La Biblio- 
thèque nationale possède une traduction en vers 
français du Livre de la Sagesse éternelle, faite, 
en 1 389 , par un religieux de Saint-François. Les édi- 
tions les plus estimées sont celles d'Augsbourg, par 
Antoine Sorgen , en 1482, et par Jean Othmar, en 
1512. Nous possédons une édition gothique de l'/Zo- 
rologium , imprimée à Cologne parsles Frères Prê- 
cheurs eux-mêmes, et datée du 7 septembre 1509. 
Pour toutes les indications bibliographiques des 
œuvres de Suso , nous renvoyons à la notice étendue 
des Pères Quétif et Echard (1), et à la préface de la 
dernière édition allemande , puljliée en 1829 et en- 

(1) Vita et opéra spiritiiali del beato Enrico Susone, religioso estatico 
deir ordiiie di S. Domenico. 1 vol. in-4", Rome, 16GB. 
(1) Scriptores ordinis Prœdicatoriim , 1 vol., p. 656. 



20 AVANT-PUOPOS. 

richie d'une remarquable introduction sur la Mys- 
tique , par le célèbre J. Gœrres (1). 

Nous offrons avec bonheur notre travail à nos 
frères. Puisse-t-il leur être doux elprofilable, comme 
il Fa été à nous-mème. Il y a, nous l'espérons, dans 
ce volume , des pages dont Dieu se servira pour con- 
soler et réjouir bien des âmes. Nous saluons ces 
âmes dans la charité de Notre-Seigneur , et nous 
recommandons â leurs prières les développements de 
l'Ordre des Frères-Prêcheurs en France. 



(1) Suso's Lcben und Schriften,lierausgegeben von iVl. Diepenbrock 
Regensburg, 1829. 



VIE 



BIENHEUREUX HENRI SUSO 



Dps premières années du bienheureux Suso, et des tentations 
qu'il éprouva au commencement de sa conversion. 

Il y a maintenant au ciel un bienheureux que vit 
naître autrefois l'Allemagne. Dieu l'appela dès son en- 
fance à l'état religieux, et le revêtit, à l'âge de treize 
ans, dans la ville de Constance , de l'habit du glorieux 
père saint Dominique. L'Eglise le nomma frère Henri, 
et le monde Suso. 

Les commencements de son noviciat furent éloignés 
de la perfection religieuse; sa piété fut faible d'abord , 
son cœur s'abandonna aux futilités de la terre; il ne 
s'appliqua point à éviter les petites fautes, et à prati- 
quer les règles de son Ordre, quoiqu'il évitât pourtant 
les péchés plus graves et tout ce qui pouvait ternir la 
réputation d'un religieux. 11 persévéra dans sa dissi- 
pation et ses négligences jusqu'à l'âge de dix-huit ans. 



22 VIE DU BIENHEUREUX 

La divine Sagesse l'éclaira alors , et le conduisit mer- 
veilleusement des ténèbres de son imperfection à la 
grande lumière de la vérité. Pendant ces cinq années 
d'un noviciat peu exemplaire , Dieu , qui l'avait choisi 
pour l'élever à un haut degré de sainteté, ne l'aban- 
donna jamais; il l'assista et le sauva en troublant mi- 
séricordieusement son âme. Il n'y avait pas de paix et 
de tranquillité pour Suso toutes les fois qu'il se laissait 
trop captiver par les affections de famille, par la société 
de ses amis ou par les plaisirs et les jouissances maté- 
rielles. 11 sentait alors qu'il devait chercher quelque 
chose qui calmât mieux les besoins de son cœur; ce 
trouble intérieur, ce dégoût continuel, ces pénibles re- 
mords le tourmentèrent jusqu'à ce que Dieu, dans sa 
bonté, visita le silence de sa cellule et blessa si amou- 
reusement son cœur, qu'il le détacha de toutes ses an- 
ciennes habitudes et de toutes les créatures. Frère Henri , 
vaincu par cette force mystérieuse et toute-puissante, 
sentit enfin son âme heureuse et tranquille. 

Sa vie fut dès lors changée, et ses compagnons, qui 
ne savaient pas la cause de celte différence, l'expli- 
quaient de mille manières, sans découvrir la vérité. 
Comme ce saint jeune homme, touché de la grâce 
divine , se sentait fortement porté à fuir tous les obs- 
tacles qui pouvaient l'éloigner de Dieu, et voulait se 
détacher violemment de toutes les créatures , le démon 
lui livra un grand combat et s'efforça de lui faire aban- 
donner la sainte résolution qu'il prenait de laisser le 
monde et de se vaincre lui même : aussi les tentations 
vinrent-elles l'assaillir, et l'ennemi de nos âmes s'achar- 



HENRI SUSO. 23 

nait surtout à lui murmurer sans cesse : Frère Henri, 
j)ourquoi cherches-tu avec tant d'emportement à quitter 
ton genre de vie? Souviens-toi donc que commencer le 
bien est facile, mais y persévérer est vraiment impos- 
sible. Frère Henri lui opposait les inspirations de Dieu 
lui-même: l'Esprit-Saint, qui m'appelle et qui est tout- 
puissant, peut faire en moi ce qui estfacileet ce qui est 
difficile. Le tentateur continuait: Oui , on ne peut douter 
de la puissance de Dieu ; mais ce qui est bien incertain , 
c'est la correspondance à la grâce : peux-tu y compter? 
Suso répondait : Puisque Dieu m'a appelé , c'est qu'il ne 
veut pas m'abandonner. Je le sens qui m'invite à le ser- 
vir et qui me promet son secours. Comment, lorsqu'il 
m'attire , lorsque je me donne à lui et que je uie jette 
dans ses bras , comment se retirerait-il pour me laisser 
tomber ? 

Celte tentation vaincue, une autre se présenta à son 
ame; semblable à la voix d'un ami qui ne voulait que 
son bien, elle disait: Certainement il ne faut point 
changer de résolution , et tu dois régler mieux ta con- 
duite à l'avenir; mais entreprends ta conversion dou- 
cement et avec prudence , sans te jeter tout à coup dans 
une vie austère et trop rigoureuse; c'est en modérant 
ton ardeur que tu pourras réussir. Personne ne devient 
saint tout à coup, et les choses \iolenles ne sont pas 
durables. Donne à ton corps ce qui lui est nécessaire de 
sommeil et de nourriture, traite-le doucement et appli- 
que-toi seulementà éviter le péché. Sois dans ton inté- 
rieur aussi bon que tu le voudras; mais reste en public 
dans de sages limites, et ne te fais pas remarquer de 



m VFE DU BrENHEUUEUX 

manière à révolter tout le monde. Tu sais ce qu'on dit: 
Pourvu que le cœur soit saint, tout le reste va bien. Ne 
peux-tu donc pas conserver des relations agréables tout 
en pratiquant la vertu? Vois donc les autres; ils espè- 
rent bien se sauver, sans suivre la vie pleine de rigueurs 
que tu as le dessein d'entreprendre. Mais la divine 
Sagesse, qui voulait faire de Suso son confident et son 
bien-aimé , lui découvrit le danger de ces conseils en 
disant h son àme : Celui qui veut commencer une vie 
sainte par la tiédeur, verra bientôt ses bonnes résolu- 
tions s'évanouir; on quitte vite le bien qu'on entreprend 
avec négligence. Celui qui pense vaincre son corps ré- 
volté, et le tenir sous la loi de l'esprit, en vivant au sein 
des délicatesses et des satisfactions sensuelles , est un 
insensé dépourvu de toute espèce de jugement; vouloir 
jouir du monde et servir Dieu est une impossibilité dont 
la réalisation détruirait la morale et la parole de Jésus- 
Christ; si tu veux me servir, il faut le faire avec cou- 
rage, et commencer ton œuvre en renonçant au monde 
et à toi même. 

Frère Henri , fortifié par ces conseils de la divine 
Sagesse, après avoir beaucoup réfléchi , finit par prendre 
une forte résolution : il se confia entièrement h Dieu, se 
sépara des hommes, et renonça à toutes les consolations 
qu'il pouvait en attendre. 



HENRI SUSO. 25 

II 

Dieu fortifie notre bienheureux par une vision céleste. 

Frère Henri vivait clans la plus profonde retraite , mais 
son âme ardente et avide de doux cpanchements éprouva, 
en s'éloignant de ses compagnons, de grandes tentations 
et des peines plus cruelles que la mort. Quelquefois, 
vaincu par la nature , il retournait à ses anciens amis 
pour se distraire un peu ; mais dans leur commerce il ne 
trouvait aucune joie , et il les quittait plus triste encore, 
parce que leurs divertissements lui déplaisaient, et que 
leurs reproches étaient pleins d'amertume. Henri, lui 
disait-on, ])ourquoi ces nouveautés? pourquoi cette vie 
bizarre que vous voulez entreprendre? La vie ordinaire 
est la plus sûre ; c'est déjà beaucoup de faire ce que font 
les autres; votre fa(;on d'agir ne peut vous conduire 
qu'à de mauvais résultats. Mais lui se taisait et s'éloi- 
gnait en pleurant, et en disant dans son cœur : Dieu, 
qui êtes si bon, voyez quels combats me livrent mes 
amis; je le sais bien, le meilleur parti eût été de les 
fuir, parce que les hommes ne peuvent me donner la 
paix; si je ne les avais point recherchés, aurais-je vu et 
entendu ce qui fait maintenant le sujet de ma peine? 
Au milieu de ses chagrins , la croix la plus pesante était 
de ne trouver personne qui partageât ses sentiments et 
qui pût l'écouter; aussi, ses jours s'écoulaient dans 
l'affliction et les larmes, son âme souffrait de la solitude 



26 VIE DU BIENHEUREUX 

et languissait dans l'isolement. Cet état finit pourtant 
j)ar lui paraître délicieux. 

Un jour qu'il ressentait vivement sa peine et qu'il était 
seul dans l'église à pleurer et à gémir, Dieu se plut a le 
consoler par une vision céleste. Son âme fut transportée 
dans une des régions puies et resplendissantes du ciel, 
et il y vit des choses divines et ineffables; dans celle 
contemplation son cœur était brûlé d'une flamme si ar- 
dente, son esprit était si heureux et si absorbé, que tout 
sentiment humain s'éteignit, qu'il ne pensa ni à lui ni 
au monde, et qu'il ignora si ce ravissement eut lieu lo 
jour ou la nuit, avec ou sans son corps. Cet état dura 
une heure et demie, et cette goutte délicieuse de la vie 
éternelle qui coula du sein de Dieu sur le cœur d'Henri, 
calma ses peines et le fortifia dans ses résolutions, en 
lui donnant un avant-goût des douceurs célestes. Quand 
il revint à lui, il sembla sortir d'un autre mo.ide, et 
son corps était si abattu , si douloureux, qu'il disait : Je 
ne sais si , à l'heure de ma mort , je souffrirai davantage. 
Il tombait et retombait à terre; des soupirs profonds 
sortaient de sa poitrine, et sa bouche laissait échapper 
ces cris plaintifs : mon Dieu ! mon Dieu ! où étais- je? 
où suis-je maintenant? Qui m'a ravi les biens ineffables 
que je possédais? Quand jouirai-je encore de cette 
éblouissante clarté? Oh ! bien certainement, mon Jésus, 
ni le temps, ni l'éternité ne pourront effacer de mon 
àme la grâce que vous venez de me faire. douceur 
délicieuse ! ô beauté incomparable ! ô source d'éternelles 
jouissances! si ce n'est point là le ciel lui-même, je ne 
sais pas ce que peut être le séjour de Dieu , le paradis. 



HENRI SUSO. 27 

Frère Henri conserva longtemps dans les puissances 
cle son âme la mémoire et le goiit de cette extase, comme 
un Yase conserve l'odeur d'un parfum ; et le souvenir de 
cette vision , de cette lumière céleste , excitait toujours 
davantage la soif ardente qu'il avait de Dieu. 



III 

Frère Henri se passionne pour 1 éternelle Sagesse. 

Aidé par ce secours divin , frère Henri s'affranchit des 
affections humaines, et se livra tout entier à la solitude 
et au silence de l'àme. Il parvint à consacrer tous ses 
instants à une contemplation intérieure qui tendait sans 
cesse à jouir de la divine Sagesse. Ce violent désir naquit 
dans ce jeune cœur, si enchn à aimer, en voyant dans 
les saintes Ecritures que l'éternelle Sagesse s'offre aux 
hommes comme une tendre vierge qui les séduit par 
des charmes incomparables, et qui gagne leurs âmes 
par ses saintes et douces leçons; car elle leur découvre 
la fausseté, l'inconstance des autres affections, et leur 
f^iit comprendre la félicité , la douceur ineffable de son 
amour. 

Ce jeune homme, captivé comme le cerf l'est par 
l'odeur de la panthère , se passionna pour l'éternelle 
Sagesse. Un jour, entendant lire à table quelques-unes 
de ses délicieuses paroles , dans les livres de Salomon, 
il se prit à gémir, à soupirer, à brûler d'une véritable 
flamme pour une vierge si adorable. Mon cœur, disait-il 



28 VIE DU BIENHEUREUX 

en lui-inêino , mon cœur est jeune , ardent et porté à 
l'amour; il m'est impossible de vivre sans aimer; les 
créatures ne sauraient me plaire et ne peuvent me 
donner la paix; oui , je veux tenter fortune , et tâcher 
d'obtenir les bonnes grâces de cette divine et sainte 
amie dont on raconte des choses si admirables et si 
sublimes: que je serais heureux si je pouvais avoir son 
amitié et jouir de sa tendresse! 

Peu après il entendit encore lire à table ces autres 
paroles de la divine Sagesse : a La Sagesse est plus écla- 
« tante que le soleil, elle est plus belle que l'harmonie 
« des cieux; et quand on la compare à la lumière, on 
(( la trouve supérieure. Aussi je l'ai aimée, je l'ai recher- 
« chée dès mon enfance , je l'ai demandée pour épouse, 
« et je suis devenu l'adorateur de ses charmes (1 ). Avec 
« cette épouse, je resplendirai devant les peuples; tous 
« m'honoreront, les jeunes gens comme les vieillards; 
« je rendrai mon nom immortel , et je laisserai à mes 
« descendants un souvenir qui ne s'effacera pas ; et puis, 
« quand cette épouse céleste viendra habiter mon cœur, 
« comme mon came se reposera doucement en elle ! Sa 
« présence et ses entretiens ne peuvent causer d'ennui 
« et d'amertume; elle apporte toujours, au contraire, 
« une paix et une joie continuelle. C'est avec la sagesse 
« que le Seigneur a bâti la terre au-dessus des abîmes, 
« et c'est sa prudence qui a ordonné les cieux; c'est la 



(1) Est eniin heec splendidior sole, et super oiiiiiem dispositionem stel- 
lanim ; luci comparata invenitur prior. Hanc amavi et exquisivi a jiiven- 
tute mea, et qiiaesivi eam milii in sponsam assumere, etamator factiis 
sum forma? illius. (Sip., vu, 29; viii, 2, 10, 13, 16 et passim.) 



HENHI SLSO. 29 

« Sagesse qui rend féconds les fontaines et les gouffres; 
« c'est elle qui nourrit les nuages de rosées. Oh! celui 
« qui l'aime , cette Sagesse , qui l'embrasse, la possède 
« et la suit dans tous ses sentiers , n'a pas à craindre les 
« égarements et les chutes. Quand il voudra dormir, 
« il ne sera point réveillé par les fantômes de l'épou- 
« vante; son repos sera assuré et son sommeil toujours 
« délicieux, » 



IV 



De quelques tentations du démon i)Our le distraire de l'amoui 
de l'élernelle Sagesse. 

L'àme d'Henri se nourrissait de ces paroles de Salo- 
mon écrites à la louange de l'éternelle Sngcssc , et cette 
méditation augmentait son amour. Mais le démon, qui 
déteste la lumière et la vérité, le tourmentait, et cher- 
chait à le détourner de sa route; il lui présentait des 
pensées opposées à ses saints désirs. Que fais-tu? disait- 
il: à quoi penses-tu , Henri? quelle folie de vouloir aimer 
ce que tu ne connais pas , ce que tu n'as jamais vu ! Ne 
vaut-il pas mieux posséder une petite chose certaine 
que d'en tenterune grande qui est bien douteuse? Quand 
on recherche l'amitié d'un homme puissant et illustre, 
on travaille des mois et des années sans réussir : que 
sera-ce donc pour toi , qui es si petit devant Dieu! Com- 
ment pourras-tu jamais obtenir l'amilié de la Sagesse 
éternelle? Ce qu'elle ordonne n'est-il pas même trop dif- 
ficile pour In jeunesse? Si c'était une amie discrète qui 



30 VIE DU BIENHEUREUX 

te permît de penser à toi et à ton bien-être , tu pourrais 
justifier ton amour. Mais ne veut-elle point que ses 
amants soient les ennemis d'eux-mêmes, qu'ils se pri- 
vent de sommeil, de nourriture, devin, de délassements, 
de plaisirs? et, ce qui est plus cruel , ceux qui n'obéis- 
sent pas à ses ordres seront dans les adversités et les 
pièges de la mort. Il est écrit : « Celui qui aime le vin et 
(( la bonne clièrc sera dans la misère (1) ; » et encore : 
« Paresseux, quand quitteras -tu ta couche? quand 
« sortiras-tu de ton sommeil? Tu épargnes les mains , 
« et tu te reposes. Mais voici la pauvreté qui vient à 
« grands pas, et le besoin ([ui t'attaque comme un 
« homme armé (2). » Une amie peut-elle dire à ses 
amis des choses si dures ? 

L'inspiration lui venait d'en haut pour répondre à 
ces attaques: Quel est l'amant qui n'a point souflert? 
N'est-ce pas une loi de l'amour que celui qui veut aimer 
se soumette à la peine et à la douleur? Aimer est d'or- 
dinaire un martyre, et ne vaut-il pas mieux supporter 
les rigueurs de ce martyre en aspirant à une amie, à une 
épouse si noble , si glorieuse et si divine? Vois quelles 
fatigues, quels dégoûts et quels déboires endurent les 
amants du monde. 

C'est ainsi qu'il encourageait son àme à la persévé- 
rance; mais le grand combat intérieur ne cessait pas: 
tantôt il se sentait plein d'un saint courage; tantôt il se 



(1) Qui amatvinumet pinguia, non ditabitur. (Prov., xxi, 17.) 

(2) Usquequo, piger, dormies? qnaiido consurges esomno tiioVpaulU' 
liim conseresmanus, ut dormias; et veniet tibi quasi viator, egestas, et 
pauperies quasi vir armatus. (Prov., vi, 9, 10, 11.) 



( 



HENRI SUSO. 31 

voyait abattu et captivé par les ciioses terrestres etpas- 
sa'i^ères. Cette agitation , cette fluctuation entre Dieu et le 
monde Taffligeait et le troublait; mais à la fin pourtant 
la résolution de se donner entièrement à Dieu triompbait 
et l'arrachait aux affections d'ici-bas. Un jour, sa force 
s'accrut beaucoup en entendant lire à table ces paroles 
de Péternelle Sagesse : « Comme le térébintbe, j'ai 
« étendu mes rameaux, et ce sont des rameaux d'hon- 
u ncur et de grâce. Je suis connue le liban dans sa 
« jeunesse; je remplis les lieux cpie j'habite , et ma 
« bonne odeur est un baume sans mélange. Celui qui 
« me trouvera, trouvera la vie, et le Seigneur sera la 
« source de son salut (1). » A ces paroles étaient op- 
posées celles qui parlent des amours profanes : « J'ai 
<( trouvé la fennne plus amère que la mort; elle est 
« semblable au piège du chasseur, son cœur est un hlet 
(• tendu et ses mains de véritables chaînes ; l'ami de 
« Dieu la fuira, mais le pécheur deviendra sa proie (2). » 



(1) Ego quasi terebinthus extendi ramos mcos, et rami mei lionoris 
etgratiae. (Eccl., xxiv, 22.)— Quasi libaiius non incisus vaporavi habita- 
lionom meam, et quasi balsamuni non mislum odor meus. [Ujid.,^\.) 
— Qui me invenerit, inveniet vitam , et liauriet salutem a Domino. 
(Prov-, viii, 35.) 

(2) Iiiveni amariorem morte mulierem, quœ laqueus venatonim est, 
et sagena cor ejus, vincula manus illius. Qni placet Deo, effngiet illam; 
qui autem peccatorest, capietur ab illa. (Eccl., vu, 27>) 



32 V [E nu ïîlENHEUnEUX 



L'éternelle Sagesse lui apparaît. 

Alors le jeune Henri s'écriait: Que ces paroles sont 
vraies! lafennne, c'est la mort; l'éternelle Sagesse, c'est 
la vie.'Aussi, je veux décidément la prendre pour épouse 
et me donner tout entier à son service et à son amour. 
01) ! si je pouvais la voir au moins une fois, si j'obtenais 
la grâce de lui parler, combien je m'estimerais heureux! 
Que doit être celle qui parle si éloquemmentd'elle même, 
et qui promet de si grands biens à ses adorateurs! Est- 
ce Dieu, est-ce une science , un symbole, une créature 
de la terre ou du ciel? 

Au milieu de ces élans, la divine Sagesse lui apparut 
au loin , élevée sur une colonne de nuée et sur un troue 
d'ivoire, avec une majesté plus brillante que le matin , 
plus éblouissante que le soleil ; sa couronne était l'éter- 
nité; son voile et son vêtement , la félicité ; son langage, 
la douceur; et ses embrassements, l'abondance et la 
j)ossession de tout bien. Elle paraissait à la fois éloi- 
gnée et proche, sublime et humble, évidente et cachée, 
simple et pourtant incompréhensible; plus élevée que 
les hauteurs des cieux, plus profonde que les abîmes 
de la mer; c'était comme une reine qui régnait avec 
puissance jusqu'aux limites de la terre , et qui gouver- 
nait toute créature avec douceur. Tantôt il lui semblait 
une pure et charmante vierge; tantôt un jeune homme 
d'une exquise beauté; tantôt c'était une maîtresse sa- 



HENRI SUSO. 33 

vante en toute chose; tantôt une tendre amie qui se 
tournait doucement vers lui et lui souriait avec grâce et 
majesté, en lui disant: Fili, prœhe ynihi cor tuum: 
« Mon fils, donne -moi ton cœur.» Alors il se préci- 
pitait à ses pieds et lui rendait les plus humbles , les 



plus amoureuses actions de grâces. 



L'éternelle Sagesse disparut, et laissa son cœur plein 
de pensées célestes et d'enthousiasme pour sa beauté. 
D'oii peut donc, disait- il, venir tant d'amour, d'ama- 
bilité, de beauté, de splendeur, de grâces et de char- 
mes? Tant de choses précieuses peuvent-elles avoir une 
autre origin<3 que le sein fécond de la Divinité même? 
Me voilà donc, éternelle Sagesse, tout entier à votre 
amour! Oui, je vous veux, je vous choisis pour ma 
bien -aimée, pour la souveraine de mon cœur ; et c'est 
avec les sentiments les plus vifs de mon âme que je 
vous embrasse, que je m'attache à vous. En vous est 
réuni d'une manière ineffable tout ce qu'on peut ima- 
giner de beau, de précieux, d'aimable, de parfait; 
vous seule êtes un fleuve éternel de délices, une fon- 
taine d'où s'échappent tous les biens , un abîme incom- 
préhensible de grâce et de bonté. 

Depuis ce moment , dès que le jeune Henri entendait 
des paroles ou des chants d'amour, il se recueillait en 
lui-même et sentait aussitôt une force divine entraîner 
son esprit et son cœur vers sa chère et bien douce amie. 
Qui pourrait dire combien de fois , les yeux pleins de 
larmes, iU'embrassa au fond de son cœur, et la pressa 
contre sa poitrine dans une sainte ardeur? Il s'attachait 
à sa bien -aimée, semblable au petit enfant qui, dans 

3 



Sll VIE [)U BIENHEUREUX 

les bras de sa mère, s'atlache à ses mamelles et se 
cache dans son sein; cet être faible agile sa tète et son 
petit corps ponr atteindre celle (jui le nourrit, et lui té- 
moigner par des caresses et des baisers la joie de son 
cœur; ainsi s'agitait et se tourmentait FAme d'Henri en 
présence de la divine Sagesse , tout enivré qu'il était par 
le torrent des consolations célestes. très -doux Jésus ! 
disait-il en lui-même, si cetl(^ reine toute- puissante 
devenait ma liancée, que je serais heureux! Sa- 
gesse éternelle! soyez donc la dame et la souveraine de 
monàme,la source féconde de toute grâce. En vous 
je trouve les richesses, les honneurs, la vertu , la puis- 
sance , la gloire , tous les biens à la fois: puis-je vouloir 
autre chose? ai-je encore un désira former en ce monde? 
Oh non ! vous seule serez ma beauté , ma lumière , mon 
trésor. Et dans l'exaltation de sa joie il s'écriait : 
« J'aime la Sagesse par-dessus la santé , par -dessus la 
« beauté; je l'ai choisie pour ma lumière, parce que 
« c'est une lumière intarissable , et tous les biens me 
« sont venus avec elle (1). » 



VI 



Comment le Lienlieureux écrit sur sa poitrine et dans son cœur 
le saint nom de Jésus. 

Cependant l'âme d'Henri devenait une fournaise 
divine , et son cœur se consumait dans les flammes im- 

{]) Super saliitem et speciem dilexi illam, et proposui pro luce habere 
ill.im : quoniam inextinguiltile est himeu illius. Venerunt autem milii 
omnia hona pariter cum illa. (Sap., vu , 10 et 11.) 



HENRI SUSO. 35 

pétueuses de l'amour. Une fois qu'il ressentait plus 
vivement l'ardeur de la charilé de noire Seigneur Jésus- 
Christ, il se retira dans le secret de son oratoire pour 
donner issue par ses soupirs à cet incendie intérieur , 
et pour passer tout le jour dans la douce contemplation 
de son bien -aimé Sauveur. Ah! disait-il, si je pouvais, 
tendre Jésus, imaginer un signe d'amour qui fût une 
marque éternelle de la réciprocité de nos sentiments, 
et une preuve pour le ciel et pour la terre que moi , je 
suis à vous , et que vous, vous êtes à moi ! Tout à coup, 
rempli de ferveur , il se découvre la poitrine , et pre- 
nant un canif, il dit à Dieu : Maître tout- puissant , 
donnez- moi la force d'accomplir le désir que j'ai de 
vous graver jusqu'au fond de mon cœur. Et en disant 
ces mots , il se met avec le tranchant du fer à se couper 
et se lacérer la poitrine jusqu'à ce qu'il ail formé les 
lettres du saint nom de Jésus et qu'il l'ait gravé dans 
la chair qui recouvrait son cœur. Le sang ruisselle de 
son sein sur tout son corps , la douleur est vive ; mais 
son amour est si violent, qu'il l'ouhlie et qu'il se con- 
temple avec bonheur , ainsi tout ensanglanté. Il sort de 
sa chambre dans cet état et court aux pieds d'un cru- 
cifix; là il se prosterne en disant: amour unique de 
mon cœur et de mon âme î mon Jésus! voyez donc 
l'ardeur de ma passion pour vous! Je vous ai imprimé 
dans ma chair; mais je ne suis pas satisfait, je voudrais 
aller plus loin et arriver jusqu'au centre de mon cœur; 
je ne le puis , mais que votre tendresse accueille ma 
prière; qu'elle supplée à ce qui me manque , et puisque 
vous le pouvez, gravez vous-même votre saint nom au 



r)6 VIR DU BFENHEUnKUX 

fond do ce cœur , et cola avec des lettres oternolles que 

rien ne puisse effacer et détruire en moi. 

Ces blessures de Tamour saignèrent longtemps; 
quand elles se cicatrisèrent , le nom de Jésus resla im- 
primé sur sa chair ainsi qu'il Pavait désiré, et ces 
lettres, longues comme une articulation du petit doigt, 
parurent sur sa poilrino jusqu'à sa mort; à chaque 
battement de son cœur, le nom do Jésus se faisait senlii- 
d'une manière toute particulière. Il eut grand soin , 
pendant toute sa vie , de cacher cette grâce aux hommes; 
il la confia seulement à un de ses amis intimes, auquel 
il montra une fois dans le plus grand secret sa poitrine, 
où était le nom de Jésus. Quand il lui survenait quel- 
ques épreuves cruelles, il découvrait son cœur, et la 
contemplation do cette marque d'amour le consolait tout 
à coup et l'aidait à porter ses croix ; alors il disait à 
Dieu: ((Mon très-aimable Jésus, les amoureux du 
(( monde ont coutume d'attacher à leur vêtement le por- 
u Irait, l'image de leurs amies; moi, j'ai fait plus, 
(( puisque je vous ai gravé sur mon cœur et dans ma 
(( chair même.» 



Vil 

De quelques autres consolatious qu'il reçoit du Ciel. 

Frère Henri reçut encore d'autics consolations. Un 
jour qu'il était assis dans sa cellule, il entra dans une 
extase oii il vit sortir de son cœur un rayon d'une pure 



HENRI SUSO. 37 

luiuière, et dans son cœur même briller et resplendir 
une croix d'or magnifique, toute garnie de pierres pré- 
cieuses, sur lesquelles était gravé le nom de Jésus. 
Cette lumière envahissait toute sa poitrine, et il cher- 
chait à la voiler avec ses vêtements ; mais les rayons en 
étaient si abondants et si vifs, qu'il ne pouvait en cacher 
l'éclat. Une autre l'ois , étant retourné le matin à sa 
cellule pour se reposer , il commençait à fermer les 
yeux pour prendre un peu de sommeil, lorsqu'il fut ré- 
veillé par le tambour et les voix des gardes de la cita- 
delle qui saluaient l'aurore : il secoua aussitôt sa som- 
nolence , se leva de son siège et se prosterna contre 
terre en saluant son Étoile d'amour, la Reine souve- 
raine du ciel; il lui chanta dans son âme un cantique 
délicieux avec cette effusion de joie que font paraître 
pendant l'été les oiseaux des champs, quand ils saluent 
le lever du soleil. Une voix mélodieuse lui répondit 
intérieurement par ces mots : Maria, Stella maris , 
hodie processit ad orfum : « Voici Marie , l'Etoile de la 
« mer, qui se lève.» Alors son allégresse n'a plus do 
bornes; il chante avec Marie, qui chante dans son 
cœur; il répète les paroles qu'il avait entendues; et, 
tout entier à celle qui lui parle, il s'efforce de s'unir à 
elle par ses adorations , par ses aspirations les plus 
fortes et les plus passionnées. Et Marie , se penchant 
avec bonté vers son serviteur, lui dit : « Plus tu m'em- 
(( brasseras amoureusement sur la terre, plusjet'em- 
<i brasserai tendrement en paradis ; plus ton âme 
« m'aura poursuivie d'un amour chaste et dégagé des 
a sens, plus aussi, au jour de l'éternelle clarté, tu 



38 VIE DV BIENHEUREUX 

« régneras allaclic ci uni à mon cœur. » Ces paroles 
anéantirent d'amour le saint jeune homme, et de ses 
yeux s'épanchaient deux fontaines de larmes. 

Des grâces send)lahles lui étaient accordées pendant 
ses prières du matin, lorsqu'à l'aurore il se prosternait 
trois fois en embrassant la terre et en saluant ainsi l'é- 
ternelle Sagesse: « Mon àme a soupiré après vous toule 
« la nuit , et dès le matin mon esprit s'est empressé 
« de vous louer du plus profond de son être (1). — 
Tantôt il s'adressait à sa chère Etoile de lumière et 
d'amour, à Marie, la Mère du Verbe incarné, tantôt 
au Séraphin le plus élevé du ciel , cà celui qui , de 
tous les esprits bienheureux, ressentait davantage l'a- 
mour de l'éternelle Sagesse; et il activait tellement son 
ardeur pour Dieu, qu'il devenait comme un foyer 
d'amour, et que ses paroles étaient des flammes qui 
embrasaient tous les cœurs. 

Au temps du carnaval, ayant passé toute une nuit en 
oraison , le matin, à l'instant où le jour allait paraître, 
les anges descendirent dans sa cellule et chantèrent : 
« Levez-vous, illuminez-vous, Jérusalem, parce que 
« votre lumière a paru , et que la gloire du Seigneur 
« brille sur vous (2).» Frère Henri , en entendant ce 
chant du paradis, pleura avec tant d'abondance, que son 
visage était tout inondé de larmes. Son enivrement fut 
si grand, que son corps ne put le supporter, et losanges 



(1) Auima inea desideravit te in iiocte, sed et spiritu meo in prae- 
cordiis mais de mane vigilabo ad te. (Isa., xxvi , 9.) 

(2) Surge, illuminare, Jérusalem, quia venit lumen tuimi, et gloria 
Pomim super te orta est. (Isa., ix, 1.) 



HKNRI SUSO. 39 

se virent forcés de se taire. Une luitre fois il fut trans- 
porté au sein cFune grande lumière , et il se trouva près 
(le son ange gardien, a Esprit tout aimable , lui dit-il, 
« vous que Dieu a bien voulu me donner pour gardien 
« et pour consolateur , je vous conjure, par Tamour 
« que vous avez pour votre créateur et votre Dieu , de 
« ne me quitter jamais, et de ne point m'abandonner 
«tant que je vivrai dans cette vallée de larmes.» 
L'ange lui répondit : « Pourquoi l'adresser à moi? 
a crains-tu de te contier à Dieu? Apprends et crois que 
« du sein de son éternité il t';i aimé et t'aime avec un 
« amour si grand, qu'il ne veut jamais l'abandonner, 
« et qu'il se plaira toujours à résider dans ton cœur. » 
Frère Henri demanda à l'ange qu'il lui fût permis de 
voir comment Dieu habitait son cœur , et il lui fut ré- 
pondu : «Fixe tes yeux sur ta poitrine, et tu verras 
« ce que Tamour divin opère en loi.» VA le saint vit sa 
poitrine transparente comme du cristal ; et il aperçut 
dans la retraite la plus intime de son cœur l'éternelle 
Sagesse qui s'y reposait dans une ])aix profonde. A ses 
côtés, et s'appuyant sur son sein , l'àme d'Henri s'ef- 
forçait de se transformer en elle , et de se cacher dans 
les bras de son Rédempteur , pour s'y endormir dans 
les délices de l'extase. 

Ces visites du ciel se renouvelaient souvent pour 
notre cher Henri , pendant sa jeunesse et surtout lors- 
qu'il se trouvait triste et abattu par la rigueur de ses 
austérités. Alors les anges venaient le consoler par 
leurs chants, et l'invitaient à chanter lui-même ; ils le 
prenaient par les mains pour le faire danser et chanter 



/lO VIE nu BlENHEURELiX 

avec eux. Ces danses n'étaient pas humaines et ne res- 
semblaient en rien aux noires ; elles étaient spirituelles 
et intelligentes; c'était comme un élan de Dieu, une 
joie avec Dieu , un retour à Dieu , un tlux et un reflux 
dans cet abîme innnense de la Divinité. Ces plaisirs 
célestes lui faisaient si bien oublier toutes ses peines , 
qu'il lui semblait ne les avoir jamais souffertes; et son 
ange gardien lui disait : « Hesle avec nous, Henri , et 
K la douleur, la tristesse déserteront ton àme; chante 
« joyeusement dans notre compagnie , participe à nos 
« divertissements, et tu ne sentiras plus le poids de tes 
« afflictions. Henri, le bonheur et l'allégresse que tu 
c( ressens en nous entendant, nous l'éprouvons, nous, 
«quand tu souffres pour l'amour de Jésus-Christ, 
« quand tu chantes et que tu bénis l'éternelle Sagesse 
« au milieu de tes |)eines.» 

Les anges rendirent témoignage devant les hommes 
de la sainteté d'Henri, et la firent connaître particu- 
lièrement à un grand serviteur de Dieu, qui le vit 
en esprit entouré d'une foule de petits anges qui le 
caressaient au moment où il célébrait à l'autel. Ce 
serviteur de Dieu leur demandant pourquoi ils l'en- 
touraient ainsi et l'embrassaient avec tant d'affection : 
«Ce jeune homme, répondirent-ils, est notre plus 
« cher ami, et nous lui témoignons la familiarité et les 
« sentiments les plus tendres , parce que Dieu entre- 
« tient dans son âme des vertus ineffables, et lui porte 
« tant d'amour, que tout ce qu'il demandera il l'ob- 
« tiendra sans être jamais refusé. » 



HENRI SUSO. Ui 

VIII 

De ses rapports avec les âmes du purgatoire. 

Frère Henri vivait dans une si grande pureté d'àine , 
un tel délachement de la terre et un tel goût du ciel, que 
Dieu lui faisait connaître les choses de l'autre vie et lui 
apprenait ce qui se passait dans le paradis, Tcnfer et le 
purgatoire; les âmes innombrables de ceux qui mou- 
raient lui apparaissaient et lui révélaient leur état, leurs 
joies ou leurs peines. 11 vit entre autres l'âme d'un 
nommé Eckard; ce saint homme lui raconta qu'il était 
dans le ciel , heureux , inondé d'une gloire inefï'able et 
réellement tout transformé en Dieu. Frère Henri lui 
demanda comment se reposent en Dieu ceux qui dési- 
raient ici-bas satisfaire la Vérité suprême par un aban- 
don total et une confiance véritable et parfaite envers le 
Créateur. L'âme d'Eckard lui répondit: « Ceux-là sont 
« les bien-aimés , et leurs âmes sont dans le ciel déli- 
ce cieusement unies à Dieu et toutes submergées dans 
« l'abîme de son essence divine; et comme cet abîme 
« de la Divinité n'a pas de forme, de mesure et de 
« limites , aucune expression ne peut rendre la félicité 
« de ces âmes bienheureuses qui sont toutes noyées en 
a Dieu. — Dites-moi au moins, répliqua Henri, quel 
« est, dans notre pèlerinage , l'exercice spirituel le plus 
« utile et le plus efficace pour arriver à cette parffiite 
« béatitude? — L'âme répondit : C'est de renoncer à 



/l2 VTK I)[J BIENHEUREUX 

« soi et à toute propriété en se confiant aveuglément à 
« Dieu; c'est de recevoir tout ce qui arrive comme 
« venant du Créateur et non de la ciéalure ; c'est d'être 
« patient et doux avec ceux (pii nous poursuivent 
« comme des loups furieux. » 

11 vit aussi l'âme de frère Jean Fucrer de Strasbourg, 
qui lui dévoila toute la beauté de sa gloire. Henri lui 
demanda quelle était la plus grande douleur que pût sup- 
porter le juste et la plus méritoire pour ol)tenir le ciel? 
El l'àme lui répondit : « La plus grande douleur du juste 
« et la plus méritoire est de se trouver abandonné de 
(( Dieu , de s'oublier soi-même et de se faire violence 
(( au point de se résigner par amour à rester privé de 
« Dieu, autant qu'il plaît à Dieu lui-même; » puis elle 
(hsparut. 

Une autre fois, parmi beaucoup d'autres âmes , il vit 
l'àme de son père, qui avait vécu très-attaché au monde; 
elle lui apparut toute souffrante et toute affligée, lui fai- 
sant comprendre par là les peines cruelles qu'il endurait 
dans le purgatoire, et lui demandant le secours de ses 
prières ; notre Henri répandit des larmes si ferventes, 
qu'il la délivra bientôt , et elle revint le remercier de 
son bonheur. L'àme de sa mère, qui avait été une 
femme d'une grande sainteté , le visita aussi pour le con- 
soler et l'entretenir des ineffables récompenses dont elle 
jouissait en paradis. Ces visites des anges et des âmes 
l'encourageaient beaucoup, et le fortifiaient de plus en 
plus dans le service de Dieu. 



HENRI SUSO. 43 



IX 



Comment frère Henri se tenait à table et se nom-rissait. 

Frère Henri avait coutume de prendre la nourriture 
de son corps en se recueillant profondément en Dieu. 
Avant de se mettre à table , il se prosternait en la pré- 
sence de l'éternelle Sagesse et la priait au fond de son 
canu" de vouloir bien lui tenir compagnie et partager son 
repas. « mon très-doux Jésus ! disait-il , c'est de toute 
« l'affection de mon âme que je vous fais cette invita- 
it tion, etqueje vous conjure dédaigner vous asseoir à 
« ma table, vous qui me nourrissez avec tant de bonté à 
« la vôtre. » Et quand il s'y plaçait , il s'imaginait qu'il 
était en face ou à coté de Jésus , et que cet bote divin lui 
accordait une grâce toute particulière en l'honorant de 
sa présence. Aussi tenait-il les yeux de son âme sans cesse 
fixés sur lui, et il baissait quelquefois humblement la tête 
comme pour se pencher et se reposer sur ce sein percé 
d'une lance à cause de nos crimes. A chaque chose qu'on 
lui servait, il levait ses regards au ciel pour offrir cette 
nourriture à Dieu et demander à ladivine Sagesse qu'elle 
voulut bien la bénir. « Oui , disait-il , vous qui m'aimez 
« tant, vous , mon Jésus et mon Dieu, mangeons en- 
« semble ; bénissez mon repas et partagez-le avec moi. » 
Lorsqu'il buvait, il présentait son verre à Jésus-Christ, 
en le priant de vouloir bien y boire aussi. Le peu qui 
lui était absolument nécessaire pour étancher sa soif, 



f4h VIE DU BIENHEUREUX 

il le prenait en cinq fois pour lionoier les cinq plaies 
(lu Rédempteur, et In dernière lois était partagée en deux 
gorgées, parce que du côté de notre Seigneur avaient 
coulé de l'eau et du sang. Pendant ses repas , il s'oc- 
cupait à chaque bouchée de quelques pensées pieuses ; 
mais il prenait toujours la première et la dernière en 
union de la charité ardente du Séraphin le plus élevé 
du ciel , et en participation eavec le cœur le plus enflammé 
de la terre , et il suppliait Dieu de vouloir bien péné- 
trer son àme de ces deux amours. Quand il trouvait 
quelque mets désagréable, il le mettait d'abord dans le 
cœur sanglant de Jésus , et le mangeait ensuite avec 
courage. 

Il aimait beaucoup les fruits et les pommes; mais 
Dieu lui en accordait rarement. Un jour qu'il priait, il 
lui sembla, voir quelqu'un lui offrir une pomme en 
disant : « Prends cette ponmie , puisque ton bonheur 
(( est de manger des fruits. — Non, répondit Henri, 
« mon unique bonheur est dans l'éternelle Sagesse. — 
« Tu parles contre la vérité , répliqua-t-on , car tu aimes 
« beaucoup les fruits, w Henri, plein de honte, pleura 
amèrement, et voulut rester deux ans sans en manger, 
sans en toucher. La troisième année , comme les fruits 
étaient très-rares, et qu'on n'en donnait pas au réfec- 
toire, le saint demanda à Dieu qu'il en envoyât à lui et 
h tous les rehgieux ; cette grâce lui fut accordée , carie 
lendemain matin il se présenta au couvent une per- 
sonne inconnue apportant au supérieur beaucoup d'ar- 
gent, qui paraissait tout neuf; elle le lui donna à la 
condition qu'il achèterait des fruits pour les religieux , et 



HKNIU SUSO. A5 

qu'il en fournirait abondamment le réfectoire pendant 
plusieurs jours. Frère Henri uiangea de ces fruits et 
remercia Dieu; il divisait les plus belles pommes en 
quatre morceaux, trois en l'honneur de la très-sainte 
Trinité , et le quatrième en mémoire de l'amour avec 
lequel la sainte Vierge donnait des fruits à Fenfant 
Jésus. Quand il mangeait ou buvait avec trop d'em- 
pressement et qu'il allait au delà du strict nécessaire, il 
se mettait en la présence de sa divine liancée, le chagrin 
dans le cœur, la honte sur le visage, et il lui demandait 
pardon en s' engageant à expier sa faute par de rudes 
|)énitences. 



Dans quel esprit et avec quel amour de la Sagesse frère Henri 
commençait le premier jour de l'année. 



Dans la ville de Souabe où il naquit , se conserve la 
coutume de fêter le commencement de chaque année. 
Pendant les premières nuits de janvier, les jeunes gens 
du monde vont chanter et faire de la musique à leurs 
amies, dans l'espoir d'obtenir d'elles des couronnes ou 
quelques fleurs. Frère Henri se rappela cette coutume, 
et voulut , comme l'aurait f;iit le plus jeune et le plus 
passionné, aller trouver aussi sa sainte amie et récla- 
mer d'elle les fleurs du premier jour de l'an. 

Prosterné devant une i?nage de la sainte Vierge qui 
pressait son fds sur son sein, il se mit à chanter avec 



ZiG VIE nu F.fENHEUREUX 

l'acccnl de l'àme les louaDges de Marie, la suppliant 
les larmes aux yeux de demander à son (ils une cou- 
ronne, et de suppléer à ce qui pouvait lui manquer pour 
l'obtenir. Puis, quand il eut fini le cantique à Marie, il 
s'adressa à son amie la Sagesse , et la salua liumblement 
du plus profond de son cœur; il exalta sa vertu, sa 
noblesse , sa grâce et sa miséricorde , unie à son éternelle 
majesté , sa beauté souveraine , préférable à la beauté de 
toutes les jeunes (illeset de toutes les fiancéesdu monde. 
11 employait tantôt les chants, tantôt les paroles , tantôt 
les pensées et les désirs les plus ardents; il lui deman- 
dait à être le cbantre céleste de ses vertus auprès de 
tous les cœurs qui savent aimer. 11 voulait réunir en 
lui-même les pensées, les paroles, les affections de 
toutes les âmes saintement passionnées, pour s'en com- 
poser un cantique sublime d'amour qui louerait digne- 
ment la divine Sagesse, sa noble fiancée. 

« ma sainte et cbarmante amie, lui disait- il, 
« soyez la Pàque-Fleurie , l'été joyeux de mon cœur, 
« le commencement de mon année et l'heure qui 
« m'apporte tous les biens. Oui , soyez Tamie la plus 
(( doucement aimée , lapins désirée de mon cœur dans 
« sa jeunesse , l'amie qui me fait renoncer à tous les 
« amours trompeurs. Que cette nuit soit réjouie par vos 
(( grâces les plus douces ; accordez-moi une de vos 
« couronnes et tressez-moi une belle guirlande qui 
« puisse parer mon cœur de mérite et de vertu. Votre 
(( infinie libéralité, votre tendre bonté, votre grande 
« miséricorde ne me laisseront jamais partir sans avoir 
« rien obtenu. En vous, comme dit saint Paul , ne se 



HENRI SUSO. l\l 

a trouve point à la fois le oui et le non (1) ; vous dites 
« oui toujours. Vous m'accorderez donc ce que je dé- 
« sire , ô ma souveraine ; et tandis que ces amoureux 
(( aveugles et insensés reçoivent une couronne faite par 
(( les mains profanes de leurs.maîtresses, vous me don- 
« nerez aujourd'hui, au lieu de cette récompense fri- 
« vole , une grâce toute s|)i rituelle et une lumière divine 
« sortie de vos mains, pour que je puisse vous posséder 
« et vous aimer pendant toute réternité. Ainsi soit- il. » 



XI 

De quelques autres dévotions de IVèie Henri (^2). 

Lorsque notre Bienheureux était jeune, toutes les 
fois qu'il se faisait saigner , il se mettait en présence de 
Jésus crucifié , et lui montrait son hras en disant: 
« Jésus , le plus doux , le plus cher des amis , vous 
savez que parmi les hommes les amis vont visiter leurs 
amis quand ils se font saigner, afin que leur sang reçoive 
une heureuse influence. Vous savez hien , Seigneur, 
que je n'aime personne autant que vous : aussi je viens 
à vous pour que vous hénissiez mon sang. » Lorsqu'il 
se faisait raser, et que son visage hrillait de tout l'éclat 
de l'adolescence, il allait trouver Notre Seigneur et lui 
disait : « Doux Jésus , si mon visage et ma houche sur- 

(1) Non est in illo Est et Non. (H Cor., i, 18. j 

(2) Ce chapitre ne se trouve pas dans l'édition italienne ; nous le don- 
nons d'après le texte latin publié par les BoUandistes. 



us VIE Dr BIE^HEURKU\ 

passaient la fraîcheur des roses, votre serviteur n'of- 
frirait cette beauté qu'<à vous seul, .le sais bien que vous 
ne regardez que le cœur , et (|ue vous ne vous arrêtez 
pas à l'extérieur; aussi c'est mon cœur qui vous donuc 
cette preuve d'amour et qui ne s'adresse i\uh vous.» 
S'il mettait une robe nouvelle, il se reliiait daus sou 
oratoire et priait Dieu , dont la boulé lui donnai! ce 
vêtement, de lui accorder aussi la grâce de l'user eu 
faisant toujours sa sainte volonté. 

Quand le printemps venait, et (|ue les fleurs com- 
mençaient à paraître , il ne voulait pas en jouir avant 
d'avoir fait une belle couronne à la Sagesse éternelle; 
il y mettait en l'honneur de la Mère de Dieu la pre- 
mière fleur qu'il avait cueillie; il arrangeait ses fleurs 
en s'entretenant de pensées pieuses, et quand il avait 
terminé sa couronne, il allait au chœur, à la chapelle 
de la Vierge , et il la plaçait sur la tète de Marie, en la 
proclamant la plus belle de toutes les fleurs et la joie la 
plus douce de son àme; il la conjurait de ne pas mé- 
priser ces prémices du printemps que lui présentait son 
petit serviteur. 

Un jour qu'il avait honoré ainsi la sainte Vierge , il 
lui sembla que le ciel était ouvert, et qu'il voyait de 
beaux anges revêtus de robes magnifiques , qui vo- 
laient d'en haut vers lui; il les entendait faire une 
musique céleste d'une douceur ineffable, et chanter à 
la louange de Marie une liymne d'une harmonie si ra- 
vissante, qu'il en mourait de plaisir. Cette hymne res- 
semblait à celle qu'on chante le jour de la Toussaint: 
Jllic Regina virginum transcendens cidmen ordi-- 



IIENUI SUSO. 49 

mim: (( Au ciel, la Reine des vierges surpasse tous les 
anges. » Le Bienheureux unit sa voix à leurs voix , et son 
âme fut inondée de délices et d'amour pour Dieu. 

Une autre fois, au commencement du mois de mai, 
il avait dévotement offert , selon sa coutume, une cou- 
ronne de roses à la Reine du ciel ; le matin il voulait 
se reposer et dormir, parce qu'il était revenu de la cam- 
pagne très-fatigué, et ne comptait p-is faire ce jour-là 
ses prières accoutumées à Marie. Mais , lorsque l'heure 
de son lever fut arrivée, il lui semhla qu'il était au 
milieu d'un concert céleste oii l'on chantait le Magni- 
ficat. Lorsqu'il fut Uni, la sainte Vierge s'avança vers 
lui et lui commanda de chanter ce verset: vernaiis 
rosiila...: rose du printemps. Il ohéit avec joie, et 
aussitôt trois ou quatre heaux anges, qui faisaient partie 
du concert, s'unirent à lui ; et leurs voix étaient plus 
admirahles et plus ravissantes que tous les instruments 
de musique réunis. Le Bienheureux ne put supporter 
tant de honheur, et revint à lui. 

Le jour qui suivit l'Assomption , il lui fut encore 
permis d'entrevoir les joies du paradis. Ceux qui en 
étaient dignes pouvaient seuls entrer, et quand le 
Bienheureux voulut se présenter, un jeune homme le 
prit par la main et lui dit : « Frère, aujourd'hui la porte 
vous est fermée; il faut rester dehors, car vous avez 
une dette à payer , et tant que vous n'aurez pas expié 
votre faute , vous ne pourrez pas entendre les concerts 
célestes.» Il le mena ensuite, par un chemin difficile, 
dans une caverne ohscure et Iiorrihle à voir. Le Bien- 
heureux ne pouvait faire un pas dans cette prison, et il 

4 



50 VIE DU BIENHEUREUX 

n'y voyait ni le soleil ni la lune; il gémissait de son 
sort et pleurait amèrement sa captivité. Le jeune homme 
revint quelque temps après, et lui demanda comment il 
se trouvait. « Très- mal, répondit- il. — Sachez , dit 
le jeune homme , que la Heine des cieux et très-cour- 
roucée contre vous, à cause de la faute pour laquelle 
vous êtes ici. » Le Bienheureux, eiïrayé , lui dit : 
« Hélas! misérahle , comment ai- je donc pu l'offenser? 
— Elle est fâchée de ce que vous prêchez à contre- 
cœur le jour de ses fêtes; et hier encore, qui était son 
plus beau triomphe, vous avez répondu à vos supérieurs 
que vous ne vouliez pas prêcher sur elle. — Ah ! c'est 
(jue j'ai une si haute idée de son excellence et de sa 
i:;randeur, que je me sens indigne de parler d'elle en 
public; et alors je le laisse faire aux plus âgés et aux 
plus éloquents, parce que je pense qu'ils le feront 
beaucoup mieux que moi, qui ne suis rien. » Le jeune 
homme lui assura au contraire que la Mère de Dieu 
aimait beaucoup ses sermons, et qu'il ne devait jamais 
à l'avenir refuser de prêcher en son honneur. Le Bien- 
heureux se mit à pleurer , et dit:(( Cher ami , je vous 
en conjure, réconciliez -moi avec la glorieuse Mère de 
Dieu; je vous promets bien que je ne tomberai plus 
dans une semblable faute. » Le jeune homme se mit à 
sourire et à le consoler; il le tira de prison et le ramena 
chez lui , en disant : « Je me suis aperçu au visage de 
la Reine des cieux, et aux paroles qu'elle disait de 
vous, qu'elle était apaisée à votre égard, et qu'elle 
vous aimera toujours comme une mère. » 



HENRI SUSO. 61 

XII 

Quelles pensées notre Bienheureux avait quand il célébrait la messe. 

Il est impossible de dire avec quelle dévotion sen- 
sible frère Henri célébrait le saint Sacrifice de la messe, 
et combien il était embrasé d'amonr, surtout lorsqu'il 
disait à la préface : Sursum corda ! Gralias agamus 
Domino Deo nostro: « Elevons nos cœurs. Rendons 
grâces au Seigneur notre Dieu. » Une fois il fut ravi en 
extase à ces paroles, et il les prononça sous l'influence 
de cette grâce avec tant d'ardeur, quelesassistants s'aper- 
çurent de son état et lui demandèrent quelles pensées 
l'occupaient alors. 

Le saint leur répondit : « Trois pensées surtout agi- 
« tent et enflamment mon cœur, tantôt l'une après 
« l'autre, tantôt toutes ensemble. D'abord je contemple 
« en esprit tout mon être , mon àme , mon corps, mes 
« forces et mes puissances, et autour de moi toutes 
« les créatures dont le Tout-Puissant a peuplé le ciel , 
« la terre et les éléments, les anges du ciel, les bêtes 
« des forêts, les habitants des eaux, les plantes de la 
« terre, le sable de la mer, les atomes qui volent dans 
« l'air aux rayons du soleil , les flocons de neige, les 
« gouttes de la pluie et les perles de la rosée. Je pense 
« que jusqu'aux extrémités les plus reculées du monde, 
« toutes les créatures obéissent à Dieu et contribuent 
ce autant qu'elles peuvent à cette mystérieuse harmonie 



52 VJE DU BIENHEUREUX 

« qui s'élève sans cesse pour louer et bénir le Créateur. 

c( Je me figure alors être au milieu de ce concert comme 

« un maître de cli.tpelle, el j'ap|)li(|ue loutes mesl\icul- 

(( tés à marquer la mesure; j'invite, j'excite par les 

« mouvements les plus vifs de mon cœur, les plus iu- 

« tiines de mon àme , à chanter joyeusement avec moi : 

« Sursum corda! Ilahemus ad Dominmn. Graiias 

« agamiis Domino Deo îiosfro: « l^levez vos cœurs! 

« Nous les avons vers le Seigneur. Rendons mille 

« actions de grâces au Seigneur notre Dieu. » 

« Je considère ensuite mon cœur el ceux de tous les 
<( hommes; je pense à la joie, à l'amour, à la paix de ceux 
« qui se consacrent uniquement à Dieu ; puis aux mal- 
ce heurs, aux tortures, aux remords, à l'agi talion de ceux 
u qui se passionnent pour le monde avec tant de solli- 
c( cilude el d'ardeur. Alors j'appelle de toutes mes forces 
« tous les hommes qui peuplent la terre à s'élever avec 
« moi jusqu'à Dieu pour le louer el le bénir. Je m'écrie: 
« pauvres cœurs des hommes , surmontez donc le flot 
a qui vous entraîne; sortez enlin du vice et de la mort, 
« rompez les chaînes de votre dure prison, secouez le 
« sommeil de votre apathie; ([u'une sainte et véritable 
« conversion vous conduise à Dieu pour le remercier 
« el le servir! Sursum corda! Graiias agamus Do- 
« 7nmo Deo noslro. 

c( Enfin je m'adresse à ces âmes innombrables qui ont 
« bonne volonté, mais qui ne s'abandonnent point en- 
ce tièremenl à Dieu. Je pleure et je gémis amèrement 
« sur elles , parce que, dans leur déplorable erreur, 
« elles ne peuvent jouir ni de Dieu ni des créatures, 



HENRI SUSO. 53 

« mais qu'elles s'égarent à la vaine poursuite des choses 
« de la terre. Je les invite, je les excite à mépriser avec 
(( courage l'amour frivole des créatures, à se donner à 
« Dieu pour toujours, à l'aimer avec confiance, et à le 
« remercier en disant : Sursiim corda ! Gr^atias oga- 
« mus Domino Deo noslro. » 



XIII 

Coiniiient le Bienheureux honorait la Parifîcation de la vierge Marie. 

Au temps de la Purification de la Vierge , pour se 
préparer dévotement à la recevoir dans le Temple, frère 
Henri choisissait les trois jours qui précédaient cette 
fêle, et il honorait symholiquement la virginité, l'humi- 
lité, la maternité de Marie , en faisant brûler un cierge à 
trois branches et en récitant chaque jour trois fois le Ma- 
fjnificat. Le matin de la solennité, avant que le peuple 
\hità l'église, il allait se prosterner devant le maître- 
autel , et il y méditait les gloires de Marie jusqu'au 
moment où elle vint apporter son cher Fils au Temple ; 
alors il se levait, et, s'imaginant qu'elle était arrivée à 
la porte de l'église, il appelait tous les amis de Dieu 
et allait avec eux jusqu'à la porte et sur la place à la 
rencontre de la sainte Accouchée. O^iand il l'avait 
trouvée, il la priait de vouloir bien s'arrêter un peu 
avec son cortège pour entendre un cantique que son 
cœur voulait lui chanter dans le silence de son âme , 
avec l'aide de tous ceux qui l'aimaient; et il entonnait 



bti VIE DU BIENHEUREUX 

avec tendresse celte hymne spirituelle : « Vous êtes 
« pure, vous êtes chaste et sans tache, ô Marie! aussi 
« vous êtes devenue la porte éhlouissante du ciel. 
« Recevez le pieux trihut de nos louanges , ô Vierge 
« compatissante , qui seule avez conservé votre pu- 
« reté(l)!)) A ces dernières paroles, il baissait hum- 
blement la tête , et suppliait Marie d'avoir compassion 
de son cœur, si pauvre et si chargé de péchés; puis il 
se levait et, se dirigeant vers l'autel, il la suivait en 
tenant son cierge, dont il faisait briller la clarté mysté- 
rieuse pour demander à Marie qu'elle ne laissât jaiuais 
éteindre dans son cœur la lumière de l'éternelle Sagesse 
et la flamme du divin amour. 11 s'adressait à tous les 
amis de Dieu, les engageant à chanter avec lui l'hymne 
Adorna thalammn..,, et à recevoir le Sauveur et sa 
Mère avec les sentiments les plus vifs d'amour et de 
louanges. 

Arrivé à l'autel, au moment oij Marie allait offrir son 
cher Fils au vieillard Siméon, il la suppliait, humble- 
ment prosterné h terre, les yeux et les mains levés vers 
le ciel, de lui montrer son enfant, de lui permettre 
d'embrasser ses pieds , ses mains, de le confier un 
instant à son âme. Marie consentait, et frère Henri, 
tout tremblant de joie et d'amour , prenait Jésus 
dans ses bras, le pressait sur son cœur, l'embras- 
sait et l'embrassait encore , comme s'il l'eût réel- 
lement possédé. 11 contemplait avec bonheur ses yeux 

(i)Inviolata, intégra et casta es Maria, quse es eft'ecta fulgida cœli 
porta ; suscipe pia laiidum praeconia, o benigna! quae sola inviolata per- 
mansisti. 



HENRI SUSO. 55 

éblouissants , son visage pur comme le lait , sa bouche 
ravissante, ses petites mains, son corps blanc connue 
la neige , ses membres enfantins, et divinisés par quel- 
que chose de céleste. Dans son ravissement et son 
extase, il était tout ému et tout étonné de voir le Créa- 
teur de toutes choses à la fois si grand et si petit , si 
beau et si sublime dans le ciel , si faible et si pauvre 
surla terre. C'était au milieu de ses chants, de ses pleurs, 
de ses actions de grâces qu'il rendait le divin Enfanta 
Marie, et qu'il racconq)agnait au cha*ur et dans les 
céi'émonies de la fête. 



XIV 

Comment il passait l'époque du caruaval et l'était le mois île mai. 

Quand venait la Septuagésime, et commençait le 
carnaval , ce temps où les mondains se livrent plus que 
jamais à leurs folies , frère Henri recueillait son âme et 
commençait dans sa cellule un carnaval bien différent. 

11 pensait d'abord combien sont courts , fugitifs et 
passagers les plaisirs du carnaval , et comment se perdent 
les âmes qui échangent alors une jouissance éphémère 
contre un malheur éternel; il pleurait amèrement tous 
les péchés et les injures qui se connuettent contre Dieu, 
et récitait avec l'esprit contrit de David le psaume Mi- 
serere mei Deus. Après avoir ainsi pleuré , il méditait 
les consolations célestes que la divine Sagesse accorde 
à ceux qui l'aiment, lorsqu'elle se récrée pour ainsi dire 



56 VIE nu BIENHEUREUX 

avec eux et fait goûter à leurs cœurs les prémices de la 
vie bienheureuse; il se rappelait avec quelle bonté sa 
divine Fiancée avait bien voulu le consoler et le com- 
bler de faveurs; et il la bénissait, la remerciait. 

Comme pendant le carnaval il châtiait son corps plus 
qu'à l'ordinaire, et se laissait presque mourir de faim, 
de soif et de froid, il se sentit un soir trembler et faiblir 
au point qu'il fut obligé d'aller se réchauffer près du 
feu ; mais il s'en éloigna bientôt en pleurant et en gé- 
missant. Intérieuiement conduit parla divine Sagesse, 
il retourna bien vile à sa cellule, et la nuit il fut ravi eu 
extase ; il lui sembla être dans une infirmerie pour se 
refaire un peu, et il entendit au dehors la voix mélo- 
dieuse d'un enfant de douze ans qui chantait avec 
tant de douceur, qu'aucune musique humaine ne lui 
était comparable. Le Saint, vaincu par ce charme, ne 
pensa plus à boire , à manger et à se chauffer; mais il 
disait avec ardeur: « Qui chante ainsi au dehors? Je 
« n'ai jamais entendu sur terre un chant si doux et si 
« agréable. » Un beau jeune homme, plus âgé, qui 
était présent, lui dit: « Cet enfant chante pour toi, 
« Henri , et c'est pour te plaire que sa voix est si douce. 
« — Puisque Dieu veut bien se souvenir de moi, ré- 
« pondit-il, qu'il commande à ce chantre céleste de 
« chanter encore. » 

Et l'enfant chanta trois airs d'une voix enfantine et 
gracieuse ; et quand il eut fini , il s'approcha du lieu où 
était Henri et }»résenta sans se montrer une branche de 
fruits qui ressemblaient à des fraises. Le jeune homme, 
qui était près du Saint, prit des mains de l'enfant cette 



HENRI SUSO. 57 

branche, cl la lui offrit en disant : « Prends, mon cher 
a ami , les fruits de ton aimable maître ; le bel enf^mt, 
« le Fils de l'Eternel, que tu as entendu chanter, te les 
(( donne; si tu savais combien tu lui es cher! » Le 
Saint prit les fruits avec une grande joie, et dit en se 
voyant entouré d'une multitude d'anges : « Que je suis 
« heureux d'être l'objet des faveurs de ce divin enfant! 
A cette grâce m'excitera toujours à l'aimer. Dites-moi 
« donc, mes bons amis, qui êtes venus du ciel avec lui, 
« s'il n'est pas bien juste que j'aime beaucoup ce gra- 
« cieux et céleste enfant. Oh! si je pouvais faire quel- 
c< que chose qui lui fût agréable , si je pouvais connaître 
« ses désirs , comme je tacherais de les satisfaire ! » 
Puis, s'adressant à celui qui lui avait déjà parlé: « Ce 
u que je pense et ce que je dis ne vous semblc-t-il pas 
« juste? — Très-juste, répondit l'ange en lui souriant 
« avec douceur; tu as mille raisons pour l'aimer, puis- 
« qu'il te regarde et t'aime avec tant de bonté; aime-le 
« donc de toutes les forces, de toutes les puissances de 
(( ton âme, et apprends que son désir est que tu souf- 
« fres à l'avenir des douleurs et des croix accablantes 
« pour l'amour de lui. — Me voilà prêt, dit Henri; 
« mais ne pourrais-je point obtenir la faveur de le voir 
« pour le remercier de son présent? » L'ange lui ré- 
pondit : « Approche-toi de la fenêtre de cette chambre, 
« et tu le verras. » Henri s'approcha, ouvrit la fenêtre 
et aperçut un enfant d'une beauté si ravissante, qu'on 
ne pouvait trouver et imaginer rien qui piil lui être 
comparé; il voulait s'approcher davantage et se jeter 
à ses pieds : l'enfant, le regardant affectueusement, le 



58 VIE DU BIE.MIEUREUX 

bénit et disparut. Frère Henri sortit de son extase, 
revint à lui et remercia Dieu d'un si saint carnaval. 

Il avait aussi coutume de fêter le premier jour du 
mois de mai, comme les jeunes gens du monde, qui por- 
tent en chantant des chansons sur les places et dans 
les rues, un rameau vert et lleuri qu'ils appellent le 
mai; frère Henri choisissait pour son mai la sainte 
Croix , pensant que jamais les chanq)s et les forets 
n'avaient produit un arbre si beau et si riche en Heurs , 
en feuilles et en fruits. 11 [daçait donc la Croix sous ses 
yeux et chantait: Salve, Criix sancta ! salve, mundi 
gloria! a Salut , Croix sainte ! salut, gloire du monde ! » 
Et il ajoutait: Salve, cœleslis arbor salutisperpeUm, iti 
qua crevit fructus Sa])ie7ilia' : ^^ Salut, arbre céleste du 
« salut éternel, sur lequel a mûri le fruit de la Sagesse.» 

Puis, comme il se pratique dans son Ordre, il 
l'adorait en s'inclinant profondément devant elle , et son 
imagination cherchait à la parer de six manières. H 
offrait, au lieu de toutes les roses du monde, un amour 
sincère et ardent; au lieu de toutes les violettes, une 
humble obéissance; au lieu de tous les lis, ses chastes 
embrassements ; au lieu de toutes les fleurs qui naissent 
dans les champs , les prairies et les bois , les baisers 
spirituels de son cœur; au lieu du chant des oiseaux qui 
voltigent et se posent sur les rameaux des arbres , les 
louanges les plus affectueuses de son àme; enlin, au lieu 
des ornements et des beautés dont s'embellit le prin- 
temps, son cœur, plein de joie et d'amour, tressaillait 
dans ce cantique : « arbre précieux et béni , soyez ma 
« force pendant cette vie qui passe comme un instant, 



HENRI SUSO. 59 

« et faites que je puisse toujours vous célébrer et vous 
(( bénir, jusqu'à ce que je savoure en lin vos fruits de 
« vie et (l'immortalité. » 



XV 



Dans quel esprit notre Bienheureux assistait Jésus-Christ 
sur le Calvaire. 



Dans les commencements de sa conversion et pen- 
dant les premières années de sa jeunesse, Dieu entoura 
frère Henri de consolations intérieures et le nourritavec 
le lait du ciel sans y mêler l'amertume de la terre. Tout 
enivré des douceurs d'en haut, il se sentait plein d'at- 
trait pour les choses divines ; mais lorsqu'il fallait imiter 
et partager la douloureuse Passion de Jésus-Christ , la 
chose lui paraissait difficile et dure. Jésus -Christ le 
reprit une fois avec sévérité : « Ignores-tu donc, Henri, 
« lui dit-il, que je suis la porte par laquelle doivent 
« passer tous les vrais amis de Dieu qui veulent arriver 
« à rétcrnelle félicité? Comment veux-tu parvenir jus- 
« qu'à ma divinité, si tu ne suis d'abord la voie rude 
« et douloureuse de mon humanité?» Le Saint fut 
épouvanté de ces paroles, et , quoiqu'elles fussent pé- 
nibles, il voulut en occuper continuellement sa pensée, 
et il comprit des choses qu'il avait ignorées jusqu'alors. 

Son âme, parfaitement résignée , s'abandonna au gré 
de la volonté divine, et se laissa conduire où Dieu vou- 
laitle mener. Depuis cette époqu(!, toutes les nuits après 



60 VIE DU BIENHEUREUX 

matines, il se retirait dans un coin du Chapitre, pour 
s'exercer sur la Passion de Jésus-Christ et prendre part 
à toutes ses douleurs en les méditant et en y compatis- 
sant; il se promenait d'ahord de long en large dans la 
saUe, alin de secouer Fengourdissement du sommeil , 
et de se préparer à la contemplation des souffrances de 
notre Sauveur. Puis, conmiencant à la dernière cène , 
il suivait Jésus-Christ d'un lieu dans un autre, et après 
avoir été chez l^ilate et assisté à son jugement, il l'ac- 
compagnait, la croix sur les épaules, du prétoire à la 
montagne du Calvaire. 

Arrivé à la porte extérieure du Chapitre, il se mettait 
à genoux connue pour haiser les traces de son divin 
Maître , qui après sa condamnation se traîna jusqu'au 
lieu de son supplice , et il récitait le vingt-unième 
psaume : Dcus, Deus meus , rcspice in me. Quand il 
avait fini, il allait au cimetière du couvent; et pour 
s'aider dans ses méditations, il imaginait quatre endroits 
par lesquels il devait passer avec le Sauveur pour arriver 
à la porte de Jérusalem. Dans le premier endroit, il 
s'excitait fortement à ahandonner ses amis, ses hiens , 
et toutes les jouissances temporelles pour vivre dans 
une pauvreté volontaire et pour souffrir, en l'honneur 
de Jésus-Christ, un exil sans aucune consolation. Dans 
le second , il se proposait de mépriser tous les honneurs, 
tous les emplois, et de rechercher au contraire, pendant 
toute sa vie , le mépris du monde en pensant à son divin 
Maître , qui sous le poids de la Croix était devenu plus 
vil qu'un ver de terre et s'était rendu volontairement 
l'opprohre des hommes et la dérision du peuple. Dans 



HENRT SUSO. 61 

le troisième endroit, il embrassait la terre, et il 
renonçait généreusement, pour remercier et hono- 
rer son Sauveur sanglant et abattu , au repos, à 
toutes les aises, jouissances et satisfactions de la chair. 
11 méditait le verset du vingt-unième psaume, où 
Jésus-Christ s'écrie : « Ma force se dessèche comme 
« Targile dans la fournaise; ma langue s'est attachée à 
(( mon palais, et vous m'avez réduit en poussière des 
c( tombeaux (1). » 

Il contemplait alors son Sauveur marchant couvert 
de sang, accablé de douleur, d'angoisses, et livré à la 
fureur des soldats, qui ne lui laissaient seulement pas 
reprendre haleine, et il s'étonnait de ce que tous les 
yeux ne se remplissaient pas de larmes et tous les cœurs 
de gémissements à la vue d'un spectacle si lamentable. 
Enfin, au dernier endroit, et près de sortir de la ville, 
il devançait Jésus, se mettait à genoux et baisait la terre 
en demandant au Seigneur de ne point aller à la mort 
sans lui. Cette prière était fervente comme s'il avait vu 
réellement cette scène douloureuse; et il laissait passer 
le cortège de mort en disant ; Ave , Rex noster, fili 
David: « Salut, fds de David, notre Roi. » 

11 fixait ensuite ses regards sur la sainte Vierge; 
quand il voyait passer devant lui cette pauvre mère , et 
qu'il avait contemplé son visage tout bouleversé et 
abattu, sa pâleur, ses gestes attendrissants, le déluge 
de ses larmes, ses profonds soupirs et ses cris déchi- 
rants , il se prosternait par terre et embrassait la trace 

(1) Aruit taiiquam testa virtus inea,et lingua mea adhœsit faiiciLus 
mois, et in pulverem mortis decluxisli me. ( Ps. xxi, 16.) 



62 VIR DU BIENHEUREUX 

(Je ses pas en disant: Salve, Reg ina, mater miserico)'- 
diœ : « Salut, Reine, mère de miséricorde. » Et il la 
laissait passer; puis il se relevait et se hâtait tant, qu'il 
rejoignait Notre Seigneur et montait avec lui au Calvaire, 
en récitant la prophétie d'isaïe qui dépeint si bien Jésus 
allant à la mort, et qu'on lit à Toffice du Vendredi 
Saint (1). 11 protestait alors k Jésus que jamais il ne 
refuserait de souffrir pour lui, et qu'il s'abandonnerait 
tout entier à sa volonté divine. Passanteniin parla porte 
du chœur, et montant jusqu'à la chaire de l'église, il 
contemplait en versant un torrent do larmes son Ré- 
dempteur dépouillé, crucifié, élevé en l'nir, déchiré et 
mourant; il se prosternait devant la (Iroix , et il sup- 
pliait Jésus , puisqu'il se donnait à lui de toute la sin- 
cérité de son cœur, de ne jamais permettre qu'il s'éloi- 
gnât de lui, ni dans la prospérité, ni dans le malheur, 
ni dans la vie , ni dans la mort. 

Après les douloureuses funérailles de Jésus-Christ, 
notre Bienheureux imaginait le soir, pendant le Salve 
Rpfjina des Complies , un autre voyage spirituel pour 
consoler Marie , la ramener du Calvaire et la reconduire 
à sa maison, il allait d'abord au sépulcre où se tenait la 
sainte Vierge, et il l'avertissait qu'il était temps de 
retourner chez elle. Quand on entonnaitle Salve Regina , 
il s'inclinait humblement, offrait dans son ame un 
appui à cette mère affligée, pendant la procession qui se 
faisait alors; et la soutenant toujours, il s'apitoyait sur 
ce triste cœur torturé par les plus cruelles angoisses, 

(1) Quis credidit auditiii nostiu ? et luachium Domini ciii revelatuni 
est? etc. (Isa., lui.) 



I 



HENRI SUSO. 63 

sur cette àme maternelle abreuvée de mépris et de con- 
fusion sur le Calvaire, k bonne et tendre mère ! lui 
(( disait -il pour la consoler, souvenez-vous que c'est 
« par cette voie douloureuse que vous êtes parvenue au 
« royaume d'amour où vous êtes maintenant une reine 
a toute-puissante, une mère pleine de miséricorde, 
« notre vie, notre douceur et notre espérance! » Arrivé 
à la porte de Jérusalem, il contemplait Marie entrant 
dans la ville , tombant en défaillance, tout inondée du 
sang qui avait découlé des plaies de son Fils crucifié; il 
la saluait encore et T embrassait respectueusement à ces 
paroles: Eia ergo, Advocola uosira. h Consolez-vous, 
« lui disait-il, consolez -vous et reprenez courage: 
« n'est-ce pas par ce sang précieux que vous devenez 
« l'avocate , la protectrice de tous les fidèles? Au nom 
c( de cette scène douloureuse , au nom de Jésus cru- 
(( cifié , mort et déposé sur vos genoux , jetez un regard 
« bienveillant sur mon àme ; et quand elle sortira du 
« corps qui l'emprisonne, présentez-la au doux, au 
« tendre Jésus, à Jésus mon Rédempteur, à Jésus le 
c( fruit béni de votre sein virginal. » Son imagination 
le conduisait jusqu'à la porte de la maison de Marie; il 
la saluait encore bumblonient à ces paroles : démens! 
opia ! dulcis Virgo Maria! 11 la suppliait de vouloir 
bien le défendre dos assauts de l'ennemi et le sauver 
à fbeure de la mort. Après avoir ainsi loué la clémence, 
la bonté , la douceur de cette Mère de toutes les grâces, 
il lui disait adieu , et la laissait se retirer dans sa maison. 



Gk VFF DU BIENHEUREUX 



XVI 

De son iii:oureux silence. 

La divine Sagesse excitait sans cesse l'àme d'IIeiH-i à 
rechercher avec soin le calme de l'esprit et la tranquil- 
lité du cœur. Sacliant que le silence était le moyen d'y 
parvenir, il s'appliqua si scrupuleusement à l'ohserver, 
que pendant trente ans il ne parla jamais à tahle, 
excepté une fois, dans un hatenu (|ui le ramenait avec 
ses frères du Chapitre général. Pour donq)ter mieux sa 
langue et n'être jamais enq)ressé et havard , il se pro- 
posa trois grands modèles i\() silence: saint Dominique , 
saint Arsène et saint Bernard , s'ohligeant à ne jamais 
parler sans leur permission. Quand il était dans la né- 
cessité de le faire, il leur demandait leur hénédiclion 
dans cet ordre : à saint Dominique , lorsqu'il s'agissait 
d'une chose qu'on pouvait faire en temps et lieu conve- 
nahles; à saint Arsène, lorsqu'il savait que ses habi- 
tudes et ses exercices n'en pouvaient pas souffrir ; h saint 
Bernard, lorsqu'il jugeait qu'il n'en pouvait résulter 
aucun trouble, aucune inquiétude pour son ame. Dans 
les autres cas , il fuyait toujours et se renfermait dans 
le plus absolu silence. 

Les étrangers l'appelaient -ils au parloir du couvent, 
il s'appliquait, 1° à les recevoir tous avec bonté; 2" à 
les satisfaire en peu de paroles; 3" à les renvoyer avec 
quelques consolations; 4" à se maintenir toujours dans 



HENRI SUSO. 65 

la modestie la plus parfaite , et à se préserver de tout ce 
qui pourrait troubler son repos en l'attachant au monde 
et aux créatures. Puis il retournait dans sa cellule, 
pur et tranquille comme il en était sorti. Son imagina- 
tion n'y rapportait aucun fantôme, aucun souvenir des 
choses humaines ; il semblait n'en avoir rien vu , rien 
entendu , parce qu'il ne s'occupait dans toutes fës 
affaires que de ce qui pouvait intéresser le service de 
Dieu et le salut des âmes. On comprenait combien il 
aimait à se taire, en voyant avec quel soin il mesurait 
ses paroles et calculait leur effet, avec quelle attention 
et quelle vigilance sur lui - même il conversait et trai- 
tait avec les hommes. 



XVII 

De ses grandes mortifications. 

Frère Henri était dans la fleur de sa jeunesse , d'une 
nature vive, ardente et fortement portée aux plaisirs; 
il ressentait sans cesse les attaques et les combats de 
la chair, et pour la soumettre à l'esprit il inventa des 
pénitences si rigoureuses, si impossibles à imiter, 
qu'elles feront frémir le lecteur. D'abord il se revêtit 
d'un cilice et se ceignit d'une chaîne de fer qui lui dé- 
chirait le corps. Il la garda jusqu'à ce que la quantité 
de sang qu'il perdait l'obligeât à la quitter; mais pour 
la remplacer il se lit une espèce d'habit tissu de cordes 
dans lesquelles étaient cent cinquante pointes de fer si 



66 VIE DU BrENHEUUEUX 

aiguës et si terribles , qirappliquées sur la chair , elles 
la perçaient et faisaient autant de douloureuses bles- 
sures. Ce vêtement, avec lequel il dormait la nuit, lui 
couvrait et lui serrait les côtés et une partie des reins et 
du corps. 

On ne peut dire le supplice qu'il endurait en été 
lorsque, épuisé par le voyage, la prédication ou la lec- 
ture , il étendait sur son lit ce corps tout haletant, tout 
couvert de blessures et tout dévoré par les vers qui s'en- 
gendraient dans sa chair et s'y nourrissaient de ses 
sueurs et de son sang. Aussi pendant la nuit il se con- 
tractait, se repliait sur lui-même, et, vaincu par la dou- 
leur, il se tournait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, 
comme un ver que le fer a blessé. Quelquefois il se 
trouvait dévoré d'une si grande quantité de ces animaux 
dégoûtants et affamés, qu'il lui semblait être au milieu 
d'une fourmilière, et dans ce tourment il disait avec 
raison : « Dieu , que cette mort m'est amère ! si des 
« lions et des tigres me dévoraient, je mourrais sur-le- 
(( champ et d'un seul coup; mais avec ces vers qui me 
«rongent la chair et s'abreuvent de mon sang, je 
(( meurs à chaque minute sans pouvoir jamais mourir 
« entièrement. » 

Sa constance fut admirable: l'été et ses chaleurs, 
l'hiver et ses longues nuits, la fatigue et la violence de 
la douleur ne purent jamais l'ébranler et lui faire aban- 
donner ou adoucir la rigueur de ses pénitences. Pour 
se priver de tous les adoucissements qu'il aurait pu se 
donner en touchant aux endroits malades, il se fil une 
espèce de collier d'où pendaient deux courroies ou plutôt 



HENRI SUSO. 67 

deux anneaux de cuir où il plaçait ses mains et ses bras 
pendant la nuit , et qu'il fermait et serrait ensuite avec 
un cadenas. Par ce moyen , ses poignets étaient telle- 
ment liés et enchaînés au cou , qu'il ne pouvait se servir 
de ses mains et se secourir lui-même, sa cellule eût-elle 
été toute en flammes ; il passait ainsi la nuit , et c'était 
seulement lorsque paraissait le jour qu'il s'en délivrait 
en ouvrant le cadenas. 

11 supporta ce martyre jusqu'à ce que ses mains , 
blessées par ces entraves , commencèrent à trembler et 
se paralyser; mais pour n'y rien perdre , il imagina 
deux gants grossiers comme ceux que prennent les 
paysans pour couper la vigne et les broussailles , et il les 
garnit de pointes de fer de telle manière qu'ils ressem- 
blaient à des étrilles ou à des cardes. Il mettait ces gants 
la nuit , et si par hasard en dormant il voulait ôter son 
cilice , éloigner les pointes de fer et se soulager d'une 
manière quelconque , les vers, qu'il avait irrités par cet 
attouchement, le tourmentaient et le rongeaient plus 
que jamais. Souvent pendant son sommeil , en se grat- 
tant la poitrine et le corps, il se déchirait tant, qu'il 
semblait avoir passé par les griffes des ours. La chair de 
ses bras s'en allait en lambeaux , et tout son corps était 
rouge, sanglant et enflammé. Quand il était trop dé- 
chiré, et que les plaies couvraient les plaies, il se soi- 
gnait pendant plusieurs jours ; mais bientôt il rouvrait 
ses blessures en les touchant et les déchirant avec ses 
gants terribles. Ces souffrances ou plutôt cet affreux 
martyre dura seize à dix-sept ans, c'est-à-dire jus- 
qu'au moment où, la nature no pouvant résister davan- 



(58 VIE DU BIENHEURF.UX 

tage, un ange Taverlil et Tassura que Dieu ne voulait 
pas qu'il continuât do semblables pénitences. Le Saint 
obéit aussitôt et jeta tous ses instruments dans la rivière. 



XVIII 

Il porte pendant plusieurs années une croix garnie de pointes. 

Notre Bienheureux jetait si touché de la Passion et 
delà mort de Jésus-Christ, son divin Maître, qu'il lui 
sembla n'avoir rien fait s'il n'imprimait pas sur son 
corps quelque signe sensible qui fut pour lui un sou- 
venir continuel du supplice de la Croix. 11 se fit donc 
une croix de bois , longue d'une palme et large en pro- 
portion , sur laquelle il planta trente clous en honneur 
et reconnaissance de toutes les plaies que Jésus-Christ 
souffrit pour nous prouver son amour. 11 plaça cette 
croix sur ses épaules, de telle sorte que la pointe des 
clous appuyait sur ses omoplates, et il la porta ainsi 
nuit et jour pendant l'espace de huit ans; la dernière 
année il y ajouta au milieu sept pointes fortement rivées 
et tournées contre sa chair, de manière à la déchirer 
et à la mettre tout en sang, voulant honorer ainsi le 
cœur de Marie, blessé sur le Calvaire et déchiré par la 
cruelle mort de son Fils. Lorsqu'il commença à porter 
cette croix sur ses épaules nues, la violence du mal lui 
lit croire qu'il ne pourrait jamais tant souffrir, et il se 
mit à émousser et aplatir les clous avec un caillou ; 
mais il s'en repentit bientôt, et, tout honteux de son 



HENRI SUSO. 69 

peu de courage , il commença à refaire les pointes avec 
une lime. Cette croix, clouée sur sa chair et ses os, 
était comme un bourreau qui le torturait et le couvrait 
de blessures. Quand il marchait ou qu'il était couché, 
il lui semblait avoir un vêtement d'épines , et toutes les 
l'ois qu'on le touchait quelque part , il soutirait mille 
morts. Il n'employa pourtant qu'un moyen pour tem- 
pérer et adoucir l'excès de ses douleurs , ce l'ut d'écrire 
sur la croix qui les causait le doux nom de Jésus. 

Comme si ces pénitences n'étaient point assez rigou- 
reuses , il se donnait la discipline deux lois le jour, la 
première en méditant Jésus-Christ flagellé; la seconde 
en le contemplant mourant sur le Calvaire , et il re- 
conmiençait encore lorsqu'il croyait avoir l'ait quelque 
faute en mangeant, en buvant ou en parlant. Enfin , il 
inventait tant de disciplines et d'instruments armés de 
balles, d'éperons et de pointes de fer, pour torturer son 
corps, que le récit en fait horreur , et qu'il paraît impos- 
sible qu'un homme puisse se traiter si durement. Un 
jour , se trouvant en public avec deux jeunes personnes , 
il leur serra la main sans aucune intention mauvaise ; 
mais , dès qu'il fut éloigné, il en eut un grand chagiin 
et crut avoir commis une faute qui méritait le plus grave 
châtiment. Se retirant aussitôt à l'écart, il se frappa 
contre la croix qu'il portait sur ses épaules, se jetant 
dessus avec une telle force que les clous lui entrèrent 
dans la chair et dans les os. Puis il se priva d'aller au 
Chapitre, oi^i les anges venaient assister à ses médita- 
tions, et il chercha à expier sa faute en demandant 
pardon à Dieu et aux saints , en se donnant la discipline 



70 VIE DU BIEMIEUUELX 

et en se tVappant plus de trente fois contre sa croix 
comme nous venons de le dire. 

Le Saint avait Tiiabitude de se retirer après matines 
dans la chapelltî du Chapitre , et là , seul , il se proster- 
nait cent fois la face contre terre , embrassant le pavé et 
méditant cha(jue fois la Passion de Notre-Scigneur. En 
se baissant et en se relevant si souvent, il remuait dans 
sa chair les clous de sa croix et s'occasionnait des dou- 
leurs incroyables. Puis il se frappait avec des fouets 
garnis de fer et de molettes avec tant de force, cpie le fer 
en élaitaplati, et qu'un jour sa discipline s'étant brisée 
en trois morceaux , les molettes s'éj)arpillèrent au loin. 
Quand il voyait son corps si maltraité, il prenait com- 
passion de lui-même; il demandait à Dieu avec larmes 
de vouloir bien lui pardonner ses péchés , et il cher- 
chait à se consoler en pensant qu'il ressemblait à Jésus 
llagellé. Les religieux de son couvent, effrayés d'en- 
tendre les coups qu'il se donnait, cherchaient à l'ar- 
rêter; Henri cessait dès qu'il se voyait découvert ; mais 
il lavait alors ses blessures avec du vinaigre et du sel, 
et il trouvait, en paraissant ne rien faire, un remède 
plus douloureux qne ses blessures mêmes. 

Le jour de Saint -Benoît, qui était l'anniversaire de 
sa naissance, il alla se cacher au sortir de table dans 
un lieu obscur et secret. Puis il se dépouilla de ses 
vêtements et commença à se donner une cruelle disci- 
pline. Mais en se frappant , il s'ouvrit une veine du bras 
gauche, d'où jaillit sur le plancher une grande quantité 
de sang. Son bras resta noir, enflé et paralysé. Il eut 
si grand'peur, qu'il ne savait que faire et qu'il cessa de 



HENKI SUSO. 71 

se battre. 11 se passa alors une chose miraculeuse : une 
sainte religieuse, nommée Anne, qui était en oraison 
dans une ville éloignée, fut transportée en vision à 
l'endroit où le Saint se flagellait. Ayant vu les coups 
cruels qu'il se donnait , elle en eut compîission et avança 
le bras pour recevoir le coup qu'Henri se destinait. 11 
lui sembla être frappée elle-même, si bien qu'au sortir 
de son extase elle vit son bras tout livide et tout noir, 
el elle le garda malade pendant quelque temps. 



XIX 



De la dureté de son lit. 

Le lit sur lequel dormait frère Henri était d'une 
extrême dureté; il n'avait dans sa cellule ni matelas, 
ni couvertures, et ses meubles consistaient en une 
vieille porte sur laquelle il étendait une petite natte de 
jonc qui lui arrivait seulement aux genoux ; c'est là 
qu'il se reposait, ou plutôt qu'il se torturait. Au lieu 
d'un oreiller, il mettait à son chevet un sac plein de 
paille d'avoine, et il se couchait habillé comme il était 
pendant le jour; il ne quittait que ses chaussures. 
Aussi son repos était loin d'être une jouissance. Il portait 
des bas de crin tout hérissés, une chemise grossière et 
pesante, des caleçons garnis de pointes de fer; les clous 
de sa croix déchiraient ses épaules ; la dureté de son lit 
et de son oreiller brisait ses membres; ses bras étaient 
liés et ses mains recouvertes de fer. 11 était obligé de 



72 VIE DU BIENHEUREUX 

doriiiir dans cet état , replié sur lui -même et immobile , 
parce que, s'il avait le malheur de remuer, il souffrait 
bien davantage de sa croix, et les clous qui perçaient 
ses os lui causaient des douleurs inexprimables. Aussi 
poussait -il alors vers le ciel de profonds soupirs et des 
cris déchirants. Pendant l'hiver, le froid rigoureux de 
son pays le faisait souffrir encore davantage. Ses pieds 
nus et découverts se crevassaient et se couvraient de 
tumeurs; ses jambes s'enflaient comme celles des hydro- 
piques , ses cuisses étaient couvertes du sang qui tondjait 
de SCS flancs déchirés par les pointes de son cilice, son 
dos était lacéré par les clous de la croix , ses bras , ses 
mains étaient liés et tremblants; enfin tout son corps 
épuisé était brisé par la dureté de sa couche. Voilà le 
repos et le sommeil que notre Bienheureux s'accordait. 
11 avait beau mourir de froid , il se tenait pendant la 
nuit, après les matines, plus d'une heure sur un marbre 
glacial , devant le maître-autel , et il supporta avec tant 
de constance les plus rigoureux hivers, que pendant 
l'espace de vingt-cinq ans il ne s'approcha jamais du 
feu. Jamais il ne se permit un mouvement qui pût 
alarmer la chasteté de son âme ou de son corps. H ne 
faisait qu'un repas très-frugal par jour, s'abstenant de 
poisson, de viande, d'œufs, et se contentant de pain , 
de légumes et de fruits. Il observa scrupuleusement son 
vœu de pauvreté, et ne voulut jamais recevoir ou tou- 
cher d'argent, qu'il en eût ou qu'il n'en eût pas la 
permission. Ses vêtements étaient très -pauvres , et 
nous avons dit quels étaient les meubles qui décoraient 
sa cellule. 



HENRI SUSO. 73 

XX 

Conimeiit notre Bienheureux souffrait le tourment de la soif. 

Plus frère Henri se torturait par ces cruelles inorlifi- 
cations, plus son âme désirait ardemment trouver quel- 
ques nouveaux moyens de souffrir davantage. Sachant 
que la soif est le plus terrible des supplices , il com- 
mença par diminuer ce qu'il buvait ordinairement, et 
se réduisit à une très-minime quantité de vin. Pour ne 
point outre-passer la mesure qu'il s'était fixée, il se 
procura une petite tasse qu'il portait toujours avec lui. 
Quand la soif devenait intolérable , il s'humectait la 
bouche avec quelques gouttes d'eau, comme le font les 
malades et les fiévreux. Mais augmentant peu à peu son 
abstinence , il finit par se priver entièrement de vin , et 
n'en but pendant longtemps que le jour de Pâques; il 
s'accordait un peu d'eau, et encore au dîner seulement. 
Celte mortification lui fut très-pénible, et il la pratiqua 
avec tant de sévérité, qu'il ne voulut jamais soulager sa 
soif en s'accordant quelques gouttes de plus. Dieu 
voulut bien le soutenir par sa grâce toute-puissante. Un 
jour qu'il levait les yeux vers le ciel, il entendit une 
voix d'en haut qui disait dans son cœur : « Rappelle-toi , 
« Henri , combien fut terrible ma soif lorsque j'étais 
« sur la Croix, dans les dernières angoisses de la mort. 
« Quoique je fusse le créateur de toutes les fontaines, 
« je n'ai pu obtenir alors pour me soulager que du fiel 



7h VIE DU r,ii:\ma;iu:rx 

« et du vinaigre. Supporte encore avec pulieiice la soif 
« que tu éprouves , si tu veux suivre mes traces. » 

Le Bienheureux, pour imiter Jésus- Christ et hii 
obéir, passa encore tout le jour sans boire , quoiqu'on 
tut au fort de l'été. Le soir , il ressentit une soif ar- 
dente ; son corps, affaibli et haletant, soupirait après un 
peu d'eau; ses lèvres se desséchaient à l'intérieur et à 
l'extérieur; sa langue s'entr'ouvrait, se crevassait, et sa 
soif devenait si violente , qu'au moment où on jette à 
rOilice de l'eau bénite sur les religieux, il ouvrait avi- 
dement la bouche pour en recueillir quelques gouttes. 
A souper , il (piitta la table sans toucher le vin qu'on 
servait, et au milieu des ardeurs qui le tourmentaient, 
il levait les yeux au ciel en disant: « Recevez, ô Père 
« céleste, ce vin en sacrilice , comme si c'était le sang 
« de mon cœur, et offrez-le à votre cher Fils altéré et 
« mourant sur la Croix. » 

Quelquefois il s'arrêtait à la fontaine du couvent , et 
contemplait cette eau qui jaillissait claire et limpide et 
s'écoulait en mille ruisseaux; il gémissait et soupirait 
en sentant augmenter sa peine , et il disait à Dieu : « 
« Bonté éternelle! que vos jugements sont cachés! je 
« suis près du lac de Constance et du Rhin ; je touche à 
« cette fontaine, et de toute cette eau il n'y en a pas 
« une goutte pour moi ! » 11 continua longtemps cette 
mortification, et jamais elle n'aurait été adoucie, si 
Dieu ne l'avait adoucie lui-même. 

Le dimanche des Noces de Cana, frère Henri étant à 
table et ne pouvant rien manger à cause de la séche- 
resse de sa bouche, quitta le réfectoire des religieux, et 



I 



HEMU SUSO. 75 

allji se cacher dans sa cellule; là , vaincu par la violence 
de la soif, il pleura amèrement sur lui-même, et ne 
pouvant davantage supporter son supplice , il cria vers 
Dieu : « Seigneur tout- puissant, vous qui connaissez 
(( les peines et les douleurs de ceux qui vous servent, 
« prenez pitié de la soif qui me dévore , et voyez comme 
« je souffre sur cette terre. J'aurais pu me procurer tout 
« ce qui me fallait pour vivre , et me voilci réduit à un 
(( tel état de besoin et de misère, que je ne puis rien 
« prendre , pas même une petite goutte d'eau pour cal- 
« mer ma soif brûlante. » Au milieu de ses gémisse- 
ments, il entendit une voix divine qui disait à son 
àme : a Du courage, frère Henri, cesse tes gémisse- 
« ments et ranime ton cœur et les forces : tu touches à 
« la fin de tes peines; voici venir les jours de joie et de 
« rafraîchissement. » 



XXI 



Frère Henri est consolé par notre Seigneur Jésus-Christ 
et par sa sainte Mère. 



Dès la nuit suivante , frère Henri reçut les consola- 
lions promises. Etant en oraison, il fut ravi en extase , 
et la vierge Marie lui apparut ayant à ses côtés son 
cher Fils sous la forme d'un enfant de sept ans. Cet 
enfant tenait à la main un petit vase rempli d'une eau 
céleste ; alors la vierge Marie prit des mains de son Fils 
le vase, et l'offrit à frère Henri en lui disant d'y boire; 



76 VrE DL lilENIIEUREUX 

frère Henri le prit avec une sainte rtvidité, et y l)ut une 
li(|ueur d'une saveur , d'une douceur , trune vertu si 
grandes, que sa soif se calma, et qu'il se trouva, selon 
son désir, tout rafraîchi , tout consolé. 

Le Saint, revenu à lui, conserva la plus vive recon- 
naissance d'une si grande grâce; il bénissait sans cesse 
Marie avec amour, et pensait à elle toutes les fois qu'il 
voyait une femme. Le jour suivant il en rencontra une 
dans la rue la plus sale de la ville, et il se mit aussitôt 
dans la boue pour la laisser passer par le seul endroit 
sec qu'il y avait. La fenuue remarqua cet acte d'humilité 
et lui dit: «Mon Père, que faites-vous! vous êtes 
« prêtre et religieux : pourquoi me céder le chemin à 
« moi qui ne suis qu'une pauvre femme? pourquoi me 
« traiter ainsi et me faire rougir de confusion ? » Frèie 
Henri répondit : << Ma sœur, j'ai l'habitude d'honorer 
« et de vénérer toutes les femmes parce qu'elles rap- 
« pellent à mon cœur la puissante Reine du ciel , la 
(( Mère de mon Dieu, envers qui j'ai tant d'obliga- 
« tions. » La femme leva les mains et les yeux au ciel 
en disant : « Je supplie cette puissante Reine que vous 
« honorez en nous autres femmes de vouloir bien , avant 
(t votre mort, vous favoriser de quelque grâce parti- 
« culière. » 

Peu de temps après , frère Henri étant sorti du souper 
sans boire , revint à sa cellule tourmenté par la soif, 
comme à l'ordinaire ; la nuit , une femme belle et ma- 
jestueuse lui apparut et lui dit : « Je suis la Vierge 
« Mère que tu aimes. C'est moi qui ai déjà soulagé ta 
« soif en t'abreuvant d'une liqueur céleste, et doré- 



IlENKI SIJSO. 77 

« navant toutes les fois que tu souffriras ce tourment, 
« j'aurai compassion de toi et je te soulagerai. » Frère 
Henri s'écria : « Auguste Souveraine, je ne vois dans vos 
« mains ni tasse, ni vase d'eau ou devin, comment 
« soulagerez- vous ma soif? — Je te donnerai , répondit 
«la sainte Vierge, une liqueur salutaire ,. et cette 
« liqueur découlera du fond de mon cœur même. » 
Ces paroles troublèrent le Saint; et tout accablé de son 
indignité il tremblait et n'osait plus rien dire. Alors la 
sainte Vierge le consola avec bonté en ajoutant : 
« Puisque Jésus- Christ a bien voulu t'accorder les 
« douceurs de l'amour et se reposer dans ton âme pour 
« récompenser la sécheresse de cette soif dévorante que 
c( tu souffres pour lui , ne puis -je pas aussi te consoler 
« et te rafraîchir? Ce ne sera ni de l'eau , ni du vin que 
«je te verserai; mais de mon cœur s'épanchera dans 
« ton cœur une liqueur précieuse, une liqueur spiri- 
« tuelle d'une pureté incomparable et divine. » Alors 
le Saint goûta cet ineffable breuvage dont lui parlait 
Marie ; sa soif fut soulagée , et il lui resta dans la bouche 
un grain de manne d'un goût délicieux et d'une blan- 
cheur semblable à celle de la neige. Le bonheur qu'il 
éprouva le fil fondre en larmes, et son àme s'épuisait 
à remercier la sainte Vierge d'une si grande grâce. 

Marie ne s'arrêta pas à cette faveur : la même nuit, 
elle apparut à un grand serviteur de Dieu et lui com- 
manda d'aller trouver frère Henri et de lui dire de sa 
part : « Jadis, j'ai allaité saint Jean Chrysostome , lors- 
« qu'il était enfant, une fois qu'il priait devant une de 
« mes images; je l'ai pressé dans mes bras et je lui ai 



78 VI K DM BIENHEUUErX 

« permis de porter les lèvres à mon sein pour y savon- 
« rer mon lait virginal. Je fai fait la même grâce cette 
(( nuit, et pour gage de cette faveur, tout ce que tu 
« diras sera plus pur, plus fervent, et la foule accourra 
« pour l'entendre. » Le serviteur de Dieu répéta ces 
paroles de Marie au Bienheureux, qui s'écria en levant 
vers le ciel ses mains, ses yeux et son cœur: « Que 
« bénie soit cette source divine qui s'élance sans cesse 
u du sein de Dieu même ! Que bénie soit la Mère de 
c( toutes les grâces, qui a bien voulu accorder un si 
« grand bienfait à son indigne serviteur! » Le saint 
homme, son ami, ajouta: a Apprenez aussi que Jésus 
c( et Marie ont bien voulu me visiter et me parler de 
u votre tendresse et amour. La sainte Vierge avait à la 
« main une coupe remphe d'eau ; elle l'offrit à son fds 
« en le priant de la bénir. L'enfant Jésus la bénit, 
<( changea l'eau en vin , et dit : Jusqu'à présent , mon 
« serviteur s'est abstenu de vin et a souffert beaucoup de 
« la soif; à l'avenir, je veux qu'il boive du vin et qu'il 
« rétablisse ses forces épuisées. De plus , je veux avec 
« celle coupe pleine de mon sang le laver entièrement 
« pour guérir toutes ses plaies, le délivrer de ses croix 
« volontaires et en faire un homme selon mon cœur. » 
Frère Henri fut grandement consolé par la visite de 
cet ami , et se remit par obéissance à boire du vin comme 
il le faisait autrefois ; il était alors si abattu et si usé par 
les rigueurs continuelles de ses pénitences , qu'il ne lui 
restait réellement plus qu'à mourir. Dans l'impossibilité 
de supporter davantage ces mortifications excessives, il 
les abandonna , après les avoir pratiquées pendant vingt- 



flENRl SUSO. 79 

deux ans, c'esl-à-dire depuis Tàge de dix-huit ans jus- 
qu'à l'âge de quarante. Il y renonça parce que Dieu lui 
lit comprendre que toutes ses pénitences et ses combats 
contre ses sens et son corps, n'étaient point un grand 
progrès dans la perfection chrétienne, mais seulement 
un bon commencement, un acheminement vers la vertu, 
et qu'il fallait s'exercer d'une manière plus élevée , s'il 
voulait devenir parfait. 

XXII 

Comment le Bienheureux fut conduit par un ange à l'école d'une plus 
haute sagesse et d'une plus grande perfection. 

Frère Henri se reposait donc de toutes ses souffrances 
corporelles, et souhaitait ardemment se conformer au 
bon plaisir de la volonté divine. Une nuit, après matines, 
étant assis dans sa cellule, il fut ravi en extase pendant 
qu'il méditait; il lui sembla voir venir à lui un ange 
sous la forme d'un ravissant jeune homme qui lui dit: 
« Frère Henri , il y a assez longtemps que tu étudies à 
« une petite école et que tu suis les basses classes; il 
« faut maintenant t'instruire à une école supérieure: 
« donne-moi la main , viens avec moi, et je te conduirai 
« à un maître d'une sagesse sublime. Ses leçons t'ap- 
« prendront une science divine qui éclairera ton esprit, 
« donnera une véritable paix à ton cœur, et te feraheu- 
« reusement achever ce que tu as si heureusement 
« commencé. » Le Saint se leva tout joyeux , et prit la 
main du jeune homme, qui parut le conduire dans un 



80 VIE DU RTENHFJinErX 

pays spirituel, et dans une maison inunense qui ressem- 
blait à un couvent, et où demeuraient des hommes 
d'une intelligence merveilleuse. 11 fut introduit par 
Tange et reçu par tous avec une grande bonté. Le supé- 
rieur de cette réunion l'aperçut et lui dit avec un sourire: 
« Certainement ce nouvel arrivant deviendra un grand 
« maître dans la science que nous enseignons, pourvu 
« qu'il ait le courage et la constance de porter des 
« chaînes. » 

Henri, ne comprenant pas ces paroles, se tourna 
vers l'ange et lui dit : « Quelle est cette académie, et que 
t( peut on y apprendre? » L'ange répondit : a La science 
« sublime de cette école est une abnégation parfaite de 
« soi-même, une résignation qui nous fait tellement 
« renoncer et mourir à notre volonté, que dans toutes 
(( les circonstances où Dieu nous met par lui-même , 
« par les créatures, par le malheur et la prospérité, 
« nous nous efforçons de conserver notre courage et 
« l'égalité de notre àme, en restant aussi indifférent 
« que le permet la faiblesse humaine, et en n'ayant 
a d'autre but (|ue celui de louer et d'honorer Dieu , 
(( comme Jésus-Christ a loué et honoré son Père cé- 
(( leste. » Ces choses plurent beaucoup à frère Henri , 
et il dit sur-le-champ qu'il voulait étudier avec ardeur, 
et vaincre toutes les difficultés pour apprendre à cette 
école une si haute sagesse. 11 commençait déjà à se 
fatiguer et à entreprendre beaucoup de choses, lorsque 
l'ange l'arrêta en lui disant: « Celte science demande un 
« esprit tranquille, et oblige à un grand calme. Moins 
« on travaille, plus on avance, parce que la propriété 



HENRI SUSO. 81 

« des actions empêche d'acquérir cette science, qui 
(( regarde uniquement l'honneur de Dieu. » 

L'extase cessa , et frère Henri , revenu à lui , réfléchit 
et trouva que tout ce qu'il avait entendu était conforme à 
l'Évangile de Jésus-Christ. « Jette lesyeux sur toi-même, 
Henri , se disait-il; examine avec droiture l'intérieur de 
ton âme, et tu verras qu'avec toutes les afflictions et les 
pénitences que tu as choisies selon ta volonté , tu n'as 
encore rien fait, et que tout est à recommencer, parce 
que jamais tu n'as renoncé à toi-même ; parce que jamais 
lu ne t'es livré à la main de Dieu afin de souffrir pour 
son amour toutes les peines extérieures et intérieures 
qui peuvent t'attaqucr. Tu as toujours été comme un 
lièvre timide et peureux qui se cache dans un buisson 
et qui tremble, qui redoute la mort à la chute de la 
moindre feuille. 

« Vois combien tu crains les persécutions des hom- 
mes, et tu es bouleversé quand tu rencontres des per- 
sonnes qui te contredisent. Tu devrais te livrer volon- 
tairement aux injures et l'exposer à la mort , et tu prends 
la fuite; tu te caches au lieu d'aller au-devant du mal. 
Si on te loue , tu souris; la joie anime aussitôt ton cœur 
et ton visage. Si on te blâme, tu t'affliges , et tu laisses 
paraître ton chagrin , même à l'extérieur. 11 est donc 
bien nécessaire d'aller à une plus haute école de 
sagesse pour entrer dans la voie du Seigneur. Dieu 
éternel, s'écriait-il avec un profond soupir, comme je 
vois maintenant clairement la vérité! Hélas! hélas! 
quand mourrai-je à moi-même? quand m'abandonnerai - 
je donc véritablement à Dieu? » 





82 VIE DU BIENHEUREUX 

XXlll 

Comment frère Henri reçut d'un ange Tépée et les armes de chevalier. 

Le bienheureux Henri avait, par Tordre de Dieu , 
renoncé à ses rigoureuses pénitences, qui avaient usé et 
presque détruit ses forces. Sa santé délabrée commen- 
çait à reprendre et à reverdir ; il pleurait de joie en se 
rappelant les cruelles et sanglantes chaînes qu'il avait 
portées pendant tant d'années , et il ne pensait pas aux 
maux qui pouvaient venir. « Soyez béni , mon Dieu, 
disait- il, voici l'hiver qui a passé, qui s'est éloigné: 
Jam hiems IransiU et récessif. Je vais maintenant vivre 
des jours tranquilles, sans combattre si durement; je 
calmerai ma soif avec l'eau et le vin , je coucherai sur 
un lit meilleur, et mon paisible sommeil ne sera pas 
troublé par toutes ces pointes de fer, qui souvent me 
faisaient soupirer après la mort comme après la fin de 
mon supplice. J'ai bien assez, j'ai même trop usé mes 
forces, je puis maintenant prendre du repos. » 

Tout cela était le langage trompeur des sens, et il ne 
savait point encore ce que Dieu voulait faire de lui. Cette 
paix dura quelques semaines; mais un jour qu'il était 
assis dans sa cellule, et qu'il méditait sur ce texte de Job: 
u La vie de l'homme sur la terre est un combat (i), » il 
entra comme à l'ordinaire tout à coup en extase, et il vit 

(1) Militia est vita hominis super terram. (Joh, vu, 1.) 



HENRI SUSO. 83 

un jeune homme qui portait une armure de chevalier, 
et qui l'en revêtit en disant : «Tu as assez combattu 
(( comme soldat, désormais Dieu veut que tu le serves 
« comme un généreux chevalier. » — Le Bienheureux 
regardait ces armes, et disait dans son étonnement: 
(( Que faites-vous de moi ? pourquoi ce changement et 
(( comment devenir chevalier? comment vais-je être 
(( chevalier, moi qui jouis maintenant du repos et de 
« la tranquillité? Je me soumets, puisque Dieu Tor- 
« donne ; mais ma noblesse me serait plus chère , si 
(( j'avais pu la gagner dans quelque glorieux combat. » 

Le jeune homme lui répondit en souriant : « Ne te 
« tourmente pas de cela; les occasions de bien com- 
« battre ne te manqueront pas; les soldats de Jésus- 
c( Christ ont à soutenir des guerres plus terribles , et à 
« remporter des victoires plus brillantes que les Hec- 
« tor, les Achille , les César, que tous les capitaines et 
« les héros que les poëtes et le paganisme ont tant 
« célébrés. Si tu crois que Dieu t'a déchargé de (es 
« pénitences pour que tu suives tranquillement ton 
« plaisir et tes aises, tu es dans une grande erreur. 
« Dieu t'a délivré non pas pour que tu sois ton maître, 
c( mais pour remplocer tes mortifications par des 
(( chaînes plus lourdes et plus douloureuses. » 

Ces paroles ébranlèrent frère Henri et l'épouvan- 
tèrent. « Seigneur, dit-il à Dieu , à quoi me destinez- 
« vous donc? Je pensais avoir fini, et je n'ai pas com- 
« mencé. Vous voulez me faire souffrir et appesantir 
c( votre main sur moi. Serais-je le seul pécheur dans 
« le monde , le seul misérable indigne de consolation? 



8/| MF 1)1 lUEMlEUnEUX 

« Les autres seraient-ils justes et saints, puisque vous 
u les épargnez et que vous tournez contre moi toute 
« votre colère? Ne suffit-il pas de m'avoir accablé d'in- 
« firmités et de tentations pendant ma jeunesse , 
« d'avoir combattu de tant de manières ma cliair déli- 
te cate? il me semble pourtant, Seigneur, que vingt- 
(( deux ans de souffrance devraient vous satisfaire. — 
« Non , répondit le Seigneur, tu n'es point assez 
c( éprouve ; si tu veux que les cboses aillent bien pour 
« toi, il faut que tu sois tourmenté de mille façons, 
« et jusque dans les parties les plus intimes de ton 
« cœur. — Mais au moins , répliqua Suso, je vous prie 
(( en grâce d'être assez bon pour me découvrir quelles 
« sont les croix que vous me préparez. » 

Le Seigneur répondit : « Lève les yeux au ciel , et 

« si lu peux compter les étoiles, U\ sauras le nombre 

(( des afflictions qui t'attendent; et de même que les 

(( étoiles sont immenses et qu'elles paraissent petites 

« aux yeux des bommes , de même les croix que tu 

c( porteras paraîtront légères à ceux qui ne les connais- 

(( sent point, tandis que tu sentiras combien elles sont 

« dures et pesantes. — Seigneur, dit Suso , faites-les- 

« moi connaître d'avance, pour que je puisse m'y 

« préparer. » — Et Dieu répondit : « Il vaut mieux 

« pour loi que tu les ignores , parce qu'elles te décou- 

« rageraient. Pourtant je veux bien t'en découvrir trois 

« parmi toutes celles que je te prépare. 

« La première croix sera celle-ci: Autrefois tu te 

« frappais de tes propres mains tant que tu voulais, et 

« tu t'arrêtais quand tu avais pitié de toi-même. Main- 



HEINHI SUSO. 85 

(( tenant tu seras entre les mains des autres, tu seras 
« maltraité et frappé sans pouvoir te défendre. De plus 
« tu perdras l'estime et la considération de beaucoup , 
« et cela te sera plus pénible que cette croix pleine de 
(( clous qui déchirait ta chair et tes épaules. On te 
<( louait, on t'admirait dans tes mortifications volon- 
« taires; mais désormais, quand tu souffriras, tu seras 
« abaissé, méprisé et tourné en ridicule par tout le 
« monde. 

« La seconde croix sera celle-ci : Quoique tu te sois 
« martyrisé par de nombreuses et cruelles tortures, tu 
« as conservé ton cœur d'homme et ta nature aimante; 
« tu jouis de l'affection de beaucoup de monde. Mais 
{( là où tu avais trouvé de la confiance , de l'estime et 
« de l'amour, tu rencontreras désormais une insigne 
« déloyauté ; tu seras tellement joué et accablé , que 
(( tu deviendras le chagrin et le désespoir du petit 
(( nombre qui te restera fidèle. 

« Voici la troisiènje croix : Jusqu'à présent je t'ai 
((. nourri comme un petit enfant du lait de ma divine 
« grâce, et cela avec tant d'abondance, que tu te sen- 
« tais souvent plongé dans un océan de délices. Désor- 
« mais je retirerai mes grâces et mes consolations ; je 
« te livrerai à la pauvreté, à l'aridité spirituelle; tu 
« seras abandonné de Dieu et des hommes, tourmenté 
« de toutes les manières par tes amis et tes ennemis , 
« et ce que tu rechercheras, ce que tu tenteras pour 
« te consoler et te soulager dans tes angoisses , tour- 
« nera toujours contre toi. » 

Cette extase glaça Henri d'épouvante et le lit treni- 



86 VIE DU BIEiMlEURLUX 

bler (le tous ses membres. 11 se leva et se précipita par 
terre en étendant les bras en croix. 11 cria vers Dieu, 
le cœur tout déchiré et la voix pleine de lartnes , conju- 
rant sa Bonté de vouloir, s'il était possible, lui épargner 
tant de misères; mais se soumettant humblement , s'il 
le fallait, à l'accomplissement de son éternelle volonté. 
Pendant qu'il était ainsi prosterné dans les soupirs et 
les pleurs, il entendit une voix qui lui disait intérieu- 
rement : « Aie bon courage, car je serai avec toi et je 
« te rendrai victorieux dans tous tes conibats. » Alors 
il se releva et se remit entièrement entre les mains de 
Dieu. 

Quelque temps après, se tenant un matin dans sa cel- 
lule , toujours triste et préoccupé des peines qui l'atten- 
daient, une voix lui dit : « Ouvre la fenêtre , regarde et 
« apprends. » il obéit et vit à l'entrée du couvent un 
chien qui avait dans sa gueule un mauvais morceau 
d'étoffe. L'animal jouait avec ce lambeau, le jetait en 
l'air, le reprenait, le mordait et le mettait en pièces 
avec ses pattes et ses ongles. A cette vue , frère Henri 
comprit toutes ses douleurs dans l'avenir; il tourna les 
yeux au ciel et gémit profondément. Alors une voix lui 
dit : « C'est ainsi que tu seras traité par la bouche et 
« les langues de tes frères. » Comme je ne puis éviter 
ces croix , pensa frère Henri , que mon âme se confie en 
Dieu et qu'elle souffre sans se plaindre comme ce mor- 
ceau d'étoffe. 11 quitte la fenêtre et va à la porte du 
couvent ramasser le chiffon, qu'il conserva pendant plu- 
sieurs années; et lorsque dans ses peines il était tenté 
d'impatience, il le plaçait sous ses yeux en se rappelant 



IJENRl SUSO. 87 

le silence qu'avait gardé cet élre insensible entre les 
dents du chien; il rentrait en lui-même et portait 
patiemment sa croix sans parler et sans se plaindre. 



XXIV 

Le Bienheureux se prépare dans la solitude à bien souffrir. 

Les croix arrivèrent bientôt , et lorsque Henri était 
injurié par les siens et qu'il détournait la télé par dégoût 
et par indignation , il entendait au fond de son âme les 
reproches de Jésus-Christ , qui lui disait : « Ai-je dé- 
« tourné la tète quand les honmies m'injuriaient et me 
« crachaient au visage? » 11 se corrigeait alors, allait 
trouver ceux qui l'avaient maltraité et leur parlait avec 
douceur. Au commencement de ces épreuves , il s'adres- 
sait à Dieu et le suppliait de vouloir bien le délivrer. 

Jésus-Christ, qui voulait l'instruire, lui apparut le 
jour de la Purification sous la forme d'un enfant, et le 
reprit ainsi : « Henri, tu n'as pas encore appris la véri- 
« table manière de souffrir. Quand , pour mon amour, 
« tu supportes une croix, ne pense pointa l'instant oii 
« tu la quitteras et où tu te reposeras , mais endure-la 
(( avec patience, supporte-la avec courage; qu'elle te 
« soit une expérience pour l'avenir , et que la constance 
« te prépare à en recevoir une autre lorsque celle-là 
« sera passée. La jeune fille qui, dans un champ, 
« cueille des roses pour sa parure ne se contente point 
« d'en prendre une seulement, mais elle retourne chez 



88 VΠDU BIENHEUREUX 

« elle avec tout un bouquet. Ces croix font le mérite, 
« la beauté de ton âme. Ne crains pas que ce buisson 
« d'épines et de fleurs arrête les rayons de ma grâce; 
« à travers les ombres de ces branches, ma lumière 
« t'arriveraen si grande abondance, que tu pourras, au 
« sein même de l'affliction , convertir beaucoup de 
« pécheurs. » 

Fortifié par les leçons d'en haut, frère Henri atten- 
dait avec résignation les croix que le Seigneur lui réser- 
vait. La solitude lui parut favorable à ces nouveaux 
combats; il résolut de fuir pendant dix ans la conversation 
de tous les hommes , et de vivre dans un entier isolement 
du monde. Au sortir de table , il courait s'enfermer dans 
son oratoire, n'allait jamais h la porte du couvent et ne 
sortait pas dans la ville pour voir et entretenir qui que 
ce fût. 11 s'imposait , quand il marchait, le recueillement 
et la retenue la plus grande , ne levant jamais les yeux 
et ne les laissant errer sur la terre qu'à la distance de 
quatre ou cinq pas. 11 fit peindre dans l'étroite cellule 
OLi il s'était emprisonné les images des saints Pères , avec 
quelques-unes de leurs maximes et de leurs pensées; 
mais à peine le peintre avait-il esquissé au charbon son 
ouvrage, qu'un mal très-grave lui vint aux yeux. Il eût 
été arrêté pendant plusieurs mois si le Bienheureux ne 
l'avait guéri sur-le-champ en touchant du doigt d'abord 
les images des saints Pères , puis les yeux de l'artiste. 

C'est dans cette retraite, qu'il avait choisi pour con- 
server la paix , que commença précisément la guerre. 
Il y vécut dans de tels combats et de telles afflictions 
intérieures, qu'il n'avait pas un instant de repos, et 



IJENIU SUSO. 89 

qu'il semblait que Dieu eût permis à tous les démons de 
l'enfer de le tourmenter le jour et la nuit. Un matin , se 
sentant malade, il crut devoir aller dîner à l'infirmerie 
pour manger un peu de viande, dont il se privait ordi- 
nairement; il y alla, dîna et revint à son oratoire; mais 
voici qu'une troupe de démons se présentèrent à lui , 
et l'un d'eux se mit à déclamer ce texte de l'Ecriture : 
« Leur nourriture était encore dans leur bouche, et la 
« colère de Dieu descendit sur eux (1). » 11 ajouta : « Ce 
« religieux est digne de mort , et je serai son bourreau . » 
Il voulut le tuer; mais les autres démons ne s'enten- 
dirent pas sur les moyens de le faire souffrir davantage. 
Alors le démon qui en voulait au religieux lui dit : 
« Puisque je ne puis t'ôter la vie, je te torturerai avec 
« ce fer, et tu vas sentir autant de douleur et de tour- 
« menls que tu as eu de plaisir à manger de la viande. » 
Et lui mettant son fer dans la bouche , il lui déchira 
tellement les gencives, et lui causa un si grand mal de 
dents, que pendant trois jours il ne put absolument 
rien manger. 

XXV 

Comment Dieu instruisit le Bienheureux par l'exemple d'un jouteur. 

Dans sa jeunesse, frère Henri désirait ardemment 
plaire à Dieu et mener une vie sainte, mais sans fatigue 

(1) Adhuc esccB eurum erantin ore ipsoruni, et ira Dei ascendit super 
eus. (Ps, uxvii, 30.) 



90 VIE DU lilENHEUniaX 

et sans duii leurs. Dieu lui lit coiiipiciRlrc sou erreur 
par le uioiule lui-même. Un jour qu'il allait prêcher, il 
monta sur un bateau pour traverser le lac de Constance. 
Parmi les passagers se trouvait un jeune homme riche- 
ment vôtu. Frère Henri l'aborda et lui demanda qui il 
était et ce qu'il faisait. Le jeune homme lui répondit 
qu'il était maître d'escrime et de joute, et qu'il appre- 
nait aux nobles et aux chevaliers ajouter et à combattre 
corps à corps. Ces joutes se faisaient devant les dames, 
et le vainqueur obtenait de la plus belle un anneau d'or 
pour récompense. Le serviteur de Dieu lui demandant 
quelcjnes autres détails , il ajouta : « Pour obtenir cet 
(( anneau d'or, il faut combattre sans jamais faiblir, 
« supporter de nond)reuses blessures , et recevoir les 
« couj)s de ses rivaux avec sang-froid , générosité et 
« courage. Il ne suflit pas de connnencer, il faut sou- 
ci tenir le conibat jusqu'à la tin et montrer toujours aux 
((■ dames un visage joyeux , serait-il tout couvert de 
« sang. Celui qui se plaint devient la risée de tous les 
« spectateurs. » 

Alors le serviteur de Dieu quitta le jeune homme et 
médita ces paroles pendant toute la nuit. Cet exemple le 
renq)lissait de confusion , et il disait en soupirant et en 
gémissant : « Dieu! quelle leçon je reçois ! cescheva- 
« tiers, ces hommes du monde , pour plaire à une 
« femme, pour en obtenir une frivole récompense, 
a s'exposent à tant de fatigues , à tant de dangers î ne 
« serait-il pas plus juste que nous , serviteurs de Dieu, 
« nous supportions avec courage les peines les plus 
a dures pour gagner une éternité de jouissance! Sei- 



HE Mil SUSO. 91 

(( gncur, vous avez bien voulu nie compter au nombre 
« des soldats de votre sacrée milice. Divine Sagesse, 
« Miroir d'éternelle clarté, Image de Dieu même. Fleur 
« de beauté, Dame la plus gracieuse et la plus aimable, 
« vous qui régnez au ciel , oh ! si je pouvais obtenir de 
« vous un anneau de chastes liançailles , comme je 
« supporterais volontiers tout ce qu'il vous plairait 
« d'ordonner ! » Ces pensées faisaient couler ses 
larmes , et le remplissaient d'ardeur. 

Lorsqu'il fut arrivé au lieu de sa prédication , Dieu lui 
envoya de telles douleurs, qu'il tomba presque dans le 
désespoir. Ses amis étaient touchés de son état, et il ou- 
bliait déjà l'exemple des jouteurs et les résolutions qu'il 
avait prises; son esprit bouleversé se laissait aller à l'im- 
patience. Pourquoi Dieu , disait-il , me traite-t-il ainsi! 
Le jour suivant, comme il priait au matin , son cœur 
entendit ces paroles : « Henri , où est donc ton humeur 
« guerrière et ta valeur? Serais-tu un soldat inu- 
« tile et poltron, un vrai chevalier de théâtre? Tu es 
« joyeux dans la prospérité, mais quand le malheur 
« arrive tout est perdu, et tu te laisses abattre comme 
« une femme. Est-ce ainsi que tu veux acquérir de la 
« divine Sagesse l'anneau de son amour? — Mais, 
« Seigneur, répondait le Bienheureux, je puis bien 
f( m'abandonner à vous et souffrir pendant quelque 
« temps; mais les croix ne me laissent aucun relâche. 
« — Mais aussi , l'anneau de gloire que je destine à mes 
« braves est un bien éternel. — Je le sais bien , et je me 
« repens de mon péché: puis-je cependant, au milieu 
« de mes afflictions, m'empècher de pleurer et de gémir? 



i)'i VIE DU BIENHEUREUX 

« — honte, ô bassesse de senliincnls, tu veux donc 
« le montrer faible comme une Teunne ! Que diront dans 
« le ciel tous les saints, qui te regardent? ne vois-tu pas 
« que tu vas devenir la liible de cette noble assemblée , 
« de tous les grands du paradis? Allons, essuie tes 
« larmes, montre un cœur et un visage contents; et 
« que Dieu , que les anges et les hommes ne te voient 
« jamais pleurer au sujet de tes croix. » 

Le Bienheureux secoua son chagrin, la sérénité et 
le sourire reparurent sur son visage ; il remercia Dieu 
de ses aflliclions, et prit la résolution de ne se jamais 
laisser abattre dans ses épreuves. 



XXVI 

De.^ croix et de^ tentations iiitoricures de notre Bienheureux. 

Ainsi qu'il lui avait été annoncé, les croix qu'il eut à 
supporter d'abord Turent intérieures et très-pénibles. 
Les trois plus pesantes furent celles-ci : 1" une tentation 
continuelle contre la Foi et les principaux mystères. Plus 
il cherchait à la combattre par l'élude , et plus il en était 
tourmenté. Cette affliction dura neuf ans ; on ne sau- 
rait dire les larmes qu'elle lui lit répandre pour obtenir 
le secours du Ciel. Mais enfin Dieu eut conq)assion de 
lui , le déHvra et lui accorda une croyance claire et sur- 
naturelle de tous les mystères de la Foi. 2' Une tristesse 
profonde qui pendant huit ans pesa sur son àme comme 
une lourde montagne. 3" Une tentation de désespoir. 



ÎIE^JR1 SUSO. 93 

Le démon lui persuadait qu'il était réprouvé dans les 
décrets éternels, et qu'il aurait beau faire, toutes les 
bonnes actions imaginables ne pourraient le sauver de 
la damnation. 

S'il se mettait en prière , s'il allait ta l'église ou s'il 
assistait au chœur, les mêmes pensées désespérantes le 
poursuivaient, et toujours le démon le tourmentait en 
lui criant ; « Malheureux, à quoi te sert donc ce que tu 
(( fais pour le ciel , puisque tu es déjà maudit et que tu 
(( mourras maudit? Comment veux-tu lutter contre un 
« décret du Tout - Puissant? pourquoi chercher à te 
« racheter de l'enfer? Souviens-toi que tu t'es rendu 
« dès le commencement coupable du crime de simonie, 
« puisque tu es venu dans le couvent par intérêt et dans 
« l'espérance de posséder des biens temporels. Ne sais- 
« tu pas que les choses saintes , et surtout la vie monas- 
« tique, demandent d'autres pensées? Avec un si crimi- 
« nel commencement , peux-tu prétendre à une bonne 
« fin? Sois donc mieux avisé ; car c'est une grande folie 
(( de faire le bien inutilement, et de supporter tant de 
« fatigues pour n'en tirer aucun fruit. » 

Frère Henri souffrit cette tentation pendant dix ans , 
et son âme en fut tellement accablée, qu'il s'écriailpar- 
fois en gémissant : « Malheureux que je suis! que faire? 
« où me réfugier? Si j'abandonne le cloître et si je 
« retourne dans le monde , je suis damné ; si je reste 
« ici, je ne me sauverai pas davantage. Mon Dieu, 
c( mon Dieu ! fut-il jamais créature plus à plaindre que 
« moi ! Pourquoi suis-je né , si je dois être toujours 
« malheureux? oui , malheureux dans le temps et mal- 



9/t VIK DU BIENTIRUKEUX 

u heureux clans réternilé! » Il soupirait ainsi, il gé- 
missait, il frappait sa poitrine. Dans son doute et son 
désespoir, il ne trouva aucune consolation jusqu'au 
moment où il se décida à découvrir son état à Eckard, 
théologien d'une grande sainteté , qui le calma par ses 
conseils et le délivra enfin de cet enfer qu'il avait en- 
duré pendant tant d'années. 

11 ne convenait pas que cette lampe brûlât toujours 
dans l'obscurité, et que frère Henri vécût ainsi dans le 
silence et la solitude. Dieu lui fit connaître sa volonté 
par plusieurs révélations, et l'envoya travailler dans le 
monde au rachat des âmes. Il rencontra dans sa mission 
des croix sans mesure et sans nombre; mais aussi ses 
prédications gagnèrent à Dieu des Ames innombrables, 
comme l'apprit d'en haut une sainte religieuse qui était 
sa fille spirituelle. Elle vit frère Henri sur une montagne 
où il célébrait la messe. Il était entouré d'une grande 
foule qu'il avait convertie, et il priait pour ce peuple avec 
tant de puissance, qu'aucun ne devait être damné. Une 
autre fois elle le vit couronné de roses blanches et de 
roses rouges, et Dieu lui révéla que frère Henri, son 
serviteur, était arrivé à une haute sainteté par sa pureté 
intérieure et par les croix excessives qu'il lui avait en- 
voyées pour en faire une image vivante de son Fils cru- 
cifié. Ainsi, fallait-il considérer comme des faveurs delà 
grâce divine les occasions continuelles de souffrir, les 
travaux, les persécutions, les calomnies, les mépris, 
les faux témoignages de tout le monde, les infamies, et 
le danger de mort auquel il avait été toujours arraché. 
Le diadème d'or dont on orne la tête des saints figure 



l 



lIEMll SUSO. 95 

la béatitude éternelle dont ils jouissent dans le ciel , 
tandis que la couronne de roses rouges que portait frère 
Henri représentait la grandeur de ses afflictions et le 
mérite de ses peines. Frère Henri fut délivré de ses 
travaux, et, pour le consoler dans ses douleurs. Dieu 
lui accordait des rapports continuels avec les anges, qui 
s'entretenaient familièrement avec lui, le fortifiaient et 
l'encourageaient d'une façon merveilleuse. 



XXVII 

De quelques-unes des persécutions que souffrit le Bienheureux. 

Dès que le Bienheureux eut quitté la solitude pour 
travailler au salut des âmes, les persécutions des hommes 
vinrent Tassaillir en toutes sortes de manières cl d'oc- 
casions. Un soir qu'il était agenouillé dans une petite 
chapelle, devant un crucifix en grande vénération parmi 
le peuple à cause des nombreux miracles qu'il avait 
opérés, il y fut aperçu seul et à une heure avancée, par 
une petite fille de sept ans. Lorsqu'il eut fini sa prière, 
il se retira à l'hôtellerie; mais, la nuit, des voleurs for- 
cèrent la porte de la chapelle et la dépouillèrent entiè- 
ment. Le matin , la nouvelle s'en répandit dans toute la 
ville et y causa une indignation générale. Le gardien 
de la chapelle chercha le voleur, et la petite fille qui 
avait vu la veille frère Henri devant le crucifix l'accusa 
du sacrilège. Malgré le peu de crédit qu'aurait dû trouver 
ce témoignage, on y crut, et tout le monde se déclara 



96 VIE DU RIKMIEUREUX 

contre le serviteur de Dieu. Le peuple, qui se laisse 
toujours guider plutôt par la passion que par la raison, 
ne chercha point à examiner la vérité et à obtenir l'aveu 
du coupable, mais ne s'occupa que du genre de mort 
qu'on devait lui infliger, chacun s'érigeant en juge et 
prononçant sur le châtiment que méritait un si grand 
crime. 

Quand le Bienheureux apprit que l'effervescence du 
peuple se tournait contre hii , il fut si affligé de se voir 
sur le point de perdre à la fois la vie et l'honneur, qu'il 
se plaignit à Dieu d'une accusation si infâme et si calom- 
nieuse. « Seigneur, s'écria-t-il , si vous m'envoyez des 
« souffrances , je les recevrai avec joie : mais pourquoi 
« voulez-vous que je perde Thonneur et la réputation? 
« Comment pourrai-jc vous servir et travailler au salut 
« des âmes si je suis déshonoré et regardé comme un 
« voleur? J'aurais le courage de supporter toute autre 
(( affliction , mais celle-ci est trop forte pour mon âme. » 
Après cette prière, il se décida à se cacher dans celte 
ville jusqu'à ce que la tranquillité fut revenue. Dieu 
vint à son secours, et le délivra heureusement de cette 
calomnie. 

Frère Henri quitta ce lieu , et alla dans une ville voi- 
sine où cette accusation de vol s'était déjà répandue. 
C'était pendant le carême, et il arriva qu'un crucifix de 
marbre versa du sang par le côté. Ce mimcle attirait un 
grand concours de peuple. Le Saint y alla , s'approcha 
du crucifix, recueillit du sang sur son doigt, et appela 
les assistants en témoignage de ce qui s'était passé, sans 
décider si c'était une chose surnaturelle ou feinte. On 



HENRI SUSO. 97 

commença à douter dans la ville au sujet de ce sang qui 
découlait du marbre; les opinions se partagèrent, et on 
finit par dire que ce religieux s'était coupé le doigt avec 
lequel il avait touché le crucifix , pour obtenir de l'ar- 
gent et des aumônes. On l'accusa de supercherie , et 
les magistrats de la ville ordonnèrent qu'on le cherchât 
et qu'on l'emprisonnât pour avoir si indignement trompé 
le peuple. Frère Henri fut forcé de prendre la fuite , et le 
sénat lança contre lui une sentence qui promettait une 
forte somme à qui le livrerait mort ou vivant, et il ne 
fut en sûreté que lorsqu'il eut quitté le territoire de la 
ville. 

On ne saurait dire tous les jugements téméraires et 
injustes que le peuple portait contre lui partout où il 
allait; si quelqu'un moins précipité ou mieux informé 
prenait sa défense et le disait innocent, tout le monde 
se soulevait avec tant d'acharnement, qu'on était forcé 
de se taire ou de laisser croire à la calomnie. Sans cesse 
frère Henri était soumis à de nouveaux outrages. Une 
personne respectable qui savait combien ces mauvais 
traitements étaient injustes , et qui se sentait émue de 
compassion, l'engageait à se justifier près du sénat, et 
à obtenir des attestations légales de son innocence avec 
lesquelles il pût sauver son honneur. Frère Henri ré- 
pondit : « Si je ne recevais pas de Dieu d'autres croix 
«que celle-ci, peut-être pourrais-je me défendre 
« avec des lettres du sénat; mais j'en reçois de sem- 
u blablesen si grand nombre, que je ne veux faire autre 
« chose qu'obéir et souffrir. Je remets ma cause entre 
a les mains de Dieu sans résister ni me défendre.» 

7 



98 VIE DU BlÈNHEUnEtJX 

XXVIII 

Des larmes qu'il répand pour ramener une sœur perdue. 

Le Bienheureux avait une sœur religieuse dans un 
monastère; elle oublia le saint état qu'elle avait choisi 
et les promesses qu'elle avait faites. Elle négligea Dieu 
pour se livrer aux amitiés mondaines, qui conduisent 
toujours à la perte de l'honneur et de l'àme. C'est ce 
qui arriva à cette malheureuse : elle tomba dans le 
péché, et en arriva au point de laisser le cloître et l'babit 
religieux pour prendre la fuite. Quand frère Henri 
apprit la conduite de sa sœur, il en futsi aflligé, que la 
douleur le mit hors de lui-même ; il allait à travers le 
couvent, la figure bouleversée et méconnaissable; il 
tachait de savoir où elle s'était réfugiée, et comme il 
n'apprenait rien de certain , il s'adressait aux autres 
religieux pour avoir leurs conseils; mais tous le repous- 
saient et le fuyaient. Alors se recueillant en Dieu : «Voici 
c( bien une autre croix , se disait- il : vois comme tout 
« le monde te fuit; mais ne perds pas courage, il sulhl 
« que Dieu t' écoute. Offre -lui cette perte de ton bon - 
« neur et de ta réputation , foule aux pieds toute honte 
(( humaine , prends des informations, et tâche de sauver 
« cette âme qui se perd ; affronte pour elle tous les pré- * 
« cipices , et parcours s'il le faut le monde entier. » 

Ayant enfin découvert où elle s'était réfugiée, il se 
mit en route le jour de la fête de sainte Agnès. C'était 



HENrJ SUSO. 99 

alors l'hiver; les chemins étaient remplis de boue et 
tout rompus par les pluies: aussi, le voyage fut pénible, 
et il tomba dans un fossé ; mais l'amour de sa sœur lui 
faisait braver toutes les peines et les fatigues; il trouva 
enfin dans une hôtellerie celle qu'il cherchait. Lors- 
qu'il la vit sans voile et avec le costume d'une femme 
de mauvaise vie, et qu'il l'eut abordée, il tomba en 
défaillance a ses pieds; et quand il fut revenu à lui, il 
versa un déluge de larmes , poussa des gémissements, 
des cris déchirants. « Mon Dieu, mon Dieu, disait-il, 
« pourquoi m'avez-vous abandonné? » Puis la voix lui 
manquait, la chaleur et la vie le quittaient encore; et 
quand il revenait à lui, il embrassait sa sœur en lui 
disant : « Ma fille, ma sœur, dans quel état vous trouvez- 
« vous! dans quel abîme épouvantable êtes-vous tom- 
« bée! Agnès , ô vierge si pure, que le jour de votre 
« fête m'est douloureux éternel! » Et il tomba encore 
évanoui, pâle et mourant. 

Quand la sœur d'Henri vit ses larmes , ses évanouis- 
sements , entendit ses cris lamentables, elle fut changée 
et se jeta aux pieds du Saint en criant : « Mon maître , 
« mon père ! ô jour fatal de ma naissance , pourquoi ai-je 
« vu la lumière, puisque je devais perdre mon Dieu, 
« ma virginité, mon honneur; puisque je devais vous 
« causer tant d'angoisses? Hélas! puissé-je expier sans 
« cesse ma faute et mourir de confusion et de douleur! 
c< Comme je suis maintenant misérable et odieuse au 
« ciel et à la terre ! Oui , j'ai perdu ma réputation et la 
« vôtre , j'ai déchiré votre came , je ne pourrai jamais 
« me dire votre sœur. Mon père, vous qui êtes l'ami 



100 VIE DU BIENHEUREUX 

(( (le Dieu, au nom de son amour , pardonnez -moi et 
« remettez-moi dans mon premier chemin ! » 

Frère Henri, un peu consolé par ces paroles , répon- 
dit : « Ma fille , la joie de mes premières années, venez , 
« pressez mon cœur sur votre cœur et ressuscitez-le, car 
« vous l'avez tué ; laissez - moi baigner votre visage de 
« mes larmes , et pleurer ma pauvre sœur. Oh ! qu'elle 
(( est grande, qu'elle est pénible la perte que nous avons 
« faite de Dieu, de l'âme et de la réputation ! Miséri- 
« cordieux Jésus, de quel coup ai -je été frappé ! Mais 
(( ne pleurons plus, puisque votre ame est retrouvée. 
« Oui, venez, ma fdle-aimée, aujourd'hui je recouvre 
« une sœur chérie, et je vous pardonne vos égarements 
(( avec la douceur et la miséricorde que je réclame moi- 
ce même de Dieu à l'heure de ma mort. Non -seule- 
ce ment j'oublie toutes les peines elles fatigues endurées 
ce pour vous, maisje veux encore prendre sur moi toutes 
c( les dettes que le péché vous a fait contracter envers 
ce Dieu; je ne cesserai jamais de vous aider à y satis- 
ee faire, et je vous défendrai encore auprès de tous les 
ce hommes. » La sœur repentante se remit entre les 
mains de son frère, qui la plaça dans un couvent plus 
sévère; elle y vécut saintement jusqu'à sa mort. Frère 
Henri se consola et rendit grâces à Dieu; ce car pour 
ceux qui l'aiment , tout devient un bien (i). » 

(1) Qiioniam diligentibus Deum , omnia cooperaiitur in bomim. 
(Rom,, VIII, 28.) 



HENRI SUSO. 101 

XXÏX 

Frère Henri est accusé d'avoir empoisonné les fontaines. 

Un jour frère Henri ayant quitté le couvent pour une 
affaire dont il était chargé , arriva dans un lieu où étaient 
réunis un grand nombre de marchands à Toccasion 
d'une foire. Le bruit courait alors que les Juifs empoi- 
sonnaient toutes les eaux de l'Europe. Le compagnon 
du Saint, qui l'avait quitté un instant, fut soupçonné, 
pour quelques paroles indifférentes ou pour quelques 
raisons frivoles, d'être de-leur complot. On l'entraîna 
sur-le-champ , et comme il cherchait à se défendre en 
disant que pareil projet ne s'était jamais offert à son 
esprit , et qu'il était seulement venu pour accompagner 
frère Henri , qui était chargé d'une affaire importante, 
on l'emprisonna et on tâcha d'arrêter le religieux dont 
il parlait , dans la persuasion que c'était là le principal 
coupable. Le peuple se répandit dans les places et dans 
les rues en criant : « Mort , mort au traître ! Cher- 
chons-le et tuons -le ! » Chacun courait oi^i il espérait 
le trouver, rompant les portes, bouleversant les mai- 
sons, ouvrant les meubles, défaisant les lits, entrant 
partout sans rien épargner. Quelques personnes de la 
ville qui connaissaient le Saint rendirent témoignage de 
ses vertus, et protestèrent que ce religieux était si bon , 
qu'il lui eût été impossible de songer seulement à un 
crime si abominable ; mais leurs discours firent peu 



102 VIE DU BIENHEUREUX 

d'impression sur cette foule égarée, qui n'écoutait que 
le premier bruit et ne songeait qu'à saisir le prétendu 
coupable. Frère Henri, ne voyant pas revenir son com- 
pagnon , demanda simplement où il était, et quand il 
sut qu'il était en prison, il ne craignit pas le danger 
qu'il pouvait y avoir pour lui-même, et fît tant auprès 
du gouverneur, qu'il obtint sa délivrance malgré tous 
les obstacles. 

Mais à peine était- il sorti de chez le gouverneur , 
qu'une grande fermentation s'éleva parmi le peuple; 
on chargeait frère Henri de malédictions et d'impréca- 
tions, on tâchait de le découvrir pour le jeter dans le 
Rhin. Au milieu du pressant danger qui le menaçait, 
lui et son compagnon , le Bienheureux ne savait quel 
parti prendre. Il résolut de fuir secrètement pour laisser 
calmer le tumulte, et de se retirer dans une ville voi- 
sine ; mais personne ne voulut le recevoir et le cacher. 
Alors il alla se réfugier dans la haie d'un jardin , et là , 
à travers les épines, il levait vers le ciel ses yeux encore 
plus remplis de sang que de larmes. « Père d'étei- 
« nelle bonté, disait-il , que faites-vous? comment ne 
« secourez-vous pas votre malheureuse créature, lors- 
(( qu'elle se trouve dans de telles angoisses? Miséricor- 
« dieux Seigneur, m'avez -vous donc tant oublié? Mon 
« Père, qui êtes si tendre et si bon , je vous en conjure, 
« secourez -moi dans cette extrétnité; mon cœur se 
c( meurt de crainte; je perds tout espoir, et pour rem- 
« [)lir le vœu féroce de cette populace , il ne me reste 
(( plus qu'à être noyé , ou brûlé , ou percé d'une lance 
« et abandonné aux corbeaux. Oui , je vous recom- 



HENHI SUSO. 103 

(( mande mon àme désolée. Que votre tendresse s'a- 
« larme enfin de la mort cruelle qui me menace : 
« hélas! ceux qui me cherchent pour me tuer ne sont 
« pas loin . « 

Dieu n'abandonne jamais réellement ses serviteurs; 
un prêtre qui passait par le jardin aperçut le Bienheu- 
reux et entendit ses plaintes déchirantes; il le retira du 
buisson , l'arracha des mains de la populace, le con- 
duisit dans sa maison et le garda toute la nuit. Le len- 
demain frère Henri partit avant l'aurore , et échappa 
ainsi à la mort qui le menaçait. 

XXX 

Comment le Bienheureux convertit un assassin et court 
de grands dangers. 

Frère Henri revenait de Flandre par l'Allemagne 
et côtoyait le Rhin, lorsqu'un soir il arriva dans un 
bois. Il était seul ; son compagnon , plus jeune que lui , 
avait pris les devants et l'attendait plus loin. En avan- 
çant dans le bois, il aperçut une belle jeune femme et 
un homme terrible , ayant une grande épée à son côté et 
une lance sur ses épaules. Frère Henri trembla à cette 
vue, parce qu'il savait que cet endroit était infesté de 
voleurs et d'assassins. Aussi forçait-il le pas pour fuir 
cette mauvaise rencontre ; mais la jeune femme le rejoi- 
gnit et lui dit : « Mon Père , je vous connais , et je vous 
(( conjure par l'ardeur que vous avez de sauver les âmes, 
«de vouloir bien entendre ma confession.» Le Bien- 



lOa VIE DU BIENHEUREUX 

heureux la confessa, mais en tremblant pour sa vie, 
surtout quand sa pénitente lui dit: « Mon Père, ayez 
« compassion de mon malheur ; cet homme est un 
« assassin de grande route, qui tue, dépouille tous les 
« voyageurs et ne vit que de brigandages. Il m'a trom- 
« pée, il m'a enlevée de la maison de mon père, il m'a 
« emmenée de force et m'a contrainte d'être sa femme: 
« voyez dans quel malheur je me trouve.» Sa confes- 
sion étant terminée, elle alla parler en secret au voleur 
et lui persuada de se confesser. 

Frère Henri trembla de tous ses membres et crut sa 
mort certaine en voyant le brigand venir à lui tout armé : 
fuir était impossible, crier était inutile. Mais ayant 
appris de sa femme que ce religieux était un saint et que 
ceux qui se confessaient à lui feraient une bonne mort , 
le brigand pria frère Henri de vouloir bien le confesser. 
Celui-ci y consentit; ils se retirèrent sur la lisière du 
bois et sur les bords du Rhin. Parmi ses péchés, le 
voleur raconta que, peu de jours avant, il avait ren- 
contré dans le même chemin un prêtre vénérable , 
qu'il avait feint de vouloir se confesser , mais qu'après 
avoir dit quelques péchés il lui avait percé le cœur et la 
gorge de sa lance, qu'il l'avait tué, dépouillé, puis jeté 
dans le fleuve. Frère Henri crut entendre sa sentence de 
mort , et quand le voleur eut fmi , il tomba par terre 
de frayeur, et, les yeux fixés sur l'épéede l'assassin, il 
se recommanda à Dieu et attendit le nouveau crime de 
son terrible pénitent. Mais le voleur avait été tellement 
touché des paroles du Bienheureux , qu'au lieu de le 
tuer il le releva, le rassura, se recommanda à ses 



HENRI SLSO. 105 

prières, l'accompagna avec sa femme jusqu'à l'extré- 
mité de la forêt , et le laissa s'éloigner sans lui faire 
aucun mal. Frère Henri pria Dieu avec tant de ferveur, 
que le brigand se convertit plus tard , et le saint confes- 
seur reçut dans une vision l'assurance qu'il était sauvé. 
En revenant un jour de prêcher à Strasbourg, notre 
Bienheureux tomba dans Peau avec un traité spirituel 
qu'il avait composé ; sa vie était en grand danger et le 
courant l'emjwrtait avec une force irrésistible , lors- 
qu'un jeune homme de Strasbourg arriva et vit le péril 
de Suso. Il se déshabille sur-le-champ, se jette à la 
nage et sauve le livre et son auteur. Mais il courut pen- 
dant l'hiver un bien plus grand danger; il voyageait 
alors par obéissance dans une voiture et côtoyait un lac 
profond, grossi par des pluies abondantes; le cocher 
négligent laissa les chevaux trop s'approcher du bord, 
et la voiture versa dans le lac. Le Bienheureux tomba 
dessous, et les chevaux l'entraînèrent jusqu'à un moulin 
où quelqu'un le secourut et le retira avec beaucoup de 
peine et d'efforts. Frère Henri , tout mouillé et tout 
glacé par la rigueur de la saison , ne découvrit au loin 
aucun endroit pour se sécher, et fut obligé de continuer 
sa route quoique ses vêtements gelassent sur lui. il ar- 
riva enfin à un faubourg où il frappa de porte en porte 
en demandant un gîte pour l'amour de Dieu; mais on 
le chassa partout , et il fut obligé de s'éloigner. 11 tomba 
par terre mourant de froid , et il se mit à gémir vers 
Dieu en disant: « Ne valait -il pas mieux , Seigneur , 
périr dans l'eau? Que vais -je maintenant devenir, si 
les personnes de ce bourg me rebutent? Du moins ne 



106 VIE DU BIENIIEUUEUX 

m'abandonnez pas, vous qui êtes mon guide.» — Ces 
plaintes furent entendues d'un pauvre paysan qui pas- 
sait par le chemin. Ce brave homme le voyant pleurer 
ainsi au milieu des hissons de la mort , eut compassion 
de lui, le prit et le conduisit à sa demeure, oii il le 
réchauffa toute la nuit et lui prodigua tous les soins 
possibles. 

XXXI 

Dieu accorde à notre Bienheureux un peu de repos. 

Dieu réglait ainsi les peines de son serviteur, lui 
accordant le remède comme il voulait et quand il voulait, 
mais ne l'abandonnant jamais entièrement. Pour l'or- 
dinaire, un péril en précédait toujoursun autre , et une 
aftliction était la préparation à une afïliction plus grande 
encore. Frère Henri était si accoutumé aux croix, qu'il 
s'étonnait quand Dieu lui accordait quelque trêve , et 
il répondit à des religieuses qu'il visitait et qui lui de- 
mandaient comment allaient ses affaires: «11 me semble 
«qu'elles vont mal et que Dieu m'oublie, puisque 
« voilà un mois tout entier que je n'ai rien souffert , et 
« que je n'ai été lésé ni dans ma personne , ni dans 
« mon corps, ni dans mon honneur et ma réputation. 
« C'est vraiment là une chose extraordinaire. » 

A peine avait- il dit ces paroles qu'un frère de son 
Ordre arriva pour l'avertir qu'un seigneur d'un lieu 
qu'il nommait le cherchait tout en fureur et voulait le 
tuer. 11 avait juré devant lui de le frapper partout où 



HENRI SUSO. 107 

il le rencontrerait, et beaucoup de parents ou amis de 
ce jeune seigneur avaient fait le même serment; et cela, 
parce qu'une de ses filles avait embrassé avec d'autres 
les exercices spirituels de la vie contemplative, et qu'il 
avait persuadé à une jeune mariée de ne regarder son 
mari qu'avec une grande retenue et à travers un voile. 
Le religieux ajoutait que ce seigneur et ses amis étaient 
persuadés que toutes les personnes qui fréquentaient 
frère Henri se perdaient et se corrompaient. En enten- 
dant ces choses, le Bienheureux leva les mains au ciel, 
rendit grâces à Dieu, et quitta tout joyeux le couvent. 
Dieu se souvenait de lui, puisque la calomnie des 
hommes le poursuivait avec tant d'acharnement, et que 
leur ingratitude seule le payait des services qu'il leur 
avait rendus. 



XXXIl 

Frère Henri se plaint à Dieu de tes aillictions. 

A cette époque si féconde en afflictions , frère Henri 
se sentit une fois si malade et si ftiible, qu'il alla cher- 
cher quelques secours à l'infirmerie. Il prit à table la 
dernière place et s'y tint humble et silencieux suivant sa 
coutume. Mais là, comme ailleurs, il trouva l'occasion 
d'exercer sa patience; car ceux qui servaient l'accablè- 
rent de mépris, d'outrages, et joignirent même les 
mauvais traitements aux injures. Cette épreuve était 
dure, et le pauvre Henri ne put retenir ses larmes. 



108 VIE DU BIENHEUREUX 

«Miséricordieux Jésus, s'écria-l-il du fond de son 
« cœur, n'est-ce point assez de rn'accabler de peines le 
« jour et la nuit? pourquoi changer encore en liel amer 
« le peu de nourriture que je veux prendre? » 

Il ne put supporter son afïliction et quitta précipi- 
tamment la table pour aller se cacher dans son oratoire, 
où il se plaignit amoureusement à Dieu. « mon doux 
« Maître, lui dit- il , vous qui ctes le père de tous les 
« hommes , jetez les yeux sur votre pauvre serviteur, 
« et veuillez, je vous en prie , vous expliquer avec moi. 
« Je sais bien que votre souveraine Majesté n'a envers 
« moi ni grandes ni petites obligations; mais il me 
(( semble que votre Bonté infinie doit consoler les âmes 
« adligées, et que vous ne vous offenserez pas, si un 
« cœur accablé et abandonné espère en votre grâce et 
« vous adresse ses plaintes. Seigneur, vous connaissez 
« toutes choses, et je puis invoquer votre témoignage: 
(( comment vous ai -je servi? N'ai -je point commencé 
« dès le sein de ma mère à montrer un cœur tendre et 
(( sensible? Ai -je jamais pu voir un de mes frères dans 
(( TafTIiction sans être ému jusqu'au fond de moi- 
ce même? Comment aurais -je donc pu contrister volon- 
(( tairement quelqu'un? Ceux avec qui j'ai vécu le 
« savent bien; jamais je n'ai mal pensé de personne, 
« jamais je n'ai mal interprété les actions des autres; je 
« les ai toujours excusées au contraire , et lorsque je 
(( n'ai pu le faire et en dire du bien , j'ai gardé le 
« silence et je me suis éloigné. 

« Quand j'ai su que quelqu'un avait été blessé dans 
(( son honneur, non -seulement j'en ai eu compassion. 



HENRI SUSO. 109 

« mais encore je me suis fait son ami pour qu'il re- 
« couvrât facilement l'estime qu'il avait perdue. Ne 
c( m'a t- on pas appelé le père assuré des malheureux, 
« l'ardent ami des amis de Dieu ? Tous les affligés qui 
« sesontadressés à moi m'ont quitté joyeux et consolés; 
« car je pleure avec ceux qui pleurent , je mêle mes 
« gémissements à leurs gémissements, je les reçois tous 
« avec une tendresse de mère , et je parviens toujours à 
« leur rendre la joie et la tranquillité. Quand quel- 
« qu'un m'a offensé, je lui ai pardonné sur-le-champ, 
(( comme s'il n'avait pas eu l'intention de le faire. 
« Mais pourquoi parler des hommes , puisque je n'ai 
« jamais pu voir un animal même, un agneau, un in- 
c( secte souffrir sans en être véritablement ému, et sans 
« vous demander à vous, mon Dieu, qui êtes tout- 
« puissant, de vouloir bien le soulager? Oui , tout être 
« vivant a trouvé en moi un sentiment de tendresse et 
« d'amour. Comment donc, miséricordieux Jésus, per- 
« mettez -vous si souvent que je sois méprisé, injurié, 
« outragé par ceux qui m'entourent? Voyez, Seigneur, 
« mon affliction , et consolez-moi, puisque vous le 
« pouvez. » 

Lorsque frère Henri eut ainsi soulagé son cœur dans 
le sein de son Dieu , la paix revint , et il entendit en lui- 
même ces paroles célestes: a Henri, les plaintes que 
c< tu m'adresses sont bien puériles, et ce n'est pas éton- 
« nant , car tu n'as jamais bien médité les paroles et 
« les actions de Jésus-Christ, ton Sauveur. 11 ne suffit 
« point à Dieu que tu aies un cœur tendre et sensible , 
« c'est le courage et la perfection qu'il te demande ; ce 



110 VIE DU BIENHEUREUX 

« n'est pas assez que tu souffres avec résignation les 
« offenses , il veut encore que tu meures véritablement 
« à toi-même, et que, quand tu auras été injurié, tu 
« ne te couches jamais sans avoir été trouver celui qui 
(( t'a offensé , pour fléchir sa colère et calmer sa dureté 
« par la douceur de tes paroles, la sérénité de ton 
«visage, et par tes manières tendres et affectueuses. 
« Cette conduite humble et patiente désarme la haine, 
« la fureur, et rien ne peut arrêter son triomphe. C'est 
« là l'éternelle voie de perfection enseignée par Jésus- 
<( Christ, lorsqu'il dit à ses disciples: Voici que je vous 
<( envoie conmie des agneaux au milieu des loups. » 

Frère Henri fit un retour sur lui- même et médita 
cette doctrine céleste. 11 éprouva d'abord beaucoup de 
peine, d'ennui et de répugnance à la suivre; mais il 
se fit violence et finit par s'y soumettre entièrement. 
L'occasion de la mettre en pratique ne tarda pas à se 
présenter. Un laïque l'outragea contre toute raison. 
Frère Henri supporta toutes ses injures et garda le si- 
lence; mais dès qu'il fut seul , il se repentit de n'avoir 
point fait ce qui lui avait été ordonné. Le soir il attendit 
le laïque à la porte , se jeta à ses pieds, et le conjura 
humblement de vouloir lui pardonner pour l'amour de 
Dieu tout ce qui l'avait irrité contre lui. Le laïque, vaincu 
par tant d'humilité, se repentit de sa conduite, et h 
son tour lui demanda pardon en pleurant. Depuis, il 
triompha toujours ainsi de ses ennemis etde ses détrac- 
teurs, en employant contre eux des paroles affectueuses, 
un visage tranquille et les actes d'une humilité profonde. 



HENRI StlSO. 1H 

XXXIU 

Le nombre et la pesanteur de ses croix le réduisent àrextrémité. 

Souvent il arriva que notre Bienheureux, dans le 
cours de ses afflictions, se réveillait pendant la nuit 
tout rempli d'une terreur extraordinaire et inexplicable. 
Il commençait alors le psaume : Deus, Deusmeus, res- 
piceinme: a Mon Dieu, mon Dieu, jetez les yeux sur 
moi : » parole que Jésus-Christ lui-même prononça sans 
doute sur la croix , quand il se vil abandonné de son 
Père et des hommes. Il achevait le psaume sans pouvoir 
calmer son effroi , et il comprenait que Dieu lui pré- 
parait de nouvelles et rudes épreuves. « mon Jésus, 
« disait -il devant le crucifix , de quelle croix , de quel 
c< supplice suis-je menacé? Venez h mon aide, etappli- 
« quez-moi les mérites de votre mort sainte et inno- 
« cente ! » Et les croix arrivaient bientôt , non pas une 
à une, mais par torrents; et on ne saurait les raconter, 
parce qu'elles surpassent l'imagination et tout ce qu'a- 
vait déjà souffert le Bienheureux; il suffit de dire qu'il 
faillit y succomber. 

Il était alors éloigné du couvent, étendu sur un lit , 
comme privé de vie, près de rendre le dernier soupir, 
et si pâle, si insensible, qu'un de ses amis ne sentant 
en lui aucune chaleur et aucun mouvement, croyait 
qu'il n'existait plus et le pleurait en disant : « mon 
(( Dieu , le voilà donc éteint ce cœur si parfait, ce cœur 



J12 VIE DU BIENHEUREUX 

c( qui VOUS aimait avec tant d'ardeur, et qui vous a 
« sagné des âmes en si srand nombre ! Poui 



O^D"" "* — "" "" '"* o 



tiuoi n a- 



qu 



« vcz-vous pas prolongé cette vie pour votre gloire et 
(( pour le bonheur des hommes?» 

Frère Henri , au milieu de son anéantissement exta- 
tique, se sentant défaillir, et sur le point d'expirer, 
s'adressait à Dieu , et lui recommandait son âme par ces 
paroles suppliantes : « Eternelle Vérité, abîme iné- 
(( puisable et impénétrable à toute créature, voici votre 
« pauvre serviteur à l'agonie. Mon dernier soupir est 
« une prière, et je vous adore , Dieu tout -puissant, 
« qui connaissez tous nos secrets et que personne ne 
« peut tromper; vous connaissez seul l'état de mon 
âme et ce qu'il y a entre vous et moi. Par moi - même 
« je n'ai qu'à implorer les trésors de votre miséricorde. 
c( Père plein de clémence et de tendresse , je me repens 
« amèrement des fautes que ma volonté a commises 
« contre votre Vérité suprême. Lavez mes erreurs dans 
« votre Sang précieux, rappelez -vous combien je l'ai 
«aimé, combien je l'ai exalté. Et vous, très -chaste 
« Marie , tendez- moi une main secourable et accueillez 
« mon âme avec douceur, puisque , après Dieu , vous 
« êtes ma joie , ma force et mon unique espérance. 
« ma maîtresse et ma mère, je remets mon esprit 
« entre vos mains : domina et mate?' mea, in ma- 
« nus tuas commendo spirilum meiim. Et vous, grands 
c( saints que j'ai affectionnés d'une façon toute spéciale, 
« saint Nicolas, mon protecteur, intercédez pour moi 
« dans ce dernier passage. Esprits bienheureux , anges 
« purs, vous qui si souvent m'avez visité et consolé dans 



HENRI SUSO. 113 

« mes afflictions, voici le moment de m'assister, et de 
« me défendre contre les assauts terribles de mes en- 
ce nemis. 

« Je vous rends mille actions de grâces , ô Jésus , de 
« mourir l'esprit tranquille avec toute ma connais- 
« sance, dans l'union de la foi catholique, sans douter 
« et sans craindre. C'est de bien grand cœur que je 
c( pardonne à tous ceux qui m'ont ofTensé, comme vous 
« avez pardonné à vos bourreaux sur la Croix. Que votre 
« très-saint Corps, que j'ai reçu aujourd'hui en disant 
« la messe malgré mon indignité, me soit un viatique 
« et me conduise à la douce contemplation de votre 
« visage. Je vous recommande mes enfants spirituels 
« avec les sentiments que vous avez eus en recomman- 
« dant vos disciples à votre Père. Oui , maintenant je 
« vais abandonner les créatures et me plonger tout 
(( entier dans le sein de votre Divinité, dans la source 
« de mon salut éternel. » Après cette prière, le Bien- 
heureux resta immobile et sans vie. Mais Dieu, qui 
l'avait réduit en cet état pour glorifier sa miséricorde 
dans son serviteur, le ranima, le guérit, le fortifia et 
lui rendit le courage , la force et une nouvelle exis- 
tence. 

XXXIV 

Frère Henri invite tous les affligés à souffrir avec joie. 

Notre Seigneur, qui voulait accroître les mérites du 
Bienheureux par toutes les épreuves, lui apprit dans 
une vision comment il devait bénir Dieu et rapporter à 



lill VIE DU BIENHEUREUX 

sa gloire toutes ses croix, qui, semblables à des épines 
cruelles, lui décbiraient l'âme et le corps. Aussi, il 
disait : « Seigneur, dans mes prédications et dans mes 
M écrits, j'ai toujours loué et publié votre Grandeur; je 
a vous ai célébré pour tout ce que j'ai trouvé de bon et 
(( de beau dans vos créatures. Maintenant je veux en- 
(( tonner un nouveau cantique que vous m'avez appris 
« au milieu de mes afflictions. 

« Oui , je le désire de toutes les forces de mon âme, 
« puissent toutes les croix et les peines que j'ai souf- 
« ferles dans ma vie , puissent les douleurs , les cha- 
« grins de tous les bommcs , les souffrances des blessés, 
« des malades , les gémissements des affligés , les larmes 
« des malheureux , les mépris et les outrages des op- 
u primés, les besoins des veuves, des orphelins, la 
« soif ardente et la faim de tous les nécessiteux; puis- 
ce sent le sang versé par tous les martyrs, les mortifi- 
« cations et les rudes pénitences de vos amis, les 
« douleurs , les afflictions secrètes et publiques que les 
« justes ont souffertes dans leur âme , leur corps et leurs 
« biens, au sein des honneurs, de l'adversité ou de la 
c< gloire; puisse enfin tout ce qu'on a souffert et tout 
« ce qu'on souffrira dans le monde être à la louange et 
« à la gloire de notre Seigneur Jésus-Christ dans tous 
(( les siècles des siècles ! Je veux suppléer tous ces affli- 
« gés qui n'ont point su profiter de leurs afflictions et 
« reconnaître votre bonté par leur résignation et leurs 
« actions de grâces ; et je vous prie d'agréer leurs 
(( peines, afin qu'elles glorifient votre Fils unique et 
ce qu'elles les soulagent dans la vie ou dans la moi t. 



HENRI SlISO. 115 

« Pauvres affligés qui êtes attachés à la Croix avec 
a moi , écoutez bien, je vous en conjure : Jésus-Christ 
« notre grand modèle , n'a pas eu dans cette vie un 
« seul jour joyeux , sans cesse il a souffert pour nous; 
c( ne devons-nous pas supporter nos afflictions avec 
« allégresse , puisque par elles nous avons le bonheur 
(( de lui ressembler? N'entendez-vous pas ces douces 
« paroles: « Mes enfants, réjouissez-vous, et dans vos 
« peines fixez vos yeux et votre esprit sur moi. Mon 
« origine était céleste, et pourtant j'ai vécu pauvre et 
« dépouillé dans ce monde ; j'étais délicat, et j'ai 
u beaucoup souffert. Je quittais des joies infinies, et 
« je n'ai connu parmi vous que les douleurs et la 
« Croix. » 

(( Allons donc, soldats courageux et invincibles, 
« revêtez-vous de force et d'ardeur. Quelqu'un hési- 
« terait-il à porter sa croix à la suite de son chef vic- 
a torieux? C'est une faveur inappréciable que de pou- 
((. voir vivre comme Jésus-Christ, et si nous étions libres 
« de choisir , dans le chemin qui mène à la gloire , les 
« épines ou les fleurs, il faudrait préférer les épines. 
« Quel amant ne désire point ressembler à ce qu'il 
« aime? Assemblez -vous donc, affligés, opprimés, 
« malheureux, vous tous qui souffrez dans le monde , 
« venez former une couronne à notre Sauveur. Ou- 
« vrons tous ensemble nos cœurs desséchés à cette 
« source vive de toutes grâces, comme une terre altérée 
« s'entr'ouvre pour recevoir du Ciel les trésors de la 
« pluie: notre aridité, nos désolations, nos douleurs, 
« nos croix nous feront entrer dans les plaies de Jésus ^ 



116 VIE DU BIENHEUREUX 

« notre sang nous méritera son sang précieux , qui lave 
« et purifie toutes les âmes souffrantes. » 



XXXY 

Quelles sont les grâces que Dieu accorde à ses amis affligés. 

Frère Henri fut si bien consolé par la divine Sagesse, 
qu'il supporta depuis ses peines avec une véritable joie. 
« Si quelqu'un , disait-il, souffre quelques peines, je 
« le plains beaucoup; car pour moi, je puis dire qu'il 
« me semble n'avoir pas souffert en ce monde; j'ignore 
« vraiment ce que c'est qu'une croix, qu'une affliction, 
« tandis que je connais bien la joie et le bonheur. « Il 
s'adressa un jour à Dieu et le supplia de vouloir lui 
révéler les grâces qu'il répandait en cette vie sur les 
affligés, et Dieu lui répondit dans une vision : « Mes 
« amis que j'afflige vivent dans l'allégresse et suppor- 
« tent tout pour mon amour avec un généreux courage, 
« parce qu'ils savent bien que leur patience aura son 
c( jour de triomphe et que leur récompense sera d'un 
(( prix infini. N'est-il pas juste que ceux qui souffrent 
« beaucoup et qui sont sans cesse malheureux au milieu 
« du monde, deviennent les délices de mon cœur et 
« vivent dans un océan de grâces , au sein d'une joie 
« spirituelle inaltérable? 

« Apprends donc que tous mes serviteurs qui sont 
fi morts et ressuscites avec moi jouissent surtout de 
a trois grâces particulières. La première est la permis- 



HENRI SUSO. 117 

« sion de désirer et demander tout ce qu'ils veulent 
« dans le ciel et sur la terre : j'accorde tout à leur in- 
« tercession. La seconde est une paix intérieure etdéli- 
« cieuse que ne peuvent leur ravir ni les anges ni les 
« hommes, ni aucune créature. La troisième est une 
« abondance de douceurs et de caresses divines que je 
« leur prodigue intérieurement , de sorte qu'ils sont une 
« même chose avec moi. Sans cesse ils vivent en moi, et 
« njoi je vis en eux. Ainsi, pour ce moment d'affliction 
« si court et si passager, l'amour qui me lie à l'âme qui 
« souffre ne s'éteindra jamais ; il commence dans celle 
« vie et dure dans l'autre éternellement. » 

Le bienheureux Suso désira savoi r de la divine Sagesse 
comment les serviteurs de Dieu souffrent et ne sentent 
pas pour ainsi dire leurs souffrances. Dieu lui répondit 
dans la même vision : « Il faut d'abord que mon servi- 
« leur aime la mortification et l'abnégation , et qu'il 
« meure entièrement à lui et à toutes les créatures. Ce 
« degré de perfection est bien rare , mais celui qui y est 
« arrivé s'élève rapidement à Dieu et se transforme 
(( tellement en sa première origine , qu'il ne songe à 
« lui et aux autres créatures qu'en Dieu seulement; 
« cela fait naître en son âme un amour et une vive 
« jouissance des œuvres de Dieu, comme si Dieu n'avait 
« rien fait dans ce monde , mais qu'il lui eût abandonné 
« sa puissance pour tout créer lui-même. L'amour 
« et la joie font régner l'âme sur les œuvres de Dieu 
« comme si elles étaient les siennes, et dès lors elle peut 
« désirer et obtenir tout ce qu'elle veut, puisqu'elle 
« s'est approprié le ciel, la terre et toutes choses. Est- 



118 VIE DU BIENHEUREUX 

(( il étonnant alors que les afflictions et les croix ne 
« l'impressionnent point comme elles impressionnent 
« ceux dont le désir formel est de ne pas souffrir ? 

<( Les saints ne sont pas plus que les autres liommcs 
« insensibles à la douleur; elle a même plus de prise 
« sur eux, car le plus souvent de longues pénitences 
(( ont épuisé leurs forces. Mais leur âme est à l'abri de 
(( toute atteinte, puisqu'elle ne recberche et n'aime que 
« la Croix. Aussi, rien au deliors ne dénote l'impatience. 
« Jamais le moindre geste, la moindre parole contraire 
« à la résignation et à la douceur. Leur corps souffre, 
« mais leur âme s'enivre de Dieu et savoure dans 
(( l'extase un bonbeur ineffable. Comment, au sein de 
« cette essence divine dans laquelle ils sont tout trans- 
« formés, pouvoir ressentir la tristesse et la douleur? 
(( L'amour qui les anime fait qu'ils ne peuvent plus 
« prendre la douleur pour une douleur, l'affliction pour 
« une affliction; ils ne connaissent en Dieu qu'une 
« paix profonde et inaltérable: et tout cela vient de ce 
« qu'ils ont embaîné et détruit leur volonté propre pour 
« s'appliquer avec une immense ardeur à accomplir la 
« volonté de Dieu. Son bon plaisir leur est si clier, que 
« toutes les peines et les afflictions leur deviennent 
« délicieuses, et qu'ils ne peuvent alors désirer et vou- 
« loir autre chose. 

« Il ne faut pas croire pourtant qu'il est défendu aux 
« saints de demander à Dieu d'adoucir leurs souffrances 
(( et de les délivrer du mal. Dieu lui-même a voulu 
« qu'ils le demandent dans leurs prières. Mais ils ne 
a le font que dans les limites d'une entière soumis- 



HENRI SUSO. H9 

« sion de leur jugement et de leur volonté à la divine 

« Providence; ils ne s'y opposent jamais, parce qu'ils 

« savent que les croix viennent d'un père sur la bonté 

« duquel ils peuvent se reposer; et puisque Dieu est 

« un bien essentiellement pins intime et plus présenta 

« sa créature que la créature ne l'est à elle-même , il 

(( leur est impossible d'agir contre sa volonté, ne fùt- 

« ce qu'un instant. 

« D'ailleurs, ne connaissent-ils pas mieux que pcr- 

« sonne les tourments inévitables qui attendent ceux 

« qui s'opposent à la volonté divine et veulent la faire 

« plier à leurs caprices? Ceux-là ne goûteront que la 

« paix des damnés et seront à jamais rongés d'un 

« sombre désespoir, tandis que ceux qui se sont dé- 

« pouillés de leur volonté propre jouissent d'une paix 

(( continuelle et inaltérable dans la prospérité comme 

« dans le malheur. Dieu , qui habite en eux, y fait ce 

« qu'il lui plaît et les gouverne en toutes choses. Com- 

(( ment une croix peut-elle être dure et pesante , si dans 

« cette croix même ils voient Dieu , ils trouvent Dieu , 

u ils se réjouissent du bon plaisir de Dieu , sans rcs- 

« sentir la moindre opposition de leur volonté? Aussi 

« toutes les délices du ciel les inondent, et leur vie 

(( intérieure est une fête éternelle. » 



120 VIE DU BIENHEUREUX 

XXXVl 

Des fruits admirables que produisaient les prédications du Bienheureux. 

Les Pères de TOrdre de Saint-Dominique connaissant 
Téminente sagesse, la grande vertu de frère Henri et la 
grâce toute particulière qu'il avait pour convertir et 
sauver les âmes, s'empressaient de l'envoyer dans les 
différentes villes et contrées de l'Allemagne pour qu'il 
consacrât son talentà l'édification des peuples. Le Bien- 
heureux remplit sa mission avec tant de zèle et de 
sagesse, qu'il devint bientôt le plus célèbre prédicateur 
de son temps. Ses paroles célestes triomphaient de tous 
les cœurs, les arrachaient à l'amour du siècle, et faisaient 
embrasser une vie exemplaire à ceux même qui étaient 
souillés des vices les plus honteux ; le démon , qui se 
voyait arracher toutes ses conquêtes, entrait en fureur, 
et suscitait une foule d'obstacles au Bienheureux. 

Une sainte religieuse nommée Anne , que dirigeait 
frère Henri, le vit dans une extase, tout entouré d'une 
multitude de démons qui criaient en rugissant: « Moine 
« maudit! allons, que faut- il lui faire? Unissons-nous, 
« foulons-le aux pieds, jetons-nous sur lui et mas- 
« sacrons-le. » Et ils juraient au milieu de leurs blas- 
phèmes de se venger et de le tourmenter dans son corps, 
dans son honneur, dans sa réputation , par toutes sortes 
de moyens et de violences. Quand frère Henri eut 
appris cette conjuration de l'enfer, il craignit une nou- 



HENRI SUSO. 121 

velle épreuve et se retira dans sa chapelle, dont il fit 
neuf fois le tour en priant et en invoquant le secours des 
neuf chœurs des anges contre tant d'ennemis cruels qui 
en voulaient à son honneur et à sa vie. Les anges lui 
apparurent et lui dirent pour le consoler : « Ne crains 
« rien , Henri , parce que le Seigneur est avec toi et ne 
« t'abandonnera point au moment du péril. Poursuis 
« ton entreprise, et rappelle lésâmes à la vérité et à la 
« vertu.» Le Saint, consolé, consacra de nouveau toutes 
ses forces à exhorter, à prêcher, à confesser ; et Là où 
se trouvait une âme perdue, il y courait aussitôt pour la 
conquérir. 

Prêchant une fois dans un monastère , il rencontra 
un prêtre et une religieuse qui , sous des prétextes 
spirituels , avaient entre eux une dangereuse amitié. Le 
démon les abusant, ils ne croyaient faire aucun mal, 
parce que leurs rapports avaient un but religieux. Leur 
aveuglement était si profond , qu'ils voyaient dans leur 
intimité une chose sainte et divine. Le Bienheureux, in- 
terrogé si la conscience pouvait permettre ces rapports, 
répondit que non , et prouva que les amitiés des reli- 
gieux et des religieuses ont toujours une fin déplorable 
et ne sont que des pièges de l'enfer. Il fit comprendre 
que les raisons fondées sur des apparences de vertu 
étaient mauvaises et contraires à l'esprit de Dieu et du 
christianisme. Alors cette amitié cessa, le prêtre et la 
religieuse changèrent de conduite , évitèrent toute 
espèce de rapports , et le démon rugit comme un lion 
déchaîné, appelant à lui tout l'enfer pour se venger 
d'avoir ainsi perdu sa peine. 



122 VIE DU BIENHEUREUX 

Frère Henri alla aussi visiter un homme qui ne 
s'était point confessé depuis dix-huit ans, et il le pressa 
avec tant d'instance et de larmes, que ce pécheur finit 
par se repentir; mais avec une contrition si parfaite, 
qu'il se confessa en versant un torrent de larmes, et 
qu'il mourut peu de temps après comme un saint. Une 
autre fois il convertit douze femmes de mauvaise vie. 
Cette conversion lui attira beaucoup de peines et de 
dangers; et (încore ces malheureuses furent tellement 
poursuivies par leurs corrupteurs, que dix retombèrent 
dans leur péché , et que deux seulement persévérèrent 
dans le bien. Les pays où il prêchait étant livrés au 
libertinage , beaucoup de dames et même beaucoup de 
religieuses s'y abandonnaient. Elles gémissaient de ne 
trouver personne pour confesser leurs fautes secrètes et 
soulager leur conscience; mais dès qu'elles apprirent 
l'arrivée du Bienheureux , elles coururent à lui, sachant 
combien il était doux , compatissant , et avec quel amour 
et quelle charité il s'occupait du salut des âmes. Frère 
Henri les accueillit avec bonté. Il pressentit bien pour- 
tant que cette démarche pourrait nuire à sa réputation, 
et qu'il lui serait difficile d'éviter les mauvais propos du 
peuple, toujours prêt à calomnier les religieux qui sont 
en contact avec le monde. 

Une dame d'une haute naissance qui était malheu- 
reusement tombée dans le péché, s'en était repentie 
amèrement , mais sans l'avouer à un confesseur ; elle 
pleurait dans le secret de son âme , et se recommandait 
à la sainte Vierge, qui daigna lui apparaître et lui or- 
donner d'aller se confesser à frère Henri. Cette dame 



HENRI SUSO. 123 

répondit qu'elle ne le connaissait pas; alors la sainte 
Vierge ouvrit son manteau et lui dit : « C'est ce reli- 
« gieux que tu vois sous mon manteau ; regarde-le, et 
« tu le reconnaîtras. Je l'aime et je le protège ; adresse- 
« toi à lui , car il est le père des malheureux, et il te 
« consolera. » Cette dame ayant pris des informations, 
alla trouver frère Henri , et le reconnut pour le religieux 
de sa vision. Notre Saint l'écouta, la confessa et la ren- 
dit à sa première vertu. 



XXXVll 

D'une grande épreuve qu'eut à supporter le Bienheureux. 

Frère Henri ne cessa point d'être en butte à la calom- 
nie que l'enfer soulevait contre lui. Un jour qu'il était 
en extase, il se sentit comme forcé de chanter la messe 
des martyrs, quoique ce ne fût pas le temps , et il en- 
tonna l'introït : Multœ trihulaliones jastorum : « Les 
« tribulations des justes sont innombrables. » 11 com- 
prit que Dieu lui préparait une épreuve cruelle et un 
nouveau martyre. La tristesse et l'accablement le sai- 
sirent , et le cœur tout agité il s'écriait : « mon Jésus, 
« mes croix ne sont donc pas finies ! » Son imagination 
le torturait sans cesse par la pensée de peines mena- 
çantes; ses jours s'écoulaient dans l'amertume la plus 
profonde , quoiqu'il ignorât encore le supplice que Dieu 
lui destinait. Voici enfin ce qui lui arriva. 

Parmi les personnes qu'il avait ramenées à Dieu se 



12/1 VIE DU BIEÎNHEUREUX 

trouvait une femme de Satan , impie et débauchée, mais 
habile etdissimulée. Elle trompa le Saint pendant long- 
temps. Henri , croyant qu'elle était sincèrement dans le 
chemin de la vertu, non-seulement lui servait de direc- 
teur, mais encore s'intéressait à elle et fournissait à tous 
ses besoins, dans la sainte pensée qu'il la fixerait par Va 
davantage dans le bien. Cette femme avait eu un fils, que 
par intérêt et pour sauver l'honneur d'un homme , elle 
voulait attribuer à un autre. Le Saint s'y opposa comme 
il le devait, mais ne l'abandonna point pour cela. Plus 
tard , ayant découvert qu'elle vivait dans le dérèglement 
comme par le passé , il l'abandonna peu à peu , ne s'oc- 
cupa plus de ses affaires et ne fournit plus à ses besoins. 
Alors cette méchante femme entra dans une grande 
colère, et menaça frère Henri de se venger s'il ne répa- 
rait le tort qu'il lui faisait en cessant ses aumônes, et de 
le couvrir de honte lui et tout son Ordre en soutenant 
qu'il était le père de son enfant. 

Le Saint fut effrayé , et ne sut d'abord quel parti 
prendre ; mais il se décida à abandonner entièrement 
cette femme , et à remettre entre les mains de Dieu le 
soin de son honneur et de sa réputation. Aussitôt ce 
monstre, que le démon semblait animer et conduire , 
alla publier dans tous les couvents et par toute la ville 
qu'elle avait eu un enfant de frère Henri. Cette infâme 
calomnie occasionna un grand scandale. Le serviteur 
de Dieu fut si sensible à ce coup, qu'il en pensa mourir 
de douleur ; il n'osa plus paraître en public et se retira 
dans la solitude , où il priait sans cesse avec larmes. 
« Voici donc , Seigneur, disait-il , voici le moment 



HENRI SUSO. 125 

« terrible, voici mon dernier jour. Comment sera-t-il 

« possible que je supporte cette honte qui me torture 

c( et me déchire l'âme? et pourquoi ne suis-je pas mort 

« avant d'être ainsi déshonoré aux yeux du monde? 

« Tendre et miséricordieux Jésus, vous savez avec quel 

« ardent amour j'ai toujours honoré votre saint nom , 

« avec quel zèle j'ai cherché dans mes prédications 

« à le faire aimer et louer en tout lieu. Comment per- 

« mettez-vous que le mien subisse un tel affront? que va 

« dire l'Ordre auquel j'ai l'honneur d'appartenir? Mon 

« cœur éprouve une angoisse insupportable et ne peut 

« arrêter ses gémissements. Et mes amis, mes enfants 

« spirituels, qui m'ont toujours cru sage et vertueux , 

« tous vont s'éloigner de moi comme d'un fourbe et 

« d'un corrupteur. Tous ceux qui me rencontreront 

« fuiront en me méprisant et m'insultant. » 

Pendant qu'il se désolait ainsi, une femme vint le 
trouver et lui dit : « Ne vous affligez pas , mon Père ; je 

« vais prendre cet enfant , je le tuerai ou je l'enterrerai 

« vivant; et dès qu'il aura disparu, on ne parlera plus 

« de vous, et j'aurai sauvé votre réputation. — Dieu me 

« préserve, répondit frère Henri, de faire périr un 

« innocent pour sauver mon honneur! — Mais si vous 

,« ne voulez pas qu'il périsse , laissez-moi l'emporter 

« demain matin , je le déposerai dans l'égUse avec les 

« enfants trouvés : on ne me verra pas, et il sera impos- 

« sible de le reconnaître. — Non, je ne le veux pas 

« davantage. — Mais vous allez vous nuire en mettant 

contre vous les apparences, et vous verrez s'accréditer 

« le mensonge de la mère. — J'ai confiance en Dieu, 



126 VIE DU BIENHEUREUX 

c( et j'espère qu'il m'aidera à nourrir cet enfant. Don- 
u nez-le-moi, je veux le voir. » 

Quand il l'eut pris entre ses bras , l'enfant lui sourit. 
Le Bienheureux , l'embrassant et le pressant sur son 
cœur, disait: « Pauvre petit enfant, ta cruelle mère 
(( t'abandonne, et Dieu veut que je te serve de père; 
a je suis heureux de lui obéir, et je te reçois non pas 
« des hommes, car je suis innocent, mais des mains de 
u Dieu même. Oui, tu seras l'enfant de Dieu et le mien, 
(( devrais-tu m'occasionner mille tourments. Le Sei- 
« gncur te bénira , les anges te protégeront. Le même 
« pain nous servira, et je te ferai tout le bien possible 
c( pour l'honneur et la gloire de Dieu. » Dès ce jour il 
ht pourvoir aux besoins de cet enfant, qu'il retira à sa 
mère. Cette femme, surprise de tant de sainteté, rou- 
git de honte et disparut. 

Cependant la calomnie se propageait. Un des parents 
du Bienheureux vint le trouver et lui déclara qu'il vou- 
lait se venger de cette femme , la tuer et jeter son corps 
à la rivière. « Oh! ne le faites pas, répondit Henri , et 
« qu'on ne fasse jamais mal à personne à cause de moi. 
« Une telle action serait odieuse et barbare. Laissez- 
« moi souffrir et obéir à Dieu en tout ce qu'il ordonne. 
« J'ai remis cette affaire entre ses mains, et je me confie 
(( à son secours. » Il voulut au milieu de cette afflic- 
tion aller visiter deux amis intimes dans l'espérance 
d'en recevoir quelque consolation. Mais cette visite eut 
un tout autre résultat; car l'un d'eux l'accabla d'in- 
jures, lui reprocha sa faute, et le chassa en lui disant 
de ne jamais reparaître devant lui. « Mon cher frère. 



HENRI SUSO. 127 

« lui dit Henri, si Dieu avait permis que vous fussiez 
« tombé dans le malheur que j'éprouve , je serais bien 
« vite accouru pour vous aider à en sortir: et vous , au 
a lieu de me consoler, vous m'accablez de vos injures 
« et de vos mépris. » L'autre ami lui dit : « Sortez d'ici 
« et que je ne vous voie jamais. Non-seulement vous 
« êtes perdu , mais encore vos sermons ne seront plus 
c( écoutés, vos livres même et vos écrits seront rejelés et 
« brûlés. » Le Saint répliqua : « Dieu me fait espérer 
« que mes livres et mes écrits seront un jour plus 
« aimés et plus recherchés que jamais. » 

La seule chose qui le consolait dans son malheur 
élait de penser que les bruits publics n'étaient point 
parvenus à son Ordre. Dieu lui ôta même cette espèce 
d'adoucissement , car le Général de son Ordre et le Pro- 
vincial de l'Allemagne vinrent dans le pays où demeu- 
rait la méchante femme qui l'avait déshonoré. Le Bien- 
heureux souffrit beaucoup quand il l'apprit, car il pensa 
que celle qui l'avait calomnié partout ne l'épargnerait 
point auprès de ses supérieurs, et qu'il serait perdu à 
tout jamais dans leur esprit. Le démon le tenta alors 
de désespoir et de défiance envers Dieu , qui retardait 
tant son secours, et qui semblait l'abandonner et se 
jouer de ses peines. Frère Henri résista avec courage , 
mais il éprouva la vérité de ces paroles de Dieu : « Qu'il 
« est bien difiîcile à l'homme de renoncer à soi-même, 
« et de supporter avec calme et patience les coups 
« redoublés de l'adversité. » 

Sa douleur était si profonde , qu'il passait le jour à 
pleurer, à gémir et à se plaindre à Dieu dans la prière. 



128 VIE DU BIENHEUREUX 

« Mon tendre Jésus, disait-il, que voulez-vous donc 
« faire de moi? » Et une voix intérieure lui répondait: 
« Henri , oi^i est donc ta confiance en Dieu ? où est donc 
« cette égalité d'âme dans la bonne et mauvaise for- 
ce tune que tu prêchais toi-même? — Mais, Seigneur, 
M répliquait-il , vous demandez où est ma résignation, 
« et moi je vous demanderai où est votre miséricorde. 
« J'ai perdu Thonneur, et je n'attends plus de mes 
« supérieurs que ma condamnation , l'arrêt de mon 
« supplice , et vous vous taisez encore. J'ai pensé que 
« vous êtes un père tendre et fidèle qui n'abandonnez 
« jamais ceux qui se confient h vous, et voilà que vous 
« me refusez toute espèce de secours. Est-ce pour moi 
« seul que les trésors de votre bonté seraient fermés? 
« Votre cœur, célébré partout comme le plus compatis- 
« sant et le plus dévoué , m'aurait-il abandonné? Qu'ai- 
u je donc fait pour que vous détourniez de moi votre 
« doux visage , et les yeux clairvoyants de votre misé- 
« ricorde? regards de mon Dieu, cœur de mon 
« Jésus, non, jamais je n'aurais cru que vous vousdé- 
« tournassiez ainsi de vos serviteurs. Du sein de votre 
« miséricorde infinie, venez au secours de votre enfant 
c( qui est perdu , qui expire. Et vous, justes affligés, 
« amis de Dieu, ne vous scandalisez point de mes 
« plaintes. J'étais résigné aussi, et lorsque l'affliction 
a ne faisait sentir son amertume qu'à ma bouche, à 
« ma langue, il m'était doux d'en parler. Mais main- 
ce tenant mon cœur n'est plus qu'une plaie , et les 
« blessures que Dieu m'a faites ont atteint mes en- 
« trailles et le centre de mon être. Je ne suis plus que 



HENRI SUSO. 129 

« douleur. Comment puis -je encore être calme et 
« résigné? » 

Au milieu de ses plaintes il fut ravi en extase , et La 
religieuse qui lui avait prédit autrefois ces afflictions lui 
apparut au milieu d'une grande lumière , et lui dit de 
se réjouir parce que l'épreuve allait finir, que la justice 
divine frapperait ses détracteurs, et le rendrait, en 
faisant éclater son innocence , plus cher que jamais à 
son Ordre et au monde. Cette prédiction ne tarda point 
à s'accomplir : la femme qui l'avait calomnié mourut 
subitement, ainsi que beaucoup de ceux qui l'avaient 
persécuté; les autres perdirent la raison ou moururent 
sans sacrements. La mort frappa aussi un supérieur de 
son Ordre qui l'avait maltraité. Tout le peuple reconnut 
l'innocence du Bienheureux, et fut grandement édifié 
de sa patience , de sa foi et de sa charité. 

XXXVIII 

Des fatigues que la charité du Bienheureux lui faisait supporter 
pour le salut des personnes religieuses. 

Cette tempête contre son honneur s'étant ainsi dis- 
sipée , frère Henri rendit à Dieu les actions de grâces les 
plus tendres et les plus vives. La paix et la joie revinrent 
dans son cœur, et il disait souvent que, pour tout au 
monde , il ne voudrait pas avoir perdu cette occasion de 
souffrir, parce qu'il savait bien que la grâce de Dieu lui 
avait fait acquérir plus dans cette seule épreuve que 
dans toutes celles de sa jeunesse , et qu'il se sentait plus 
animé que jamais à la conversion des âmes. 

9 



130 VIE DU BIENHEUREUX 

A cette époque, dans un grand nombre de couvents 
d'hommes et de femmes, la règle s'était relâchée; l'es- 
prit du monde se glissait partout, et souvent un saint 
habit couvrait un cœur bien profane. Frère Henri s'en 
affligeait beaucoup, et ressentait plus de peine du peu 
de vertu des religieux que de la perte des mondains. 
Aussi , apportait- il le plus grand zèle à les gagner à 
Jésus-Christ. Il eut occasion de rappeler h la vertu une 
religieuse égarée et livrée à de coupables affections. Il 
l'éloigna des frivolités du siècle , et lui fit prendre Dieu 
pour son unique appui. Celte personne , vaincue parle 
zèle et les discours du Bienheureux, se laissa persua- 
der ; mais , poursuivie sans cesse par ceux qui l'avaient 
perdue, elle retourna bientôt à ses anciennes habitudes. 
Alors le Bienheureux lui annonça que sa résistance à la 
grâce tournerait à sa honte. En effet, ayant fait pour elle 
beaucoup de prières et de mortifications , Dieu l'exauça. 
Cette religieuse fit une grave maladie qui la rendit 
bossue et difforme, lui ôta tous ses charmes , et l'obli- 
gea , bon gré mal gré , à changer de conduite. 

Dans le même couvent se trouvait une autre religieuse 
d'une haute naissance qui menait une vie dissolue. Elle 
abhorrait et détestait le Saint, dans la crainte qu'il ne la 
retirât du bourbier où elle était enfoncée, et où elle se 
complaisait, comme dans un paradis; enfant de ténè- 
bres, elle fuyait la lumière. Sa sœur, qui était d'une 
grande vertu, suppliait frère Henri de vouloir bien la 
secourir et la ramener à une vie plus honnête. Le Saint 
lui répondit : « Je sens qu'il me serait plus facile 
<( d'abaisser les cieux que de convertir cette malheu- 



HENUI SUSO. 131 

« reuse. — Pourtant, lui disait la sœur, si vous intcr- 
« cédiez bien auprès de Dieu, vous ne seriez pas 
« repoussé. » Le serviteur de Dieu pria pour la pé- 
cheresse , et se présenta une fois pour lui parler; mais 
celle-ci, furieuse , lui jeta des regards menaçants , et lui 
cria : « Que voulez -vous? Retournez à votre cellule, 
« et ne me parlez jamais de changer de vie; j'aimerais 
« mieux perdre la tête que de me confesser; j'aimerais 
« mieux être enterrée toute vivante que de vous obéir 
(( et de quitter mes habitudes. » Sa sœur cherchait 
toujours à la faire consentir à écouter frère Henri. 
Enfin , elle trouva une occasion de la mettre dans l'im- 
possibilité de l'éviter. Alors le Saint lui dit en versant 
des larmes : « vous , qui êtes toute belle , vous l'épouse 
« choisie de Dieu , jusques à quand laisserez-vous cette 
« âme si noble et ce corps si parfait sous la puissance 
« du démon? Dieu vous a faite si aimable et si grâ- 
ce cieuse pour que vous vous donniez à lui , qui est la 
« fleur des amants. Les roses du printemps n'appar- 
« tiennent-elles pas à Celui qui les a fait naître? Sou- 
ce venez-vous de ce chaste amour qui commence sur la 
« terre et qui dure toute l'éternité; goûtez un peu de 
« cette douce paix que donne une vie sainte et pure; 
« et puis réfléchissez aux misères, aux infidélités, aux 
« peines, à la perte de la fortune, de la santé, de 
(( l'honneur, de l'âme , à tous les malheurs enfin qui 
c( abreuvent ceux qui boivent à la coupe empoisonnée 
« de Tamour profane. Songez surtout aux tourments 
« éternels qui les attendent dans l'autre vie. Allons, 
« ma fille, vous, si douce et si charmante, donnez 



132 VIE DU BIENHEUREUX 

« tout ce que vous avez en vous de bon et d'aimable à 
(( ce Dieu qui fut de toute éternité votre bon Maître, 
« et je vous promets que vous serez sa bien-aimée et 
« qu'il vous sera fidèle en cette vie et en l'autre. » 

Pendant qu'il parlait d'une manière si touchante, la 
religieuse pleurait , et quand il eut fini elle leva les 
yeux au ciel, et déclara hautement qu'elle se confiait à 
ses soins; puis, se tournant vers ses compagnes, elle 
dit : « Adieu , mes sœurs , je me détache de vous et du 
(( monde , pour me consacrer jusqu'à la mort à Jésus- 
ce Christ, et pour pleurer mes fautes dans la solitude. 
« Hélas ! que j'ai jusqu'à présent follement dissipé 
« mes jours! » Frère Henri la dirigea, et pendant plu- 
sieurs années la vit s'avancer à grands pas dans la per- 
fection. Longtemps après elle tomba malade , et le Saint 
entreprit un voyage pour l'assister et la consoler. La 
route était longue, et comme il était accablé de fatigue, 
son compagnon lui conseilla de demander à Dieu de 
vouloir bien lui envoyer le secours de quelque mon- 
ture. « Implorons sa divine bonté, répondit-il en de- 
mandant lui-même cette faveur. » Comme ils étaient en 
prière , ils virent sortir d'une forêt qui était à leur droite 
un cheval sans maître, tout sellé, tout bridé, et il s'ap- 
procha de frère Henri comme pour l'inviter à monter 
sur son dos. Frère Henri comprit que c'était un pré- 
sent du Ciel , et l'accepta ; il arriva bientôt au monas- 
tère où l'appelait son ardente charité, et quand il fut 
descendu , le cheval disparut par le même chemin , sans 
qu'on ait pu découvrir à qui il appartenait. 



HENRI SUSO. 133 

XXXIX 

Notre Bienheureux est nommé prieur d'un couvent. 

Dans toutes ses prières, frère Henri demandait à 
Dieu de lui apprendre à souffrir ; aussi , la divine Sa- 
gesse ne lui enseignait que les croix et les afflictions. 
Un jour qu'il était dans son oratoire, Jésus-Christ lui 
apparut crucifié sous la forme d'un chérubin ayant six 
ailes. Sur les deux ailes d'en bas était écrit : Affliclio- 
nem sponle suscipe ; sur les deux ailes du milieu : Feras 
crucem œquanimUer ; et sur les deux d'en haut : Dises 
pati CImsti for miter j c'est-à-dire : Reçois avec plaisir 
les afflictions ; porte la croix avec résignation , et 
apprends à souffrir à l'exemple de Jésus -Christ. Ces 
mots indiquaient les degrés de perfection dans la souf- 
france; soumission prompte de la volonté, égalité de 
Pâme, toujours calme dans le malheur ou le bonheur, 
et souffrance en union avec la charité de Jésus-Christ. 

Le Bienheureux comprit dès lors que Dieu l'appe- 
lait à une nouvelle croix ; et en effet, les Pères de son 
couvent l'élurent prieur. C'était une charge d'autant 
plus pesante , que les religieux l'avaient choisi , non 
pour qu'il rétablît la règle , mais pour qu'il soutînt la 
maison , qui se trouvait surchargée de dettes et de 
besoins. Frère Henri accepta cette dignité en gémis- 
sant, et déclara dans le premier Chapitre que pour le 
temporel il ne ferait pas autre chose que de se confier 



134 VIE DU BIEMIEUrxEUX 

ail pore saint Dominique , puisqu'en mourant il avait 
promis d'assister ses religieux ; il ordonna de prier pour 
la maison , et de clianter le lendemain rOflice du glo- 
rieux Fondateur. Les religieux murmuraient de sa con- 
liance; mais le lendemain, pendant qu'on chantait la 
messe et que le prieur était encore au chœur, un cha- 
noine de ses amis le lit appeler, el lui donna une 
grande somme d'argent , en lui disant que Dieu lui 
avait ordonné pendant la nuit de l'aider, et que pour 
ohéir il lui apportait de l'argent , et lui en apporterait 
davantage , parce qu'il connaissait la pauvreté de la 
maison et son peu d'expérience dans les affaires tem- 
porelles. Ainsi, le Bienheureux, dès les premiers jours 
de sa charge, pourvut pour toute l'année la maison de 
grains et de vin ; et les religieux furent confondus. 

Non-seulement Dieu et saint Dominique le secou- 
rurent dans cette occasion , mais ils l'assistèrent encore 
pendant toute la durée de sa charge. Les aumônes 
furent si abondantes, qu'il put, sans toucher aux reve- 
nus du couvent, le fournir abondamment de tout. Le 
chanoine mourut, et laissa une grande somme d'argent 
à frère Henri pour qu'il la distribuât aux serviteurs de 
Dieu qui étaient dans le besoin, et surtout à ceux que 
le Bienheureux connaissait pour les plus saints. Ce legs 
fut la cause de beaucoup d'ennuis \ car un homme 
débauché, héritier du chanoine, vint trouver le prieur, 
et lui déclara que, s'il ne lui donnait pas une grande 
partie de cet argent qui lui revenait , il le frapperait et 
le tuerait, comme il avait déjà fait à un autre religieux. 
Mais frère Henri persista à suivre fidèlement la volonté 



HENRI SUSO. !35 

du chanoine, tout en craignant beaucoup pour sa vie. 
Dieu le rassura en faisant mourir le jeune homme lui- 
même. Vinrent ensuite plusieurs personnes d'un col- 
lège auquel le chanoine avait fait espérer une partie de 
sa succession ; elles le prièrent de distribuer à l'établis- 
sement une portion des aumônes ; et comme frère 
Henri résista, elles commencèrent à murmurer par- 
tout, et à calomnier les choix qu'il faisait, de manière 
à nuire à son honneur et à sa réputation. Le Bienheu- 
reux, accoutumé à soufFrir, supporta patiemment cette 
croix , et continua à distribuer, avec la permission de 
ses supérieurs , l'argent qui lui était confié, en suivant 
toutes les formalités prescrites, et sans s'écarter des 
intentions du donateur. Peu de temps après , l'âme du 
chanoine lui apparut, le remercia de sa fidélité et des 
désagréments qu'il avait eu à essuyer pour l'amour de 
lui, et promit de le protéger du haut du ciel, dont il 
jouissait déjà. 



XL 



De la sainteté de sa mère et de ses amis. 

Au nombre des grâces que Dieu fit au Bienheureux, 
on peut compter celle d'avoir une mère d'une éminente 
sainteté , qui le consola souvent dans ses peines ; elle- 
même souffrit beaucoup dans son intérieur, car elle 
avait un mari méchant et dissolu, qui ne lui ressem- 
blait en rien. Cette femme s'appliqua avec tant d'amour 



136 VIE DU BIENHEUREUX 

à méditer la Passion du Sauveur, que pendant trente ans 
elle ne put assister au saint sacrifice de la Messe sans ver- 
ser des torrents de larmes sur les mystères de Jésus cru- 
cifié. Elle l'avoua elle-même à son cher fils avant de 
mourir. L'amour de Jésus- Christ et la vivacité de ses 
sentiments lui occasionnèrent une maladie qui dura près 
de trois mois, et qu'elle supporta avec tant de résigna- 
tion et avec tant de désirs de Dieu , que toute sa mai- 
son en fut édifiée; notre Bienheureux surtout se réjouit 
de voir sa mère arrivée à un si haut degré de perfec- 
tion. Un jour qu'elle était à l'église devant un autel où 
était représentée la descente de Croix , elle se mit à 
méditer ce sujet, et elle ressentit une telle douleur, 
que son cœur en fut tout brisé. Elle défaillit, et on la 
transporta sans connaissance chez elle, où elle resta au 
lit depuis le commencement du carême jusqu'au Ven- 
dredi saint. Elle mourut au milieu de ce jour, au même 
instant que notre Seigneur, et son âme s'éleva au ciel. 
Frère Henri étudiait alors à Cologne ; sa mère lui 
apparut pendant la nuit toute resplendissante de gloire. 
« Mon fils, lui dit-elle, aime de toutes tes forces le 
« Dieu tout-puissant , et sois bien persuadé qu'il ne 
(( t'abandonnera jamais dans tes travaux et tes peines. 
« J'ai quitté le monde, mais ce n'est pas là mourir, 
« puisque je vis heureuse dans le paradis, où la misé- 
« ricorde divine a récompensé l'amour immense que 
« je portais à la Passion de notre Sauveur Jésus- 
ce Christ. — ma sainte, ma tendre mère, s'écria 
« Henri , aimez-moi toujours dans le ciel comme vous 
et l'avez fait sur terre , et ne m'abandonnez jamais 



HENRI SUSO. 137 

« dans mes afflictions. » La Bienheureuse disparut, et 
son fils resta inondé de bonheur. 

A cette même époque, il se lia d'amitié avec un reli- 
gieux de son Ordre et de son âge; leurs épanchements 
et leurs saints entretiens lui procurèrent des instants 
délicieux. Ce fut à ce confident qu'il montra le nom de 
Jésus qu'il avait écrit sur son cœur et dans sa chair 
même. Ces deux amis convinrent ensemble que quand 
un d'eux mourrait , l'autre serait obligé de dire à son 
intention une messe le lundi et le vendredi de chaque 
semaine. Son compagnon étant mort le premier, frère 
Henri remplit fidèlement le pacte sacré , mais finit par 
l'oublier pourtant quelquefois. Le défunt lui apparut 
la nuit et lui reprocha en gémissant de manquer à sa 
promesse. Frère Henri l'assura qu'il ne l'avait jamais 
oublié dans ses prières. « Cela ne me suffit pas, dit le 
mort, ce sont des messes qu'il me faut; le sang de 
Jésus-Christ peut seul éteindre les flammes qui me 
brûlent. » Le Bienheureux lui promit de nouveau de 
célébrer pour lui le saint Sacrifice ; il le fit, et délivra 
cette âme, qui revint le remercier de l'avoir tirée du 
purgatoire. 

Suso avait aussi deux amis d'une grande sainteté , 
mais dont les vies étaient bien différentes : l'un avait 
des jours heureux et tranquilles , et jouissait d'une 
grande réputation dans le monde ; l'autre , au con- 
traire , restait inconnu et vivait sans éclat au milieu 
des épreuves nombreuses que Dieu lui envoyait. Tous 
deux moururent, et Frère Henri désirant savoir quel 
était leur partage dans la gloire. Dieu permit que le 



138 VIE DU BIENHEUREUX 

premier lui apparût, cl lui dît qu'il était dans le pur- 
gatoire pour avoir ressenti quelques mouvements d'or- 
gueil au milieu des honneurs dont on l'entourait ; qu'il 
n'y avait pas assez résisté, et que le feu le purifiait de 
cette faute, mais qu'il touchait au moment de sa dé- 
livrance. Celui, au contraire, qui avait vécu dans 
des épreuves continuelles, s'était envolé au ciel sans 
obstacle et sans expiation. 



XLI 

Du bien que faisait frère Henri, et de sa mort glorieuse. 

Dieu, qui, dans sa bonté, envoyait tant de croix à 
notre cher Henri , l'affligeait et le consolait tour à tour, 
pour que l'expérience lui apprît à consoler les affligés 
qui accouraient à lui de toutes parts. Cet habile maître 
leur prodiguait les secours de sa sollicitude et de son 
immense charité. Il nous suffira d'en citer quelques 
exemples. 

Une sainte religieuse nommée Anne , dont nous 
avons déjà parlé, ayant imploré saint Jean l'Evangé- 
liste. son maître et son protecteur, et lui ayant de- 
mandé de vouloir bien la soulager dans ses peines , le 
saint Apôtre lui apparut et lui dit qu'il voulait lui-même 
lui donner un confesseur d'une vertu et d'une habileté 
très-grandes, qui la souliendrait dans toutes ses croix; 
il lui nomma frère Henri , et lui commanda de se mettre 
sous sa direction. Elle le fit, et le Bienheureux la soutint 



HENRI SUSO. 139 

dans toutes ses peines, jusqu'à la mort. Une autre reli- 
gieuse, qui vivait loin de lui dans raffliction la plus 
profonde, fut consolée par le secours de ses prières, et 
leSaint lui écrivit qu'il avait, dans une vision, acquis 
la certitude que Dieu lui avait pardonné tous ses péchés. 
Un homme qui ressentait de grandes peines intérieures 
en fut tellement accahlé, qu'il tomha dans le désespoir, 
et voulut alors se jeter à la rivière. Mais il entendit 
tout à coup la voix de son bon ange qui lui disait : 
« Eloigne-toi vite de cette rivière, et va trouver frère 
« Henri Suso; écoute ses avis, et tu seras consolé, » 
Cet homme obéit à la voix du Ciel , et vint ouvrir son 
cœur au Bienheureux, qui changea ses tentations con- 
tinuelles et ses chagrins en une paix profonde et une 
grande joie spirituelle. 

Un religieux était poursuivi et tenté du démon de 
tant de manières, qu'il pleurait sans cesse et ne savait 
pas comment se guérir de ses peines. Il alla trouver 
frère Henri, qui en eut compassion, et promit de le 
secourir ; il le recommanda en effet à Dieu toute la 
nuit; le matin, le démon lui apparut sous la forme 
d'un Ethiopien ; ses yeux étaient enflammés d'une 
fureur infernale, et ses mains étaient armées d'un arc. 
Le Bienheureux lui ordonna au nom du Dieu vivant 
de dire qui il était. Le démon répondit : « Je suis 
« l'esprit de blasphème, et tu sauras bientôt ce que je 
« veux. » Le religieux parut en même temps, elle 
démon , tendant son arc, lui tira dans la poitrine une 
flèche qui le renversa par terre. Le démon insulta 
le serviteur de Dieu , et voulut frapper aussi frère 



l/lO VIE DU BŒNHEUREUX 

Henri , qui invoqua le nom de Marie en disant : Nos 
cum proie pia benedical Virgo Maria, « Que la sainte 
tt Vierge et son divin enfant nous bénissent ! » Ces 
paroles glacèrent d'épouvante l'ennemi infernal, qui 
disparut aussitôt. Frère Henri raconta au religieux l'at- 
faque du démon , le fortifia et lui donna de très-sages 
avis. 

En finissant de raconter la vie du bienheureux frère 
Henri Suso , il est impossible d'omettre les témoignages 
d'amour que Jésus-Christ lui donna en récompense de 
la fidélité inébranlable avec laquelle ce tendre cœur se 
remit tout entier entre les mains de son Dieu. Il lui 
prodigua sans cesse les lumières de la divine Sagesse , 
et le chérit au point qu'il lui dit dans une vision de sa 
jeunesse : « Henri , ne crains rien, je serai avec toi , 
« je te secourrai dans toutes tes peines, parce que je 
«c t'aime d'une manière toute spéciale. Pour preuve de 
« ma tendresse , je veux changer ton nom : tu ne seras 
« plus frère Henri , tu seras frère Amant; si le monde 
« l'ignore, les anges du ciel le sauront, et les hommes 
c< même l'apprendront un jour, afin qu'ils voient com- 
« bien mes serviteurs me sont chers. » Frère Henri 
ne voulut point par humilité faire connaître ce nom 
que Dieu avait bien voulu lui donner; un ami intime 
connut seul ce secret, et ses écrits ne le dévoilèrent 
qu'après sa mort. 

Ainsi , dès sa naissance il fut l'objet des complai- 
sances du Ciel , les anges le visitèrent continuelle- 
ment, les saints l'assistèrent dans tous ses travaux, et 
la sainte Vierge lui donna un breuvage céleste pour le 



HENRI SUSO. j/ll 

récompenser de ses rigoureuses pénitences; la divine 
Sagesse l'éclaira de mille manières ; le saint nom de 
Jésus brilla sans cesse sur sa poitrine et dans son 
cœur: en un mot, il vécut toujours dans l'union et 
l'amour de son Dieu. Qui pourrait raconter ses visions, 
ses extases, ses saintes défaillances et les révélations 
qu'il obtint du ciel? — Ces célestes faveurs étaient 
pour lui des choses ordinaires et continuelles, comme 
pour nous le sommeil et la nourriture. 

Son Ordre, édifié de ses merveilleux exemples, 
l'admira pendant sa vie comme après sa mort. A 
Cologne , où il avait étudié , on voulut honorer ses 
talents du titre de Maître. Mais le Saint refusa tou- 
jours cet honneur, parce que Jésus-Christ le lui avait 
défendu, en lui disant que ce grade était au dessous 
de lui, puisqu'il avait appris et savait la grande 
science de ramener à Dieu et de convertir à la vérité les 
âmes par ses prédications. Ses supérieurs apprécièrent 
son humilité, et le nommèrent Prédicateur général de 
l'Allemagne. Les résultats de son apostolat furent 
immenses, parce qu'il sut joindre à ses prédications 
un grand zèle à confesser et une onction qui pénétrait 
toutes les âmes. 

Il composa dans la langue de son pays un grand 
nombre d'ouvrages qui furent examinés par son Pro- 
vincial, docteur d'une science profonde, qui les ap- 
prouva et les recommanda comme remplis de l'esprit 
des Suintes Écritures. Ce docteur étant mort, et ayant 
eu pour successeur un frère nommé Barthélémy, le 
Bienheureux se plaignit dans ses prières de la perte 



iZl2 VIE nu BIENHEUREUX 

qu'il avait faite, puisqu'il ne pourrait plus communi- 
quer ses ouvra^ies afin de les faire revoir et corriger. 
Mais sou supérieur lui apparut glorieux et resplen- 
dissant de lumière, et lui dit que ses œuvres conte- 
naient une sainte doctrine, et qu'il ferait une chose 
agréable à Dieu en les communiquant aux personnes 
pieuses; ce qu'il fit dès lors. 

Les miracles que Dieu opéra par son moyen, et les 
effets surprenants de ses prédications rempliraient tout 
un livre; son Ordre ne les nota point, peut-être parce 
que sa vie tout entière était une grande merveille. 
Prêchant une fois à Cologne , son visage devint par 
trois fois resplendissant comme le soleil, et tout le 
peuple qui vit cette lumière en fut frappé d'étonne- 
ujent. 11 arriva un jour dans une hôtellerie où le vin 
manquait; on lui en avait donné un peu par charité; 
il le bénit et le multiplia tellement, que vingt per- 
sonnes qui étaient avec lui en prirent tant qu'elles 
voulurent. Les grands voyages qu'il faisait, le plus 
souvent à pied, le nombre et la gravité des peines 
qu'il éprouva, le mirent deux fois à l'agonie, et deux 
fois Jésus-Christ et son ange gardien, qu'il invoquait, 
le ranimèrent et le guérirent en un instant. Enfin il 
rendit la santé à une foule de malades; car tout ce 
qu'il demandait à Jésus-Christ lui était accordé. 

Après avoir, pendant de longues années, sainte- 
ment travaillé au service de Dieu et de l'Eglise, après 
avoir versé des torrents de larmes en méditant conti- 
nuellement la Passion et la mort de Jésus-Christ, après 
avoir adressé à la Majesté divine les élans de l'amour 



HENHI SUSO. U3 

le plus pur, après avoir été l'amant de réternelle 
Sagesse, et s'être soumis à la solitude, aux jeûnes, 
aux cilices, aux chaînes, aux glaces, aux clous et aux 
croix; après avoir été poursuivi par mille tentations 
extérieures et intérieures, diffamé par tout le monde, 
méprisé, injurié, outragé par les étrangers et par les 
siens, éprouvé de Dieu en mille manières et crucifié 
avec Jésus-Christ, frère Henri, rassasié de la vie, et 
brûlant des désirs du ciel , termina sa carrière au 
milieu de regrefs universels, et mourut dans le couvent 
d'Ulm en Allemagne, riche de grâces, armé des sacre- 
ments de l'Eglise et les yeux levés au ciel. Il passa 
de cette vie mortelle à la gloire du paradis le 25 jan- 
vier 1365. Son corps fut enseveli dans l'église de son 
couvent devant l'autel de saint Pierre martyr, et Dieu 
attesta par de nombreux miracles la gloire et la félicité 
de son serviteur. Son Ordre le présenta au souverain 
Pontife en même temps que saint Thomas, pour que 
son nom fût inscrit au catalogue des Saints. 



LE LIVRE 



SAGESSE ÉTERNELLE 



Comment Dieu attire à lui des âmes qui s'entendent appelées 
sans reconnaître sa voix. 



Le Disciple. — Dieu qui êtes la douceur même , 
vous savez que dès mes premières années , mon âme a 
ressenti un désir, une soif d'amour dont elle ignorait la 
cause. Depuis longtemps mon cœur soupire après un 
bien qu'il ne peut voir, qu'il ne peut atteindre; et dans 
cet instant même , je sens que je désire, que j'aime, et je 
ne sais ce que je désire et ce que j'aime. Il faut que ce 
soit une grande chose, puisqu'elle attire mon cœur avec 
une telle puissance, et je sens que tant que je ne la pos- 
séderai pas, je ne pourrai vivre tranquille. 

Je me souviens qu'aux jours de mon enfance , je 
m'adressais aux créatures, dans lesquelles j'espérais 
trouver l'apaisement de mes affections ; mais je me 
trompais : plus je m'attachais à elles, plus le bien que 

10 



146 LE LIVRE 

je cherchais me fuyait; ces créatures, qui m'avaient sé- 
duit, me (lisaient toutes: Nous ne sommes pas le hien 
que tu cherches; cherche -le ailleurs, si tu veux le 
trouver. 

Et ce bien , je le désire , je le veux plus que jamais. 
Je sais ce qu'il n'est pas , mais j'ignore ce qu'il est. 
Dites-moi donc, Dieu tout-puissant, ce qui m'appelle 
avec tant de charme , ce qui m'attire , ce qui me captive 
ainsi. 

La Sagesse. — Ce bien , tu ne le connais pas! c'est 
cependant lui qui l'a si doucement pressé, qui t'a si 
souvent arrêté dans tes égarements, qui t'a poursuivi, 
éclairé jusqu'à ce que , dégagé des choses créées , tu lui 
aies été uni par les liens de l'amour. 

Le Disciple. — Mais si je ne l'ai jamais vu, si je 
n'ai jamais eu le bonheur de le rencontrer, qu'y a-t-il 
d'étonnant que je ne sache pas ce qu'il est? 

La Sagesse. — C'est ta faute si tu as vécu dans celte 
ignorance. La familiarité des créatures l'a rendu négli- 
gent et paresseux dans tes recherches. Mais maintenant, 
ouvre les yeux intérieurs de ton âme, et vois qui je suis. 
Je suis le Bien suprême. Dieu, la Vérité, la Sagesse 
éternelle, qui t'ai choisi par amour du sein de mon 
éternité, et qui te réclame comme le prédestiné de ma 
Providence. 

Le Disciple. — C'est donc vous , ô très-douce Sagesse, 
qui êtes le bien que je cherchais depuis si longtemps 
et que j'appelais jour et nuit par mes larmes et mes 
soupirs? Pourquoi tant différer la grâce de votre lumière? 
pourquoi ne pas vous révéler plus tôt à mon cœur? 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. i[\7 

Hélas ! quels chemins difficiles j'ai parcourus sans vous 
atteindre ! 

La Sagesse. — Si je m'étais montrée dès l'origine, 
tu ne goûterais pas, tu ne comprendrais pas ma bonté^ 
comme tu peux maintenant la goûter et la comprendre; 
c'est par le désir qu'on acquiert la jouissance, et jamais 
on n'arrive à ma lumière sans de pénibles offerts. 

Le Disciple. — Bonté immense, comme vous 
m'avez traité avec tendresse! Lorsque je n'étais pas, 
vous m'avez créé; lorsque je vous abandonnais, vous me 
cherchiez; lorsque je vous fuyais, vous m'arrêtiez et 
vous me ranimiez dans votre charité. Si je pouvais 
multiplier mon cœur pour vous aimer mille fois davan- 
tage , pour vous louer sans cesse , que je serais content! 
Combien est heureuse l'âme qui est l'objet de votre 
miséricorde et que vous embrasez tellement de votre 
amour, qu'il n'y a plus pour elle de repos qu'en vous! 

Puisque vous êtes cette Sagesse éternelle que j'aime 
et que j'adore , ne méprisez pas votre créature , mais 
regardez avec compassion mon pauvre cœur tout glacé 
par les vanités de ce monde. Délivrez-le de ses liens et 
de ses ténèbres; éclairez-le et faites-moi la grâce de 
pouvoir m'entretenir avec Vous. Peut-on s'aimer et ne 
rien se dire? vous le savez bien , mon cœur n'a d'autre 
plaisir que de penser à vous , de soupirer après vous. 
La seule ambition de celui qui aime est de jouir de ce 
qu'il aime; si vous voulez que je vous aime seul et que 
je vous aime davantage , montrez-vous dans une plus 
vive lumière et donnez-moi une plus grande intelligence 
de votre bonté. 



148 LE LIVUE 

La Sagesse. — Quand les créatures quittent Dieu, 
elles descendent par une pente naturelle , des choses 
supérieures aux choses inférieures ; mais lorsqu'elles 
retournent à leur principe , elles doivent aller des plus 
humbles aux plus élevées. Si donc tu veux connaître et 
contempler ma divinité , commence à me connaître et 
à m'aimer dans les tourments de ma douloureuse 
humanité. C'est pour toi le plus court chemin de la 
béatitude. 

Le Disciple. — Eh bien! Seigneur, au nom de cet 
amour qui vous fit abandonner pour cet exil le trône 
et le sein de votre Père , au nom de cet amour qui 
vous fit endurer les angoisses d'une horrible mort, 
daignez montrer à mon âme ces formes touchantes que 
votre amour a voulu revêtir sur l'arbre sanglant de la 
Croix. 

La Sagesse. — Plus je me suis laissé vaincre par 
l'amour, plus la mort qu'il m'a fait endurer a été 
affreuse , plus aussi je dois être aimable aux âmes 
droites et pures. C'est dans l'horreur de ma Passion 
que brillent la force et la puissance de ma charité; le 
soleil se connaît par son éclat, la rose par son parfum 
et le feu par sa chaleur. Ecoute donc avec quel amour 
et quelles angoisses j'ai souffert pour ton salut. 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. l/i9 



II 



Comment on parvient à la divinité de Jésus par les douleurs 
de son humanité. 



La Sagesse. — Médite ma Passion, ô mon fils, pour 
graver en toi les supplices cruels auxquels je me suis 
soumis. Tu sais qu'après la dernière cène, dans le 
jardin des Oliviers, j'ai accepté, pour obéir à mon Père, 
la plus horrible mort. La Croix qui m'attendait m'épou- 
vantait tellement, qu'une sueur de sang découla de tous 
mes membres ; je fus pris , chargé de liens , traîné 
dans la ville , couvert de coups et de crachats, injurié , 
calomnié, jugé digne de mort et conduit à Pilate, 
devant qui j'étais comme un doux agneau parmi les 
bêtes féroces ; rappelle-toi cette robe blanche dont on 
me revêtit par dérision chez Hérode \ et mon corps 
flagellé, ma tête couronnée d'épines, et ce bois d'in- 
famie avec lequel je sortis de Jérusalem, aux cris du 
peuple : Crucifiez-le ! crucifiez le ! Que ton âme me con- 
temple ainsi humilié , méprisé et regardé par tous 
comme un impie, un misérable , digne de la mort la 
plus cruelle. 

Le Disciple. — mon Jésus! si les commencements 
de votre Passion sont si affreux, quelle sera donc sa 
fin? Si je voyais un pauvre animal traité de la sorte, 
je ne pourrais en supporter la vue. Oh ! combien plus 
doit déchirer mon âme le spectacle de votre Passion ! 
Mais pourquoi , ô Sagesse éternelle, lorsque je désire 



150 LE LIVRE 

contempler les joies de votre divinité, pourquoi m'offrez- 
vous au contraire les déchirements de votre humanité? 
Vous me présentez l'amertume, lorsque j'ai soif de vos 
douceurs. Quelles sont vos intentions? Je soupire après 
le lait de votre tendresse , et vous m'excitez aux com- 
bats, vous donnez le signal des blessures et des dou- 
leurs. 

La Sagesse. — La douceur s'acquiert par Pamer- 
tume , et on n'arrive aux grandeurs de ma divinité que 
par les humiliations de mon humanité. Plus celui qui 
veut s'élever sans le secours de mon sang fait d'efforts, 
plus il tombe misérablement dans les ténèbres de 
l'ignorance. Mon humanité sanglante est la porte lumi- 
neuse que tu désires; dépouille- toi donc de tes fai- 
blesses de cœur, et prends les armes pour marcher à 
mes côtés. H ne convient pas que le serviteur se repose 
dans les délices, lorsque son maître combat vaillam- 
ment au milieu des glaives ennemis. 

Viens avec moi et ne crains rien ; je te revêtirai 
de mes armes , et tu partageras mes peines et mes bles- 
sures. Que ton âme soit forte et généreuse; apprends 
que pour soumettre la nature au joug de la perfection , 
il faut souffrir bien des croix et bien des morts dans 
ton cœur. Je te ferai ressentir vivement ma sueur de 
Gethsémani , et ton jardin portera des fleurs rouges et 
sanglantes; tu seras arraché de ta vie paisible, insulté 
et chargé des liens des méchants ; tes ennemis te 
tourmenteront par de secrètes calomnies, et tu seras 
publiquement couvert de confusion. Les jugements 
téméraires t'accableront, et tes proches deviendront les 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 151 

détracteurs de ta vie sainte. Tu seras flagellé par les 
mauvaises langues , couronné par les mépris , et tu 
pourras de la sorte porter avec amour ma Passion dans 
ton cœur. Enfin tu prendras avec moi le chemin du 
Calvaire, courbé sous le poids de la Croix, lorsque tu 
auras renoncé à ta volonté , lorsque tu te seras quitté 
entièrement toi-même, vivant libre et affranchi de toute 
créature comme celui qui va mourir, et qui cesse en 
expirant tout commerce avec le monde. 

Le Disciple. — mon Jésus , que ces choses sont 
dures, et que ces voies sont difficiles à suivre ! La frayeur 
me saisit , et je tremble de tous mes membres : jamais 
je ne pourrai supporter de semblables travaux. 



111 



Des motifs de l'Incarnation et de la Passion de Jésus-Christ. 

Le Disciple. — Permettez - moi de vous faire une 
demande. Ne pouviez-vous pas trouver, ô Sagesse éter- 
nelle , un plan plus facile et plus doux pour vous et 
pour moi? Pourquoi ne pas pj:'endre un autre moyen 
de me sauver et de me prouver votre amour sans vous 
condamner à la souffrance et sans m'obliger à souffrir 
avec vous? 

La Sagesse. — L'abîme impénétrable des desseins 
avec lesquels ma providence gouverne le monde , ne 
peut être compris ni par toi ni par aucune créature. 
J'avais certainement mille moyens de sauver le genre 



152 LE LIVRE 

humain ; mais dans l'état où étaient les choses , il était 
impossible d'en trouver un plus convenable. L'auteur 
de la nature ne recherche pas ce qu'il peut faire , mais 
bien ce qui convient le plus à chaque chose; et tout ce 
qu'il fait est plutôt pour satisfaire aux besoins de ses 
créatures que pour montrer sa toute-puissance. Les 
hommes pouvaient -ils mieux comprendre les secrets 
de Dieu qu'en me voyant revêtu de mon humanité? 

L'homme s'était privé des joies éternelles par un 
amour déréglé; il ne pouvait remonter à la source 
de la béatitude que par la voie de la douleur. Mais 
comment l'homme pouvait-il entrer dans une voie si 
nouvelle et si dure sans y avoir été précédé par Dieu 
même? Si tu étais condamné à mort et qu'un ami vou- 
lût mourir à ta place , ne dirais-tu pas : Oui , mon ami 
ne pouvait pas me prouver davantage la sincérité, la 
grandeur de son affection ; rien ne pouvait me le rendre 
plus cher que ce qu'il veut faire pour moi. Et c'est là 
le but de mon amour infini , de mon ineffable miséri- 
corde , de ma divinité , de mon humanité, de ma ten- 
dresse pour toi. 

Tout ce que j'ai fait est pour t' appeler, t'attirer, te 
persuader de m'aimer comme je t'aime. Quel cœur 
de rocher n'attendrirait pas un amour semblable? 
Examine et cherche si, dans l'ordre de la création , je 
pouvais trouver un moyen plus magnifique de satisfaire 
la justice , de prouver la miséricorde , d'élever ta nature 
et de t'ouvrir les trésors de ma bonté. Non, rien ne 
pouvait réconcilier le ciel et la terre comme la sagesse 
de la Croix et les douleurs de ma mort. 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 153 

Le Disciple. — Sagesse! mes yeux s'ouvrent main- 
tenant à la lumière , et j'aperçois les rayons de votre 
vérité. Je reconnais que votre Passion et votre mort 
sont les preuves les plus évidentes que vous puissiez 
donner de l'ardeur de votre amour. Mais, hélas! ô mon 
Jésus , pour un corps faible et lâche comme le mien , 
il me semble bien difficile de vous suivre au Calvaire. 

La Sagesse. — Ne crains pas de défaillir dans le 
chemin de ma Croix. Pour celui qui aime Dieu de tout 
son cœur et qui lui est uni par Tesprit d'amour, la 
Croix même rend tout si facile , si léger, si supportable, 
qu'il n'est jamais tenté de se plaindre. Personne n'est 
plus consolé que celui qui partage ma Croix , et mes 
douceurs coulent en abondance pour l'âme qui s'abreuve 
au calice de mes amertumes. Si l'écorce est amère, le 
fruit est d'un goût délicieux , et l'on ne regrette jamais 
la peine quand on songe à la récompense. Arme- loi 
donc de lumières, médite mes promesses et regarde la 
couronne. Viens avec confiance, et sois persuadé que 
l'âme qui commence à combattre avec moi est presque 
déjà victorieuse. 



IV 

Jésus-Christ a souffert pour être imité. 

Le Disciple. — mon très-doux Jésus, combien je 
vous remercie de m'avoir consolé et encouragé par vos 
paroles! Il me semble qu'avec votre aide et votre com- 



154 LE LIVRE 

pagnie je pourrai tout faire et tout supporter : conti- 
nuez donc à me découvrir les trésors de votre Passion. 

La Sagesse. — Je fus cloué à l'arbre de la Croix , où 
m'avait étendu l'amour, et sur ce bois du sacrifice, 
tout mon corps fut défiguré , toute ma beauté disparut. 
J'avais les yeux ternes et livides, les oreilles remplies 
d'injures et de blasphèmes , l'odorat tourmenté par des 
odeurs immondes , la bouche abreuvée d'amertume , 
et toute ma chair délicate était sillonnée de plaies 
affreuses. 

Je ne pouvais trouver dans l'univers entier le plus 
léger soulagement. Ma tête, appesantie par la douleur, 
pendait sur ma poitrine, mon cou était gonflé de meur- 
trissures , mon visage était couvert de crachats, tout 
mon extérieur était d'une horrible pâleur, et la majesté 
de tout mon corps avait tellement disparu , que je res- 
semblais à un misérable lépreux ; et cependant j'étais 
la Sagesse éternelle , plus belle que le soleil. 

Le Disciple. — miroir resplendissant de toutes les 
grâces, vous qu'aiment et que désirent les anges! ô 
Verbe de lumière , les délices du paradis et la gloire 
du ciel! si du moins j'avais pu dans ce moment avoir 
sur ma poitiine votre aimable visage, si pâle, si san- 
glant, si défiguré, je l'aurais lavé avec les larmes de 
mon cœur, et mon âme se serait un peu soulagée par 
ses sanglots. Oh! que n'ai -je en moi tous les gémis- 
sements et tous les pleurs des saints! 

La Sagesse. — La manière la plus vraie de compatir 
à ma douleur est de l'imprimer par des actes dans 
son âme et dans son corps. J'aime mieux le détache- 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 165 

ment de tout amour terrestre, l'étude fidèle de mes 
exemples, et la transformation d'une âme qui imite ma 
Passion , que tous les gémissements du monde , que 
toutes les larmes possibles, fussent-elles plus abon- 
dantes que toutes les gouttes de pluie qui sont tombées 
du ciel. Car c'est avant tout pour être imité que j'ai 
voulu souffrir; c'est pour imprimer dans mes élus ma 
douloureuse image que je suis monté sur la Croix. Je 
suis loin cependant de rejeter les larmes d'une sainte 
compassion. 

Le Disciple. — Seigneur, je veux à l'avenir m'ap- 
pliquer plus à imiter votre vie et votre Passion qu'à la 
plaindre et à la pleurer; mais enseignez-moi, ô Sagesse 
éternelle, comment je dois vous ressembler dans vos 
tourments. 

La Sagesse. — Refuse- toi tout plaisir et toute satis- 
faction des sens ; fuis toute curiosité des yeux et des 
oreilles; fais ce qui te répugne, mon amour te le ren- 
dra doux et agréable. Refuse constamment tout adou- 
cissement à ton corps ; ne trouve de plaisir et de repos 
qu'en moi; supporte avec douceur et bumilité les dé- 
fauts d'autrui ; aime qu'on te méprise; combats tous tes 
appétits ; foule aux pieds et détruis tes désirs ; ce sont 
là les premières leçons qu'on reçoit à l'école de la 
Sagesse. Elles se trouvent et se lisent dans le livre 
ouvert de mon corps crucifié. Lorsque tu seras arrivé à 
faire ces choses, examine bien si tu es pour moi ce que 
je suis pour toi, et tu verras l'infinie différence. 



156 LE LIVRE 



Avec quel excès d'amour Jésus-Christ souffrit pour nous. 

Le Disciple. — Ce que vous dites est vrai, Seigneur; 
mais je suis si insensible à vos douleurs , si oublieux 
de vos bontés et des trésors que vous nous avez acquis 
par votre Passion, que je vous prie de ni'expliquer 
encore votre amour, afin de me porter davantage à vous 
aimer, à vous glorifier, à vous imiter. 

La Sagesse. — Médite donc avec quelle constance 
j'ai souffert, et tu comprendras mon amour. Tu sais que 
ce qui augmente un bienfait c'est l'élan du cœur qui le 
donne: eh bien! non-seulement j'ai voulu souffrir 
pour vous, mais, par excès d'amour, j'ai voulu souffrir 
tout ce qu'il était possible de souffrir. Je voulais pouvoir 
dire aux hommes : Voyez si dans tout l'univers vous 
trouverez un cœur plus plein d'amour que le mien. 
J'ai voulu que toutes les parties de mon corps fussent 
frappées, blessées, déchirées comme mon cœur, afin 
qu'il n'y eût rien en moi qui ne souffrît pour vous et 
qui ne vous prouvât ma tendresse infinie. 

Le Disciple. — très-doux Jésus, quels désirs, 
quelle ardeur pour souffrir, quelle immense charité! 
Mais, encore une fois, ne pouviez-vous pas racheter 
l'homme et sauver mon âme sans ces excès d'amour? 
ne pouviez-vous pas choisir des peines plus douces et 
des preuves de tendresse moins éclatantes? 



DE LA SAGESSE ÉTEUNELLE. 157 

La Sagesse. — Sou\iens-toi que je suis Dieu , et que 
mon amour ne peut être qu'infini. Non, le malade 
consumé par la soif de la fièvre ne soupire pas davan- 
tage après les boissons rafraîchissantes; le mourant ne 
désire pas plus se rattacher à la vie et jouir encore de 
la lumière du ciel, que je n'ai désiré secourir les 
pécheurs et montrer à toutes les âmes combien j'aime 
et combien je mérite d'être aimé. On pourrait plutôt 
faire recommencer les jours qui ne sont plus, et rendre 
leur beauté aux fleurs desséchées , que mesurer mon 
amour pour toi et pour les autres hommes. 

Il n'y a pas une partie de mon corps qui n'ait eu sa 
douleur et qui n'ait été marquée du signe de mon 
amour; mes mains et mes pieds étaient percés par les 
clous, mes jambes brisées de fatigue, tous mes mem- 
bres étendus immobiles sur laCroix; mon dos , déchiré 
de blessures, n'avait pour se reposer qu'un bois dur 
et raboteux; mon corps, affaissé sur lui-même, était 
penché vers la terre; mon sang y ruisselait en abon- 
dance, ma vie et ma jeunesse s'obscurcissaient et 
s'échappaient par toutes mes blessures : et cependant 
mon âme était calme, et mon cœur se réjouissait de 
tant souffrir pour toi. 

Le Disciple. — douleur ineffable, ô amour admi- 
rable, incompréhensible, ô mon Jésus, quand pour- 
rai-je vous aimer comme je le dois et comme je le 
désire? 



158 LE LIVIIE 

VI 

Gémissements du Disciple. 

Eh bien, mon âme, rentre en toi-même, chasse 
au loin toutes les choses extérieures, et renferme-toi 
dans le silence de ton cœur; il faut toutes tes forces 
et tes puissances pour suffire à cette immense douleur 
et pour sonder ces abîmes de misère où tu es tombée. 
Que de mon sein noyé de larmes s'élancent des gé- 
missements et des cris si perçants, qu'ils retentissent 
à travers les vallées, les montagnes, les eaux, et qu'ils 
soient entendus dans le ciel par tous les saints du para- 
dis! Oui , je dirai : vous qui êtes insensible , que ne 
puls-je vous émouvoir par les sanglots de mon cœur 
et par les flots de mes larmes amères ! que ne puis-je 
vous faire partager ma douleur en dévoilant les peines 
qui me consument et me déchirent î 

Malheureux que je suis! Le Père céleste avait créé 
mon âme au-dessus de totis les êtres corporels, il 
l'avait ornée de ses dons, il l'avait choisie pour son 
épouse bien -aimée, et je me suis éloigné de lui, je 
l'ai perdu. Père, ô amour! hélas! hélas! infortuné 
que je suis, qu'ai-je fait? qu'ai-je perdu? En vous 
perdant, je me suis perdu moi-même, j'ai perdu 
l'amitié des anges du ciel, tout bonheur s'est éva- 
noui; mon âme est restée seule et dépouillée. 

Tous ceux qui prétendaient m'aimer m'ont indi- 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 159 

gnement trompé et sont devenus mes bourreaux. Ils 
m'ont tout ravi en m'ôtant la grâce de mon unique et 
véritable ami. N'ai-je pas bien raison de pleurer main- 
tenant? où trouverai-je quelque consolation, quelque 
secours? Le monde entier m'a abandonné, et moi j'ai 
quitté mon Seigneur et mon Dieu? Comment suis -je 
tombé dans une si profonde misère? 

jour et heure déplorables de ma chute! Vous, 
roses d'amour, lis d'innocence, entendez mes gémis- 
sements, et en voyant ma tige desséchée et stérile, 
comprenez combien fanent vite les fleurs que le monde 
a touchées. Il faudra donc à l'avenir que ma vie soit 
une mort, ma joie une tristesse, ma jeunesse une 
langueur, et cependant tout ce que je puis souffrir 
n'est rien à comparer à ma faute. Le plus grand de 
mes tourments, l'enfer de mon pauvre cœur, c'est 
d'avoir offensé Dieu. 

Hélas! malheureux que je suis, moi que vous aviez 
prévenu avec tant de bonté, que vous aviez averti 
avec tant de douceur, que vous aviez traité avec tant 
de familiarité , j'ai pu mépriser vos grâces et vous 
oublier! dureté du cœur humain qui peut commettre 
de semblables fautes ! ô cœur plus insensible que le 
rocher, comment n'es-tu pas brisé par la douleur? 
Autrefois mon âme était appelée l'épouse bien-aiméo 
du Roi de gloire, elle ne mérite pas maintenant le nom 
de sa plus vile servante. J'ai honte de lever les yeux 
au ciel, et ma langue est muette en sa présence. 

mon Dieu , comme le monde me pèse , et que je 
voudrais être au fond d'un bois épais oii personne ne 



160 LE LIVKK 

me verrait ni m'entendrait! Là, mon cœur pourrait se 
soulager par des cris et par des pleurs. Ma seule con- 
solation est dans les gémissements. péché ! ô péché! 
où m'as-tu conduit? Monde trompeur, malheur à qui 
te sert! J'ai déjà reçu de toi ma récompense, le prix 
de mon esclavage; car je suis odieux à tout le monde, 
et je me fais horreur à moi-même. 

vous qui êtes riches des dons de votre royal Epoux, 
âmes pures et saintes qui évitez nos fautes et qui savez 
conserver votre première innocence , vous êtes heu- 
reuses et hien heureuses ! Vous ne comprenez peut- 
être pas votre honheur, parce qu'avec une conscience 
toujours pure on ignore le tourment d'un cœur souillé 
par le péché. Moi , je gémis je suis inconsolable. 
Quelles délices je goûtais lorsque j'étais avec vous , 
mon Jésus, mon bien-aimé! que j'étais joyeux et tran- 
quille! et je ne connaissais pas mon bonheur. Qui me 
donnera les moyens d'exprimer toute ma peine? Oh ! 
si j'avais l'étendue du ciel , les eaux de la mer, les 
plantes de la terre pour rendre ce que souffre mon 
pauvre cœur et les malheurs irréparables que je me 
suis attirés en offensant l'Époux bien-aimé de mon 
âme! Pourquoi donc ai-je reçu le jour? et que me 
reste-t-il, sinon les abîmes d'un éternel désespoir? 



DE LA SAGESSE ÉTEUNELLE. 161 

VII 

L'éternelle Sagesse console son Disciple. 

La Sagesse. — Pourquoi te désespérer? Ne suis-je 
pas venue dans ce monde par amour pour toi, pour te 
réconcilier avec mon Père, et pour te rendre une gloire 
plus grande que celle de l'innocence ? 

Le Disciple. — Quelle est cette voix qui parle si 
doucement à mon cœur et qui console mon àme rejetée 
du ciel et de la terre ? 

La Sagesse. — Tn ne me reconnais pas? Pourquoi 
tomber dans l'abattement? L'excès de ta douleur 
t'égare, mon fils bien-aimé: ne sais-tu pas que je suis 
la Sagesse du Père , si ])leine de tendresse et de bonté ! 
Oh ! oui , je suis un abîme de miséricorde que les saints 
eux-mêmes ne peuvent mesurer, et qui est toujours 
ouvert pour recevoir tous les cœurs humiliés et contrits. 
N'ai -je pas déjà souffert pour toi la pauvreté, l'exil, la 
mort de la Croix? Et me voici encore pâle et sanglant, 
avec ce même amour qui m'a placé entre ton àme et 
les justes rigueurs de mon Père. Je t'appartiens; je 
suis ton frère, ton époux, et j'ai oublié tes offenses 
comme si tu ne les avais jamais commises; mais à 
l'avenir, livre -toi tout à moi et ne te sépare jamais de 
ma volonté. 

Relève donc la tête, regarde-moi , prends courage, et 
purifie-toi dans mon sang ; pour gage de notre récon- 

11 



162 LE LIVI\E 

ciliation, prends cet anneau, ce vêtement, celte chaus- 
sure, et célébrons d'amoureuses fiançailles; car en vé- 
rité , ton âme sera mon épouse chérie et bien-aimée; ta 
douleur m'a séduit, et je n'ai pu résister à tes gémisse- 
ments : j'ai tant de compassion pour les cœurs affligés! 
L'univers entier brûlerait, ses flammes ne dévoreraient 
pas plus avidement une poignée de paille que mon in- 
satiable miséricorde ne reçoit une âme pénitente. 

Le Disciple. — Père miséricordieux, mon doux 
frère, mon aimable époux, la seule joie de mon cœur, 
vous voulez donc m'écouter, me pardonner malgré mes 
bassesses et mon indignité ! Quelle grâce, quelle clé- 
mence, quelle miséricorde ! Je vous adore, je vous bénis, 
je vous remercie , je me prosterne à vos pieds , et je vous 
offie votre Fils unique, mort pour moi sur la Croix : 
c'est l'arc-en-ciel de la paix qui vous fera oublier toutes 
mes iniquités. 

Oui, je renais dans les bras de Jésus crucifié; je me 
plonge dans ses plaies, j'attache mon âme à son âme, 
mon cœur à son cœur, afin que, vivant ou mort, je ne 
sois jamais séparé de ses tendres embrassements. Désor- 
mais, plutôt la mort , le purgatoire ou l'enfer, qu'une 
offense contre mon Seigneur et mon Rédempteur. Que 
ne puis-je adresser au ciel des gémissements capables 
de me briser le cœur! Je voudrais me voir mourir de 
l'excès de ma douleur, parce que plus vous me pardon- 
nez avec bonté mes péchés, plus je me reproche amère- 
ment de vous avoir offensé , et d'avoir montré tant d'in- 
gratitude envers votre miséricorde infinie. 

Quelles actions de grâces vous rendrai-je , ô Sagesse 



DE L^ SAGESSE ÉTERNELLE. 163 

éternelle , ma douceur, ma consolation , pour avoir par 
vos plaies fermé mes blessures, que nulle créature ne 
pouvait guérir? Enseignez- moi du moins la manière 
de porter dans mon corps les marques de votre amour, 
afin que le monde entier, que les anges et les saints 
du ciel sachent bien que je ne suis pas insensible à 
rinfinie charité qui vous fait secourir un malheureux 
sans espoir. 

La Sagesse. — Si tu es spirituellement crucifié avec 
moi, tu porteras dans ton corps les signes de mon 
amour. Donne-moi généreusement tout ton être, tout 
ce qui t'appartient , sans jamais rien reprendre ; ne 
touche qu'au strict nécessaire , et alors tes mains seront 
attachées à la Croix. Fais ce qui est bien avec joie, force 
et persévérance, et ton pied gauche sera uni au mien. 
Fixe en moi seul ton âme inconstante , ton cœur volage 
et tes pensées errantes, et ton pied droit sera crucifié; 
prends garde que l'énergie de ton corps et de ton âme 
ne s'affaiblisse avec le temps , et te laisse retomber 
dans la nonchalance , et tu auras tes bras étendus sur la 
Croix, toujours prêts à faire ma volonté. Fatigue ton 
corps dans les exercices spirituels , en l'honneur de 
mes jambes défaillantes , et ne lui permets jamais de 
satisfaire ses désirs. 

Les dégoûts , les épreuves , les afflictions qui vien- 
dront te surprendre et t'accabler, t'uniront à moi dans 
les étreintes de ma Passion , et tu revêtiras par l'amour 
ma douloureuse ressemblance. Ta privation de toutes 
consolations, tes combats contre la nature me rendront 
ma vigueur première ; les douleurs de ton corps seront 



16/i LE LIVRE 

comme un lit de repos pour mes membres fatigués, ta 
haine contre le péché réjouira mon âme, ta tendresse 
adoucira mes douleurs, et ta ferveur m'enflammera 
d'amour. 

Le Disciple. — J'attends de vous ces dons, ô Sagesse 
éternelle, et je soumets ma volonté à votre bon plaisir; 
car vous servir est facile, et votre joug est véritablement 
doux et léger. Us le savent surtout ceux qui ont déjà 
porté le joug accablant de l'iniquité. 



VlU 

Combien la tiédeur de Tàme est dangereuse. 

Le Disciple. — mon très-doux Seigneur, combien 
je suis heureux lorsque je vis avec vous, et combien je 
suis triste et défaillant lorsque je m'égare loin de vous 
au milieu des créatures, ne fût-ce qu'un instant! Je 
ressemble au jeune faon qui a perdu sa mère et que 
poursuivent les chasseurs. 11 fuit tout tremblant, et ne 
s'arrête que lorsqu'il est en sûreté dans le lieu secret 
qui l'a vu naître ; et moi je fuis, je cours vers vous, et 
je soupire avec ardeur après les eaux vives que vous 
répandez. Une heure sans vous me paraît une année, 
un jour sans votre douce intimité me semble une 
éternité. 

mon Jésus, vous êtes pour moi un bel et doux 
ombrage, un arbrisseau fleuri, un rosier tout chargé 
de roses délicieuses. Jésus, étendez vers moi les 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 165 

rameaux sacrés de votre divinité et de votre humanité. 
Votre visage. Seigneur, rayonne la grâce , votre bouche 
répand des paroles de vie, vos entretiens sont des 
miroirs de perfection , d'humilité , de mansuétude. 
bienheureuse contemplation des saints! oh! combien 
j'envie celui que vous favorisez de votre tendresse ! 

La Sagesse. — Hélas! beaucoup y sont appelés, 
mais combien peu sont élus! 

Le Disciple. — Est-ce vous, Seigneur, qui les 
rejetez? ou bien s'éloignent-ils eux-mêmes de vous? 

La Sagesse. — Regarde cette vision que je te pré- 
sente, et comprends- en la signification. Voici une 
ancienne ville fortifiée qui tombe en ruine; les fossés 
se comblent, les murailles se fendent, les tours 
s'écroulent et toutes les maisons se délabrent; les habi- 
tants, qui s'y agitent en grand nombre, ressemblent 
plutôt à des bêtes qu'à des hommes. Vois maintenant 
ce pèlerin vénérable qui s'appuie sur son bâton ; il est 
pauvre, étranger, accablé de fatigue; il demande l'au- 
mône et cherche qui voudra bien lui donner le vivre 
et le couvert; mais il ne trouve partout que des refus 
grossiers , et il se plaint amèrement en disant : ciel, 
ô terre, soyez émus de compassion et pleurez avec moi 
de me voir ainsi traité et renié par ce peuple pour 
lequel j'ai souffert avec tant d'amour ! 

Cette ville est la vie religieuse , autrefois si pure, si 
sainte, si puissante, et maintenant presque entièrement 
tombée et perdue. Les fossés, les murailles , ce sont 
les fortifications de l'obéissance , de la pauvreté , de la 
chasteté; elles sont toutes ouvertes et toutes ruinées; 



166 LE LIVRE 

on n'en voit plus que les traces dans quelques céré- 
monies, quelques usages et quelques actes extérieurs. 
Ces habitants méconnaissables , ce sont les chrétiens 
qui, sous une apparence de sainteté, ont un cœur 
tout dévoué au monde et aux choses temporelles. Moi, 
je suis le pèlerin appuyé sur le bâton de la Croix. 
J'étais autrefois bien aimé , bien honoré ; et main- 
tenant on me chasse , on m'insulte presque partout. 
La voix de ma Passion s'élève contre ces hommes , 
qui oublient leur vocation et mon amour, qui sont si 
tièdes, si relâchés; je ne puis rien en obtenir pour 
prix de ma mort douloureuse et de mon infinie charité. 
Quelques-uns cependant vivent saintement, et ceux- 
là , je les console dans la vie , je les reçois sur mon 
sein dans la mort; je les élève et je les glorifie en pré- 
sence de tous les anges du paradis. 



IX 

Qu'il est impossible de servir à la fois Dieu et les créatures. 

Le Disciple. — Seigneur, mon âme est bouleversée 
lorsqu'elle considère qu'étant si aimable, les hommes 
pensent si peu à vous, qu'ils vous fuient et qu'ils vous 
méprisent après tant de bienfaits. Combien y en a-t-il 
qui semblent vous aimer, et qui ne vous aiment pas, 
parce qu'ils prétendent allier votre service à l'amour 
coupable des créatures ! 

La Sagesse. — Ceux-là bâtissent dans le vide et sur 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 167 

le vent, car il est aussi impossible de m'aimer en 
aimant les créatures , que de renfermer dans un petit 
vase l'immensité du ciel. Comment peut-on mêler ce 
qui passe avec l'éternité? N'est-ce pas folie de vouloir 
placer le Roi des rois dans l'hôpital des pauvres ou dans 
la cabane d'un esclave? Celui qui veut recevoir dans 
son cœur un hôte si grand doit nécessairement en 
bannir l'amour de toutes les créatures. 

Le Disciple. — Hélas! combien sont égarés les mal- 
heureux qui ne veulent pas comprendre la vérité de ce 
que vous dites ! 

La Sagesse. —Dans les profondes ténèbres où ils 
sont plongés, ils suent et se tourmentent pour atteindre 
les plaisirs du monde, qui leur échappent sans cesse et 
dont ils ne jouissent jamais selon leurs désirs; ils ren- 
contrent dix contrariétés avant de pouvoir satisfaire une 
seule fois leurs mauvais penchants , et plus ils obéis- 
sent à leurs passions, plus ils éprouvent de tortures et 
d'ennuis. Leur cœur, séparé de Dieu et en guerre avec 
lui, devient nécessairement la proie de continuelles 
terreurs. Leurs joies passagères sont encore mêlées de 
mille dégoûts et pleines d'amertumes. Le monde est 
trompeur, infidèle, volage; s'il fait naître une espé- 
rance, c'est pour la détruire sur-lechamp. Jamais une 
âme n'a pu trouver dans les créatures cette joie pure , 
cet amour véritable , cette paix inaltérable qui seraient 
son repos et son bonheur. 

Le Disciple. — mon Jésus, n'est-ce pas une 
chose lamentable de voir tant de cœurs si aimables et 
si aimants , tant d'âmes si belles et si pleines de votre 



168 LE LIVRE 

image, qui auraient pu partager votre trône et votre 
puissance pour commander au ciel et à la terre, et qui 
vivent misérablement privés de votre lumière , et se 
laissent tomber dans la plus honteuse dégradation? Ne 
vaudrait-il pas mieux pour eux mourir de la mort la 
plus cruelle que de vous perdre , vous qui êtes Téter- 
nelle et véritable vie? pauvres insensés! que de 
malheurs vous entassez sur vos têtes! que de ruines 
pour votre âme ! Comme vous perdez ce temps qu^on 
ne retrouve plus! Et vous vivez au milieu de ces dé- 
sastres comme s'ils ne vous regardaient pas. 



Combien se trompent les tièdes et les mondains. 

Le Disciple. — miséricordieuse Sagesse , éclairez 
ces pauvres ignorants. 

La Sagesse. — Ce ne sont pas des ignorants , car à 
toute heure ils sentent , ils comprennent leurs mi- 
sères; mais ils veulent s'en distraire afin de jouir de 
leurs plaisirs; ils tâchent d'excuser leurs erreurs: ils 
s'apercevront qu'ils se sont trompés eux-mêmes, mais 
il ne sera plus temps. malheur qui étonne et qu'on 
ne saurait trop plaindre ! 

Le Disciple. — douce Sagesse, comment expliquer 
une pareille folie? 

La Sagesse. — C'est qu'ils veulent fuir les fatigues 
et les croix de mon humanité. Ils pensent mener une 
vie plus douce et plus joyeuse, et ils tombent dans les 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 169 

angoisses et les tourments; ils rejettent mon joug, qui 
est doux; ils m'abandonnent, moi qui suis le souverain 
Bien, et ils rencontrent en échange le souverain mal. 
Ils craignent le brouillard , et ils trouvent la tempête ; 
par un juste jugement de ma justice , ils vivent acca- 
blés sous le poids insupportable de mille misères. 

Le Disciple. — Mais quelle ressource auront ces 
cœurs égarés, si ce n'est de revenir à vous en gémis- 
sant, miséricordieuse Sagesse? 

La Sagesse. — Je suis toujours prête à les éclairer, 
pourvu qu'ils veuillent sincèrement être éclairés. Je ne 
manque à personne , si ce n'est à celui qui se manque 
à lui-même; je n'abandonne que ceux qui s'abandon- 
nent eux-mêmes. 

Le Disciple. — Qu'il est pénible de se séparer de 
ce qu'on aime ! 

La Sagesse. — Oui , mais je puis remplacer tout ce 
qu'on aime. 

Le Disciple. — Mais il est bien difficile de quitter 
des affections et des plaisirs dont on a l'habitude. 

La Sagesse. — Il sera plus difficile d'endurer un 
jour les tourments de l'enfer. 

Le Disciple. — Us sont si tranquilles, qu'ils ne peu- 
vent croire peut-être au malheur qui les menace? 

La Sagesse. — Comment ne sais-tu pas que le 
péché, par sa nature même, trouble le cœur, bou- 
leverse l'esprit, détruit la paix, la grâce ,1a pudeur, et 
fait tomber dans un profond aveuglement qui rend 
l'âme malheureuse en l'éloignant de Dieu et en la pri- 
vant de son secours? 



170 LE LIVRE 

Le Disciple. — Cela est vrai , Seigneur, mais ce 
sont des âmes tièdes qui se persuadent qu'elles n'ont 
rien à se reprocher et qu'elles ne courent aucun dan- 
ger ; elles vivent dans des apparences de religion , et 
pensent que leur amour est spirituel et non terrestre. 

La Sagesse. — Une poussière , quoique blanche , 
n'obscurcit-elle pas le regard aussi bien que la cendre? 
Oii trouver plus de sainteté et de dévouement que parmi 
mes Apôtres? Et cependant il a fallu me séparer d'eux, 
afin de les mieux disposer à recevoir l'Esprit d'en haut. 
Combien plus doit nuire la présence des hommes ! en 
trouvera-t-on un seul qui puisse conduire à Dieu ? La 
gelée aux premiers jours du printemps ne détruit 
pas plus rapidement les fleurs naissantes , que l'amour 
fragile des hommes et leurs conversations inutiles 
n'éteignent la ferveur de la vie religieuse. Où sont 
maintenant ces couvents qui , comme des vignes fleu- 
ries, répandaient, à leur origine, la douce odeur de 
leurs vertus par tout le monde? Où sont ces jardins si 
parfumés, ces paradis terrestres que Dieu aimait à 
habiter? Ne sont-ils pas maintenant dépouillés de leurs 
parures et tout pleins de ronces et d'orties? Où est 
l'ardeur des premiers saints? Où sont leurs larmes, 
leurs pénitences, leurs contemplations, leur silence, la 
pauvreté , l'obéissance , la pureté de leur vie? Mais ce 
qu'il y a de plus malheureux et de plus irréparable, 
c'est que la tiédeur est devenue maintenant comme un 
état naturel. On fait consister la rehgion et la sainteté 
dans quelques formes extérieures, dans quelques céré- 
monies; et c'est ce qui tue la vie du cœur et la beauté 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 171 

intérieure des âmes. Hélas! hélas! que d'heures perdues 
en pensées vaines, en discours inutiles, en histoires fri- 
voles , en plaisanteries et en fêtes ! 

Le Disciple. — divine Sagesse, que vos paroles 
sont terribles et capables d'ébranler les cœurs les plus 
durs! J'en suis tout épouvanté. 



XI 



Combien la Sagesse éternelle est aimable , et quelles douceurs 
elle réserve aux âmes. 



Le Disciple. — Je me rappelle , très -aimable 

Sagesse , ces douces paroles que vous avez dites dans 

vos livres saints pour séduire les âmes et les gagner à 

votre amour : « Venez à moi , vous tous qui me désirez, 

« et vous serez remplis de mes enfantements. Je suis la 

« mère du bel amour. Mon esprit est plus doux que le 

« miel, et ce que je donne est préférable à ses rayons. 

« Le vin et la musique réjouissent le cœur, mais 

« l'amour de la Sagesse le réjouit bien davantage (1). » 

Vous vous montrez si aimable et si belle au cœur des 

hommes , que tous devraient s'attacher à vous seule , 

s'embraser de votre amour et soupirer sans cesse après 

votre lumière. Vos paroles allument des flammes; elles 



(1) Transite ad me , omnes qui concupiscitis me, et a generationibus 
meis implemini. Ego mater pulchrae dilectionis. Spiritus enim meus su- 
per meldulcis, et haereditas mea super mel et favum.— Vinumet musica 
lœtificant cor, et super utraque dilectio sapientiae. (Eccl., xxiv; — xl.) 



172 LE LIVRE 

sortent de votre bouche avec une telle suavité, une 
telle douceur, qu'elles blessent les enfants au berceau et 
qu'elles éteignent toute affection terrestre en ceux qui 
sont encore à la fleur de leur âge. Aussi , je vous avoue 
que je désire bien ardenjment entendre de vous quel- 
ques paroles sur votre ineffable douceur : ô Sagesse , 
ma très-chère épouse, mon unique amie, consolez mon 
âme , votre pauvre servante , car je me suis endormi à 
votre ombre; mon esprit veille et mon cœur attend. 

La Sagesse. — Ecoute, ô mon fils, et recueille avi- 
dement mes paroles. Je suis par moi-même le Bien 
suprême, incompréhensible , qui a été , qui est et qui 
sera; Bien infini , incommunicable, qu'on ne peut 
jamais comprendre ni expliquer; et cependant je me 
communique aux âmes saintes sous des formes sensibles 
afin de m'accommoder à leur faiblesse. Je me montre 
sous le voile des paroles et des images , comme l'éclat 
du soleil qui se montre à travers les nuages ; et en 
éclairant ainsi ton cœur au milieu des ombres cor- 
porelles, je te donne une intelligence supérieure de 
moi-même et de mon amour. 

Revêts-toi donc de moi; rempHs ton âme de toutes 
les perfections possibles, afin de me recevoir avec hon- 
neur et amour, parce que tout ce qu'il y a de beau , 
d'honnête, de pur, de saint, en toi et dans toutes les 
âmes du ciel et de la terre, se trouve en moi d'une 
uîanière plus excellente et avec une abondance que 
l'intelligence humaine ne pourra jamais comprendre ; 
ma naissance est illustre et ma parenté glorieuse , car 
je suis le Verbe bien- aimé du cœur de mon Père ; je 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 173 

suis infini comme lui, puisqu'il m'a engendré de sa très- 
pure substance , et je réjouis ses regards dans l'inef- 
fable charité du Saint-Esprit. 

Je suis le trône de la félicité parfaite, je suis la cou- 
ronne de toutes les âmes ; mes yeux sont si resplendis- 
sants, ma bouche si délicate, mes joues si blanches et 
si vermeilles , ma beauté si pleine de grâce et de ma- 
jesté, que si, pour me voir, tu pouvais brûler dans 
une fournaise jusqu'au dernier jugement , tu n'aurais 
pas encore assez payé le bonheur de me contempler un 
seul instant. 

Mon vêtement est d'une laine éblouissante de blan- 
cheur; il est orné des fleurs les plus charmantes que 
fait naître l'aurore. Le mois de mai le plus riche, le 
plus agréable , quand on le compare à moi , ne semble 
offrir que des ronces sauvages; je suis la source du bon- 
heur, et par ma divinité je cause aux anges des joies 
d'amour si pures , que mille années leur semblent à 
peine une heure rapide. Toute l'armée céleste me 
regarde sans cesse avec une admiration nouvelle ; les 
cœurs des saints se reposent en moi , et toutes les âmes 
bienheureuses s'y contemplent dans l'extase ; je fais 
d'une seule parole naître tous les concerts des anges, 
et je remplis le ciel des mélodies les plus ineffables; je 
suis si aimable et si désirable , que tous les cœurs de- 
vraient se briser d'amour en soupirant après ma lumière 
et ma beauté. 

Je suis la pureté même , toujours présente aux âmes 
chastes; je leur parle dès qu'elles m'écoutent, partout, 
à table, au lit, en voyage. En moi se trouve tout ce 



174 LE LIVRE 

qu'on peut désirer, et rien de ce qu'on peut craindre; 
car je suis ce Bien infini et sans mélange dont une 
seule goutte est d'une douceur si puissante, qu'elle fait 
paraître amères toutes les joies du inonde et mépri- 
sables tous ses honneurs. Ceux qui me veulent sincè- 
rement dans le silence de l'esprit, loin du trouble causé 
par les formes et les paroles sensibles, se transforment 
en moi et se confondent dans mon bon plaisir ; là ils 
retrouvent ainsi leur principe, et goûtent une liberté 
sainte, une pureté parfaite et assurée, une conscience 
calme et sans souillure. Ya-t-il un bonheur plus grand 
que de vivre dans la joie et de mourir sans crainte? 



Xll 

Comment Dieu aime les âmes d'une manière particulière. 

Le Disciple. — Bien vraiment incompréhensible! 
ô unique amour de mon cœur ! heureux l'instant où 
l'on jouit de votre lumière et de votre présence ! Mais 
daignez , je vous en prie, apaiser une crainte qui 
trouble mon bonheur. Un rival pour l'amour est 
comme l'eau pour le feu : le cœur n'accepte aucun 
partage. Comment pouvez-vous m'aimer parfaitement 
si vous en aimez tant d'autres , et si tant d'autres vous 
aiment? Diles-moi ce que je deviendrai , quel sera mon 
rang ? 

La Sagesse. — Je suis l'amour infini qui n'est ni 
borné par l'unité, ni épuisé par la multitude; j'aime 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 175 

particulièrement et uniquement chaque âme ; je te ché- 
ris, je m'occupe de toi comme si je n'en aimais pas 
d'autres, comme si tu étais seul au monde. 

Le Disciple. — mon Jésus ! que dites-vous? où 
suis-je? qui ravit ainsi mon cœur? «Mon âme s'est 
fondue, parce que son bien-aimé lui a parlé. Détour- 
nez vos yeux de moi , parce qu'ils me font évanouir (1). » 
Quel cœur de glace ne s'attendrirait et ne s'enflamme- 
rait à de si délicieuses paroles? Oui, heureuse l'âme 
qui devient votre épouse , votre bien-aimée ! De quelles 
consolations célestes , de quelles douceurs vous la com- 
blez ! par combien de faveurs secrètes et de caresses 
vous lui témoignez votre amour ! Sainte Agnès l'expri- 
mait lorsqu'elle disait , dans sa naïveté virginale : 
« C'est son sang qui orne mes joues (2). » 

Allons, mon cœur, plus de nonchalance; il faut 
contempler, gémir, soupirer, tâcher de goûter au moins 
une fois cet amour avant de mourir. Quelle folie que la 
tienne, d'être paresseux et indifférent pour le Bien su- 
prême, pour le Bien souverainement aimable qui apaise 
tous les besoins et satisfait tous les désirs ! Que veux-tu 
faire de ce monde frivole et trompeur? Peut-on compa- 
rer Famour grossier des créatures avec l'amour si pur 
du Créateur? 

Eloignez-vous de moi, pauvres partisans du monde; 
qu'aucun de vous ne m'approche et ne me regarde, 
parce que j'ai choisi la divine Sagesse pour la bien- 

(1) Anima mea liquefacta est , ut locutus est. — Averte oculos tuos a 
me, quia ipsi me avolare fecerunt. (Cant., v, 6; vi , 4.) 

(2) EtsaDguis ejus ornavit gênas raeas. 



176 LE LIVHE 

aitnée de mon cœur, et je lui ai donné mon âme, mes 
facultés, mes pensées, mes affections, mes sens, mon 
corps, mon cœur, toutes mes forces. Oh ! si je pou- 
vais, ô mon Jésus, vous écrire en lettres d'or dans le 
fond de mon cœur! si je pouvais vous faire pénétrer 
toutes les fibres de mon âme de telle sorte que ni le 
temps ni l'éternité ne pussent effacer mon ouvrage! 
Ah! Jésus, faites-moi donc mourir d'amour, afin que 
je ne sois jamais séparé de vous , qui êtes tout mon 
bien. 

XIII 



Comment la divine Sagesse est à la fois aimable et terrible, 
combien ses voies sont cachées. 



Le Disciple. — Sagesse éternelle ! vous qui êtes 
si douce et si aimable , comment êtes-vous si sévère et 
si terrible? d'où vient cette lumière qui plaît et qui 
effraie? Lorsque je vois les rigueurs de votre justice , je 
tremble de tous mes membres, et je dis en soupirant : 
Malheur à qui vous offense! car vous exercez en secret 
votre justice , même envers vos plus chers amis, et vos 
jugements sont sans appel. Que votre visage est ter- 
rible! on dirait un ciel noir et plein d'orages, dont les 
tonnerres et les feux vont bouleverser le monde. Qu'est 
donc devenue votre patiente miséricorde? Votre colère 
est plus à craindre que les flammes de l'enfer. Com- 
ment dire que vous êtes aimable, si vous nous glacez 
d'épouvante? 



DE LA SAGESSE ÉTEUNELLE. 177 

La Sagesse. — Je suis fidèle , et je ne change ja- 
mais ; c'est vous qui changez, puisque vous vous pré- 
sentez tantôt avec une conscience pure, tantôt avec un 
cœur souillé par le péché. De ma nature, je suis l'ami 
des âmes, mais je suis juste aussi, et je sais me faire 
craindre en châtiant sévèrement les pécheurs. Le hut 
de ma sagesse , en demandant à ceux que j'aime une 
crainte chaste et filiale, un amour tendre et sincère, 
n'est-il pas de leur inspirer l'horreur du péché et de 
les unir à moi par des liens indissolubles? 

Le Disciple. — Cela est vrai. Seigneur, et vous 
m'expliquez le plan de votre divine providence ; mais 
ce qui m'étonne encore, c'est qu'une âme qui brûle de 
votre amour et qui soupire après les douceurs de votre 
présence , ne vous trouve pas et n'obtient pas de vous 
une seule parole. Pourquoi, quand on vous aime, fuir 
et vous taire de la sorte ? 

La Sagesse. — Toutes les créatures ne parlent-elles 
pas, ne répondent- elles pas pour moi? 

Le Disciple. — Mais cela suffit-il à l'amour? 

La Sagesse. — Tout ce que j'ai dit sur terre de 
tendre et d'aimable doit suffire aux âmes qui me cher- 
chent : les saintes Ecritures ne font-elles pas connaître 
tout mon amour? 

Le Disciple. — Mais, Seigneur, que sont vos paroles 
et vos Ecritures quand on désire votre présence ? Lire 
les lettres d'un ami et recevoir de ses nouvelles, n'est 
pas le posséder. Et vous , mon Jésus , vous êtes un ami 
si doux, si beau, si divin, si incompréhensible, que 
tous les anges me parleraient de vous sans pouvoir 

\2 



178 LE LIVUE 

«'\paiser mon cœur et Tempêcher de soupirer après votre 
présence. Ne m'êtes -vous pas plus cher que le ciel 
tout entier? Où est la fidélité de votre amour? L'épouse 
dont vous avez ravi le cœur vous attend ; elle vous dé- 
sire, elle gémit, elle soupire, elle se meurt du besoin 
de votre présence ; elle vous crie du fond de son cœur : 
« Revenez! revenez (1) ! » Elle dit à ses compagnes: 
Répondez, je vous en conjure, ne l'avez -vous pas 
trouvé? Viendra-t-il , ne viendra-t-il pas? Le possède- 
rai-je enfin dans mon cœur, ou restera t-il éloigné pour 
me faire mourir? Seigneur, vous entendez les gémis- 
sements et les cris de l'àme qui vous aime , et vous 
gardez le silence. 

La Sagesse. — Oui , je les entends , et avec délices. 
Mais, dis-moi, puisque tu t'étonnes de mon silence, 
quelle est la plus grande jouissance que puisse ressentir 
l'ange le plus élevé du paradis? 

Le Disciple. — Seigneur, je ne le sais pas ; dites- 
le-moi vous-même. 

La Sagesse. — La plus grande jouissance que puisse 
ressentir l'ange le plus élevé du paradis, est de sou- 
mettre toute chose à ma volonté; et si ma volonté est 
de lui faire arracher de mauvaises herbes et des orties 
dans un champ , il l'accomplira de tout son cœur et 
avec un plaisir infini. 

Le Disciple. — Je vous comprends, ô mon Jésus, 
vous voulez m'apprendre que le véritable amour doit 
entièrement s'abandonner à la volonté de l'objet aimé; 

(l) Revertere, revertere. (Cant.^ vi, 12.) 



DE LA SAGESSE ÉIERNELLE. 179 

et que, selon sa décision , le doux doit lui plaire autant 
que l'amer, la ferveur et les consolations autant que la 
sécheresse et l'abandon. 

La Sagesse. — Oui, certainement. La plus parfaite 
soumission d'une âme est celle qu'elle mqjître dans la 
privation de toute faveur et dans l'abnégation com- 
plète d'elle-même. 

Le Disciple. — Gela est bien difficile. 

La Sagesse. — Mais où s'éprouve la vertu, si ce n'est 
dans les choses contraires? Tu dois savoir aussi que 
bien souvent , lorsque je visite les âmes , je me trouve 
indignement repoussé et traité comme un étranger. 
Quant aux âmes qui m'aiment, non-seulement je viens 
en elles avec l'effusion de la tendresse, mais j'y reste, 
j'y habite , j'y fixe ma demeure secrète ; et personne ne 
s'en aperçoit, excepté le petit nombre qui vit solitaire, 
éloigné des choses de ce monde , et le cœur tourné 
vers moi pour connaître mes désirs et les suivre. 



XIV 

Quels sont les signes de la présence de Dieu. 

Le Disciple. — Seigneur, je vois que vous êtes un 
ami secret et mystérieux. Mais, dites-moi, quels sont 
les signes de votre présence? comment pourrai -je la 
reconnaître? 

La Sagesse. — Tu ne pourras jamais mieux recon- 
naître et apprécier ma présence qu'au moment où je 



180 LE LIVRE 

me cache , où je me retire de l'àme qui m'appar- 
tient. C'est alors que lu sauras par expérience ce que 
je suis et ce que lu es : on connaît le soleil par ses 
rayons, dont on ne peut contempler le foyer. Je suis 
le Bien suyrême , éternel , sans lequel lu ne serais 
pas , sans lequel rien de bon n'existerait. Je rayonne 
et je me communique aux créatures, et je les revêts 
de bonté. Ce sont mes dons qui révèlent ma pré- 
sence; mais moi, je ne me montre jamais à décou- 
vert. Rentre en toi-même , et distingue les roses des 
épines , les fleurs de l'herbe des champs. Aime la 
vertu et déteste le vice ; connais-moi et connais-toi , tu 
auras alors des signes certains de ma présence cachée. 

Le Disciple. — Très-doux Jésus, je remarque en 
moi une grande diversité d'existence. Quand vous 
m'abandonnez , je deviens comme un malade à qui 
rien ne plaît, à qui tout répugne : mon corps est faible 
et engourdi , mon àme est pesante ; à l'intérieur, je 
suis dans l'aridité ; à l'extérieur, dans la tristesse; tout 
ce que je vois, tout ce que j'entends me déplaît, et cela 
sans raison. Je me sens porté au mal, faible contre 
l'ennemi , et sans énergie pour le bien; enfin je suis 
comme une maison bouleversée par l'absence du père 
de famille. 

Mais lorsque votre lumière brille dans mon âme 
comme une étoile divine, l'obscurité disparaît. La dou- 
leur m'abandonne, mon cœur sourit, mon esprit 
s'élève , et mon âme trouve en tout sa joie et son bon- 
heur ; tout ce qui m'arrive au dedans et au dehors se 
change en actions de grâces. Ce qui me semblait d'abord 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 181 

dur, désagréable, me devient tout à coup doux et facile. 
Les jeûnes, les veilles, les épreuves de la vie, dès que 
vous êtes présent, me paraissent des plaisirs. Dans cet 
état j'éprouve une grande confiance et une ardeur gé- 
néreuse , que je ne ressens jamais lorsque je suis seul 
et abandonné. 

Mon âme déborde pour ainsi dire de clartés, de 
vérités lumineuses ; mon cœur se remplit de douces 
méditations, ma langue s'exprime avec chaleur, mon 
corps ne craint aucune fatigue, et tous ceux qui m'ap- 
prochent et me parlent s'en vont éclairés et contents. 
Enfin , il me semble que j'ai triomphé du temps et de 
l'espace, et que j'habite déjà les parvis de la Jérusalem 
céleste. Oh! que je serais heureux si cet état pouvait 
durer ! Mais, hélas ! ma félicité disparaît tout à coup; je 
retombe dans ma nudité, dans mon aridité première; 
ma tristesse s'accroît des regrets de mon bonheur 
perdu , et il faut bien du temps , bien des larmes , bien 
des soupirs avant de revenir à mes délices. Quelles 
alternatives. Seigneur! Où en est la cause? Est-elle en 
vous ou en moi? 

La Sagesse. — Tu n'as en toi que des vices et des 
défauts; je suis, et tu n'es pas : c'est là ce qui entretient 
l'amour. Tant que celui qui aime possède son ami , il 
n'en comprend pas bien la douceur; mais lorsque cet 
ami s'éloigne , il apprécie le charme de sa présence. 



i82 LE LIVRE 

XV 

Pourquoi on ne peut pas toujours jouir de la présence de Dieu. 

Le Disciple. — Seigneur, cette loi de votre amour 
est bien dure. Dites -moi, je vous prie, si parmi vos 
serviteurs , quelques-uns vivent sans ces alternatives 
de fuite et de retour, de présence et d'absence. 

La Sagesse. — Il y en a bien peu , parce que jouir 
de ma présence sans aucune interruption , c'est la vie 
de la patrie , et non celle de l'exil. 

Le Disciple. — Mais enfin , puisqu'il y en a quel- 
ques-uns, qui sont-ils? 

La Sagesse. — Ce sont lésâmes pures qui appar- 
tiennent à l'éternité et qui vivent avec Dieu libres de 
toute créature, et parfaitement transformées en lui. 

Le Disciple. — Très-doux Jésus, enseignez-moi 
donc comment je dois agir avec vous pour arriver, 
autant que le permettra ma faiblesse, à cet état de 
pureté et d'union. 

La Sagesse. — Dans le temps de l'affliction , rap- 
pelle-toi mes consolations, et quand je te consolerai , 
n'oublie pas les épreuves que je t'ai fait supporter. C'est 
le moyen de ne pas t'enorgueillir lorsque tu jouiras 
de ma grâce , et de ne pas te laisser abattre lorsque tu 
seras dans l'affliction; et si, à cause de ta fragilité, tu 
ne te sens pas la force de renoncer à mes douceurs 
spirituelles, attends-les avec patience et recberche-moi 
avec amour. 



DE LA SAGESSE ÉTEIINELLE. J83 

Le Disciple. — Seigneur, l'espérance qui attend 
trop longtemps est un véritable tourment. 

La Sagesse. — Mon fils, celui qui veut aimer ici- 
bas a besoin de jouir de ce qu'il aime et d'en être 
privé tour à tour, de passer de la joie à la triîtesse, et 
de comparer le bien avec le mal. Ne crois pas qu'il suf- 
fise de penser à moi une heure par jour seulement. Celui 
qui veut entendre intérieurement mes douces paroles, et 
comprendre les secrets et les mystères de ma Sagesse , 
doit toujours être avec moi , toujours penser à moi. 

Pourquoi être si distrait de ma présence, puisque je 
ne le suis jamais de la tienne? Je tiens sans cesse mes 
yeux attachés sur ton âme; pourquoi ton cœur m'aban- 
donne-t-il souvent pour errer dans des pensées étran- 
gères? Comment recevoir mes inspirations et écouter 
les confidences de mon amour au milieu de tant 
d'images vaines et de ces choses auxquelles il faudrait 
d'abord mourir? Tu m'oublies , moi , le Bien unique , 
suprême, éternel , lors même que tu es tout inondé de 
ma divine présence. N'est-il pas honteux d'avoir en soi 
le règne de Dieu, et d'en sortir pour s'occuper des 
créatures? 

Le Disciple, — Et quel est. Seigneur, ce règne de 
Dieu qui est au dedans de moi-même ? 

La Sagesse. — La justice , la sainteté, la paix, la 
joie dans l'Esprit saint. 

Le Disciple. — Mon Jésus , je comprends vos 
paroles , et je vois que vous avez pour l'âme des voies 
secrètes et cachées ; que vous la retirez d'elle-même 
peu à peu pour la soutenir et la porter à aimer et à 



18a LE LIVRE 



connaître voire divinité : et c'est ainsi que l'âme, en 
méditant votre seule humanité , commence à entrer 
dans l'abîme de votre Majesté. 



XVI 



Combien les hommes ont tort de se plaindre des croix et des difficultés 
qu'ils rencontrent dans les voies de Dieu. 



Le Disciple. — Seigneur, daignez répondre aux 
plaintes de ceux qui disent : L'amour de Dieu est vé- 
ritablement d'une douceur extrême, mais ne le paie- 
t-on pas bien cher? Pour le goûter, il faut supporter 
des croix, des épreuves cruelles; il faut endurer la 
haine, les persécutions et les mépris du monde. Dès 
qu'une âme veut entrer dans les voies de l'esprit et de 
l'amour, elle doit se préparer à toutes sortes de peines. 
Peut- on, Seigneur, trouver de la douceur dans ces 
afflictions, et comment permettez-vous qu'elles arrivent 
à vos amis? 

La Sagesse. — Je n'ai jamais autrement traité mes 
serviteurs et mes amis depuis le commencement du 
monde. Je les aime comme mon Père m'a aimé (l). 

Le Disciple. — C'est de cela que les hommes se 
plaignent, Seigneur; ils disent qu'il n'est pas étonnant 
que vous ayez si peu d'amis. Beaucoup commencent à 
vous aimer, mais lorsque viennent les épreuves , les 

(1) Sicut dilexit me Pater, et ego dilexi vos. (Jean, xv, 9.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 185 

afflictions, les croix, ils se repentent de s'être donnés à 
votre service, et ils retournent à leurs anciennes affec- 
tions, qu'ils vous avaient d'abord sacrifiées: n'est-ce pas 
une chose triste et déplorable? mais que leur répondre, 
ô mon Jésus? 

La Sagesse. — Pour se plaindre de la sorte, il faut 
avoir bien peu de foi, de courage et d'intelligence de 
la vie spirituelle. Mais toi , mon ami sors de la fange 
des plaisirs matériels, et regarde avec les yeux de ton 
àme qui tu es, où tu es, où tu vas; et alors tu com- 
prendras qu'en affligeant mes amis je suis loin de leur 
nuire, mais que je leur suis au contraire très-agréable 
et très-utile. 

Par nature , tu es un miroir de la Divinité , une 
imao^e de la sainte Trinité, un reflet de l'éternité : il 



y 

a en toi un désir sans bornes que je puis seul satisfaire 
parce que je suis le seul bien infini; et de même qu'une 
goutte d'eau disparaît dans l'Océan, tout ce que peut 
te donner le monde n'est rien pour ton cœur insatiable, 
tant que tu seras dans cette vallée de misère, où le bien 
est toujours mêlé au mal, le rire proche des larmes et 
la joie voisine de la tristesse. 

Personne ici-bas ne peut jouir d'une paix parfaite ; 
le monde est faux et menteur, il promet beaucoup, et 
tient peu ; ses joies sont petites , frivoles et passagères. 
Aujourd'hui , il paraîtra t' offrir des consolations, et 
demain il t'accablera de douleur : ce sont là ses plai- 
sirs. Considère d'un côté les remords, le désespoir, les 
frayeurs mortelles et les tourments des damnés , et de 
l'autre la tranquillité d'esprit, la mort paisible et la 



186 LE LIVRE 



gloire éternelle de mes serviteurs, et tu verras si c'est 
à tort que se plaignent les hommes du monde. 



XYIl 

Quelles sont les misères de ceux qui suivent le monde. 

La Sagesse. — Examine avec moi les misères qu'en- 
durent ceux qui, pendant cette vie passagère , s'adon- 
nent aux jouissances du corps et des sens. A quoi leur 
servent les joies temporelles, qui disparaissent comme si 
elles n'avaient jamais existé? Oh! combien est court un 
bonheur qui doit être suivi d'une douleur sans fin ! 
Insensés, où est maintenant cet appel au plaisir lors- 
que vous disiez : Accourez , jeunes gens dont le cœur 
est toujours joyeux, oublions tous chagrins, livrons- 
nous aux délices du monde ; à nous les fleurs, les roses, 
la verdure , les festins , la volupté des sens et de la 
chair? Dites ce qui vous en est resté. 

Ne pouvez-vous pas maintenant vous écrier: Mal- 
heur à nous! n'aurait -il pas mieux valu que nous 
ne fussions pas nés? temps misérable et passager, 
comme la mort nous a surpris à l'improviste! comme 
le monde nous a joués , nous a indignement trompés ! 
Oh! oui , toutes les croix les plus longues et les plus 
douloureuses de la vie ne sont rien en comparaison de 
ce que nous souffrons. Bienheureux celui qui n'a 
jamais goûté les joies du monde, qui n'a jamais eu un 
jour tranquille et prospère ! Nous étions fous lorsque 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 187 

nous nous imaginions que les affligés étaient abandon- 
nés de Dieu ; les voilà qui reposent dans le sein de son 
éternité , tout couronnés de gloire et d'honneur, au 
milieu des anges du paradis. Que leur importent les 
croix qu'ils ont souffertes pendant leur vie , les mépris 
et les persécutions du monde, puisque tous leurs tour- 
ments se sont changés en un bonheur si parfait , en 
des joies éternelles ! 

douleur, ô malheur infini , ô fin qui ne finit pas , 
ô mort plus cruelle que toute mort ! toujours mourir, et 
ne pouvoir jamais mourir! Adieu, mon père, adieu, 
ma mère , adieu , mes amis , je ne jouirai plus de vous. 
séparation terrible, comme elle torture, comme elle 
déchire ! grincement de dents , ô larmes , ô gémis- 
sements que rien n'arrêtera ! Montagnes , collines , 
rochers, pourquoi n'ensevelissez -vous pas sous vos 
ruines les victimes de tant de misère ! temps qui 
passe, combien vous aveuglez les cœurs! Voilà donc à 
quoi me sert d'avoir passé ma jeunesse dans les jouis- 
sances de la chair et les plaisirs des sens! vie perdue, 
malheur incompréhensible ! plus même une lueur 
d'espérance ! 

Le Disciple. — Seigneur, juge très-juste et très- 
sévère , mon cœur est glacé d'épouvante , et mon âme 
m'abandonne à la vue d'une si grande infortune. Qui 
serait assez insensible pour ne pas trembler en pré- 
sence de tourments si horribles? Je ne puis me faire à 
la seule pensée d'une âme séparée de Dieu. peine 
au-dessus de toutes les peines, mal infini^ incompré- 
hensible ! mon Jésus , mon unique amour , ne 



188 LE LIVRE 

m'abandonnez pas , mais traitez-moi pendant cette vie 
comme il vous plaira, envoyez-moi toutes les croix que 
vous voudrez. Me voici soumis en tout à votre volonté , 
je ne vous demande qu'une chose , c'est que vous ne 
permettiez jam-iis que je perde voire grâce par le 
péché. 



XVIII 

De la gloire des justes. 

La Sagesse. — Mon fils , ne crains rien , parce que 
celui qui est avec moi ne peut périr. Lève les yeux au 
ciel, et contemple cet éclat , cette lumière que je destine 
à ceux qui auront été ici-bas affligés, persécutés et 
crucifiés pour l'amour de moi. Cette cité bienheureuse 
est toute resplendissante d'or, de pierreries , de cristal, 
et tout embaumée des lis, des roses et des fleurs d'un 
éternel printemps. C'est là que sont placés les trônes 
brillants d'où furent chassés les anges rebelles. Je 
les destine aux ûmes affligées , mes épouses bien- 
aimées. 

Les saints qui y régnent déjà sont pour toi pleins de 
tendresse; ils t'attendent avec impatience, ils soupirent 
après ta présence et ils te recommandent sans cesse à 
Dieu. Ils se réjouissent de tes croix, et ils tressaillent de 
bonheur lorsque tu les supportes courageusement à 
leur exemple. Gomme ils se glorifient maintenant de 
leurs cicatrices ! et comme ils se rappellent avec joie les 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 189 

blessures sanglantes qu'ils ont reçues pendant la vie 
par amour pour moi ! Ils se plaisent à le voir aussi au 
milieu des peines, des épreuves et de l'abandon, tou- 
jours fort et victorieux. Sois persuade qu'ils t'aiment 
plus que le père et la mère qui t'ont donné la vie. La 
cbarité des saints surpasse toutes les affections de la 
famille. Oh ! combien est douce la compagnie des 
saints ! 

Heureuse l'àme prédestinée pour la gloire! La dot 
et les parures que je donne à mes bien-aimées dans le 
ciel , c'est de contempler à découvert toutes les choses 
que révélait la foi , que promettait l'espérance; c'est de 
posséder en paix avec assurance ce que vous faites si 
bien d'aimer. L'auréole, la couronne particulière que 
je leur destine est la joie de leurs œuvres et de leurs 
peines. Je les environne d'une gloire qui est la lumière 
de ma pure essence et la profondeur impénétrable de 
ma divinité. Elles y sont plongées comme dans un 
océan de douceur. Elles se fondent en moi par l'amour; 
elles se transforment tellement en moi, qu'elles ne peu- 
vent plus vouloir que ce que je veux; enfin, elles sont 
heureuses par grâce, comme Dieu l'est par nature. 

Oublie donc un peu tes afflictions et tes croix; mé- 
dite dans un religieux silence ces ombres , ces nuages 
obscurs du paradis ; et en voyant la gloire et l'allé- 
gresse des saints, que ton âme fortifiée se dise : Qu'est 
devenue maintenant cette confusion qui accablait leur 
chaste cœur? Leur tête n'est plus humblement baissée, 
leurs yeux ne sont plus attachés à la terre. Où sont ces 
déchirements de leur âme , ces gémissements , ces 



190 LE LIVUE 

larmes arrières , celle pâleur de visage , cette pauvreté 
si pesante , ce sang, ces blessures, ces morsures de la 
haine, ces tristesses intérieures et ces privations de 
tous secours qui leur faisaient pousser ce cri de la 
douleur : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez- 
vous abandonné? » bienheureux, voilà donc toutes 
vos peines , vos dégoûts , vos souffrances et vos croix 
qui se sont évanouis en un instant ! Vous n'aurez 
plus besoin de vous cacher dans les déserts , dans les 
cavernes, dans des cellules étroites, pour fuir la malice 
du monde; vous jouirez éternellement de la béatitude 
des saints, et dans la joie de votre triomphe vous 
chanterez à Dieu ce beau cantique: « Bénédiction, 
(( clarté , sagesse, action de grâces, honneur, vertu et 
« force à notre Dieu pendant la suite de tous les 
« siècles (1) ! » 

Rappelle-toi souvent, mon fds, cette gloire des saints 
qui t'ont précédé, et tu oublieras tes douleurs , tu ne 
désespéreras plus de ton salut. Par la manière dont je 
traite mes serviteurs et mes amis , comprends la diffé- 
rence qu'il y a entre mon amitié et celle du monde. Le 
monde a aussi ses ennuis et ses tourments; mais quand 
même ses amis seraient assez aveugles et assez enivrés 
pour ne pas s'en apercevoir, il est certain qu'en vertu 
de ma justice éternelle, tout homme qui suit ses voies 
déréglées se fait son propre bourreau ; il meurt dans le 
désespoir et devient la proie des flammes de l'enfer. 
Mes amis, au contraire, souffrent, il est vrai, des 

(i) Benedictio, et lioiior, et gloria, et potestas in sœcula sœculorum 
(Apoc.,v,13.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 191 

épreuves et des croix nombreuses , mais ils vivent 
joyeux dans l'espérance de la gloire; ils jouissent de la 
paix du cœur et de la tranquillité de Tesprit, et sont plus 
heureux au milieu de leurs afflictions que les mondains 
avec leur fausse paix et tous leurs plaisirs. 

Le Disciple. — Ah ! Seigneur, me voici prêt à sup- 
porter toutes sortes de peines , puisque vos croix sont 
les preuves de votre amour et qu'il n'y a d'heureux que 
ceux qui partagent vos douleurs et votre Passion. Que 
maintenant les partisans du monde se taisent , et que 
les tièdes ne disent plus que vous traitez mal vos amis. 
Qu'ils admirent connue moi l'infinie bonté avec laquelle 
vous conduisez ceux que vous aimez par la voie des 
souffrances, et qu'ils comprennent enfin combien est 
à plaindre celui que vous n'éprouvez pas pendant sa 
vie mortelle. 



XIX 

Pourquoi Dieu se réjouit des souffrances de ses serviteurs. 

Le Disciple. — Puisque les croix et les afflictions sont 
si profitables à la gloire des saints , dites-moi , ô Sagesse 
éternelle, quelles sont celles qui vous plaisent davan- 
tage dans vos amis, afin que je les désire, que je les 
cherche et les supporte avec allégresse comme des 
trésors sortis de vos mains paternelles. 

La Sagesse. — Toutes les croix et les afflictions me 
plaisent, quelle que soit leur origine, qu'elles viennent 



192 LE LIVUK 

de la nature, comme la maladie; ou de la volonté, 
comme les pénitences; ou de la violence, comme les 
persécutions, pourvu que Tàme qui les souffre les 
rapporte à mon honneur et à ma louange , et qu'elle 
ne désire en être délivrée que selon mon bon plaisir : 
plus une croix est supportée avec joie et amour, plus 
elle m'est chère et précieuse. 

Écoute la raison qui me fait éprouver mes serviteurs 
en tant de manières, et grave bien ce que je vais te dire 
au fond de ton cœur. Je demeure et j'habite dans une 
âme comme dans un parachs de délices, et je ne puis 
permettre qti'elle se plaise hors de moi , qu'elle s'affec- 
tionne aux créatures; et parce que je veux la posséder 
chaste et pure , je l'entoure d'épines et je l'enferme 
dans l'adversité, afin qu'elle ne puisse pas s'échapper de 
mes mains. Je sème son chemin d'angoisses et de dou- 
leurs, afin qu'elle ne puisse se reposer dans les choses 
basses et créées, et qu'elle place tout son bonheur 
dans les profondeurs de ma divinité. 

La récompense que je donne à ces âmes pour la 
moindre affliction supportée est fei grande, que tous les 
cœurs des mondains réunis en seraient accablés ; le 
chemin de la Croix n'est pas nouveau , il a toujours 
existé ; j'ai voulu que dans la nature , les choses rares 
et sublimes fussent difficiles, et que la vertu deniandât 
beaucoup de sueur et de fatigue. Si ce chemin ne plaît 
point à l'âme , si elle veut, en l'abandonnant, s'éloi- 
gner de moi , qu'elle parte; je l'ai créée libre, et je ne 
veux pas la forcer. Hélas ! la parole de mon Evangile 
est trop vraie : Beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 193 

Le Disciple. — Seigneur, je reconnais que vos croix 
sont les moyens de voire Sagesse et les gages de votre 
éternité; mais du moins qu'elles ne soient pas trop 
pesantes et trop au-dessus des forces humaines. Vous 
connaissez toutes choses , Seigneur, puisque c^est vous 
qui en avez réglé le nombre , le poids et la mesure, et 
vous savez bien que mes peines sont véritablement acca- 
blantes. Je ne crois pas que personne au monde soit 
tant éprouvé que moi : comment voulez-vous que j'y 
résiste? Si c'étaient des croix ordinaires , je les suppor- 
terais facilement, avec patience ; mais ce sont des croix 
si nouvelles , si extraordinaires , que mon âme en est 
brisée. 

La Sagesse. — Un homme malade pense toujours, 
au milieu de ses douleurs , qu'il n'y a pas de souffrances 
comparables à la sienne , et chaque pauvre s'imagine 
que rien n'égale sa misère. Si je t'envoyais d'autres 
croix, tu tiendrais le même langage. Du courage donc, 
et montre-toi fort et généreux. Résigne-toi complète- 
ment à ma volonté ; accepte avec patience toutes les 
croix qu'il me plaira de l'envoyer, et n'en repousse 
jamais aucune ; tu sais que je veux toujours ton bien, et 
que je connais parfaitement dans ma Sagesse ce qui te 
convient davantage. L'expérience a déjà dû t'apprend re 
que toutes les croix que je t'envoie , quelles qu'elles 
soient, t'élèvent, t'unissent plus intimement, plus fer- 
mement à ma Divinité, que toutes les croix volontaires 
que tu peux choisir. 

Le Disciple. — Mais, Seigneur, il est bien facile 
de dire qu'il faut souffrir et supporter avec résignation 

13 



i9li LE LIVRE 

toutes les croix ; le difficile est de réussir, et Tafflic- 
tion qui m'accable est si grande , que je crains de 
succomber. 

La Sagesse. — Si TafTliclion n'était pas pénible, 
serait-elle une afïliction? Ce qu'il y a de bon et de dési- 
rable dans la Croix , c'est de pouvoir la supporter avec 
courage : qu'y a-t-il d'étonnant que la Croix te pèse, si 
tu ne l'aimes pas? Aime-la, et tu la porteras facilement; 
la croix qu'on aime et qu'on désire par amour pour moi 
devient moins lourde et se fait sentir à peine. Si tu 
étais inondé de consolations et de douceurs spirituelles, 
si les faveurs du Ciel t'embrasaient d'amour, tu gagne- 
rais bien moins qu'en souffrant les sécberesses et les 
épreuves que je t'envoie. Par ces peines qui t'accablent, 
tu deviens l'objet de ma tendresse, et tu acquiers des 
droits à une magnifique récompense. 

Vis donc en paix avec cette conviction que , sous la 
Croix, tu ne te perdras jamais. Dix âmes qui jouissent 
des délices de la grâce tomberont plutôt dans le pécbé 
qu'une seule âme qui est dans Taflliction. L'ennemi 
n'a aucune force contre celles qui gémissent amoureu- 
sement sous la Croix. Quand même tu serais le premier 
docteur du monde , et le plus savant théologien de mon 
Église; quand même tu parlerais de Dieu avec la langue 
des anges, tu serais moins saint et moins aimable pour 
moi qu'une âme qui vit soumise à mes croix. 

J'accorde mes grâces aux bons et aux méchants, mais 
je réserve mes croix aux élus, aux prédestinés. Examine 
et compare avec sagesse le temps et l'éternité ; tu 
comprendras qu'il vaut mieux brûler cent ans dans 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 195 

une fournaise ardente , que d'être privé de la plus petite 
croix que je pourrais et voudrais donner. N'est-ce point 
une récompense infinie qu'on acquiert en supportant 
généreusement les afflictions? 

Le Disciple. — mon très-doux Jésus , vos paroles 
sont comme une musique délicieuse pour les âmes affli- 
gées, et si j'en entendais souvent de semblables, je 
vivrais plus joyeux, plus libre et plus courageux dans 
les croix que vous m'envoyez. 

La Sagesse. — Ecoute maintenant, mon fils, les 
sons harmonieux de l'aflliction , la mélodie des cœurs 
éprouvés et les cantiques des âmes souffrantes; tu 
verras combien ils sont d'accord avec moi. Le monde 
fuit les afflictions et méprise ceux qui les supportent; 
moi, je les bénis et je les couronne. Les affligés sont 
mes amis les plus chers, les plus aimables, les plus 
semblables à ma Divinité. 

L'affliction éloigne l'homme du monde et le rap- 
proche du Ciel. Plus les amis de la terre l'abandonnent, 
pi u% ma grâce augmente, l'élève et le rend divin. De 
la Croix découlent l'humilité , la pureté de conscience, 
la ferveur de l'esprit , la paix , la tranquillité de Tàme, 
la sagesse, le recueillement, la charité et tous les biens 
qu'elle produit. La Croix est un don si précieux, que , 
si tu restais des années prosterné par terre pour me 
demander la grâce de souffrir, tu ne serais pas encore 
digne de l'obtenir. L'affliction est un trésor pour les 
pécheurs , les pénitents , les commençants et les parfaits. 
C'est un purgatoire d'amour qui purifie l'âme du péché 
et en détruit le châtiment. Donne-moi un affligé qui 



196 LE L1VI\E 

loue et bénit Dieu dans ses peines , et l'enfer fuira 
devant lui tout épouvanté. 

La Croix possède une telle force, une telle puis- 
sance, que, bon gré mal gré, elle attire et ravit celui 
qui la porte. Oh ! combien seraient damnés si je ne les 
avais pas crucifiés! Il est plus grand de conserver la 
patience dans les choses contraires que de ressusciter 
les morts. La patience est une hostie vivante, l'odeur 
d'un parfum délicieux en la présence de ma divine 
Majesté ; c'est un sacrifice si nécessaire à la gloire de 
l'àme , que je tirerais des croix et des épreuves du 
néant plutôt que d'en priver mes plus chers amis. 

Il est vrai que le chemin de la Croix est étroit et fati- 
gant; mais il conduit ceux qui le suivent aux portes du 
ciel, à la gloire des saints, au triomphe des martyrs; 
et alors les affligés, dans l'allégresse de lt;ur victoire, 
chantent à Dieu un cantique nouveau, que ne peuvent 
redire les anges , puisqu'ils n'ont jamais porté la Croix. 

Le Disciple. — Je vois bien. Seigneur, que vous 
êtes la Sagesse éternelle, puisque vous faites luire ¥otre 
vérité dans mon âme avec une telle clarté, qu'il n'y 
reste plus aucun doute. Aussi, c'est du plus profond de 
mon cœur que je vous loue , que je vous bénis de 
toutes les croix passées et présentes que vous m'avez 
envoyées dans votre tendresse , pour mon plus grand 
bien. 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 197 



XX 



La méditation de la Passion de Jésus-Christ procure de grands biens ; 
et comment il faut s'y livrer. 



Le Disciple. — Je ne pourrai jamais exprimer, 
ô très-doux Jésus, combien votre très- sainte et très- 
aimable Passion m'a consolé dans mes afflictions et mes 
angoisses. Je me souviens qu'un jour, étant triste , 
abandonné , privé de toute consolation intérieure , et 
dans une telle sécheresse, que je ne pouvais ni lire, ni 
prier, ni méditer, ni étudier, je me retirai dans un coin 
de ma cellule, et que, joignant les mains sur ma poi- 
trine, je pris la résolution de ne plus sortir, puisque je 
ne pouvais faire autre chose pour l'honneur et la gloire 
de votre saint nom. 

Alors j'entendis votre voix qui me disait : Lève-toi , 
mon ami , regarde-moi crucifié, pense à tout ce que 
j'ai souffert pour toi , et tu oublieras tes afflictions. Et 
je me suis levé, j'ai médité et j'ai pleuré devant vous, 
et je me suis trouvé délivré de toutes mes peines et de 
toutes mes sécheresses. Je me disais que Paul, votre 
glorieux apôtre , avait bien raison de préférer la science 
de la Croix à la vision sublime qu'il eut de vos mys- 
tères , lorsqu'il s'écriait : « Je ne veux savoir autre 
chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (1). » 

(l) Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Chri- 
stum, et hune crucifixum. (î Cor., ii , 2.) 



198 LE LIVRE 

Et après lui, saint Bernard disait à ses religieux , 
dans son doux langage : « Mes frères bien-aimés, 
aimez la Passion de Jésus-Christ. Quand je me suis 
converti , au lieu des mérites que je n'avais pas , je me 
suis fait un bouquet de toutes les souffrances de mon 
Rédempteur , et je l'ai toujours porté dans mon âme , 
afin de méditer son crucifiement. Ces souvenirs dou- 
loureux de sa mort me semblent la vraie sagesse du 
cœur; et c'est là que je trouve la perfection de la sain- 
teté, la plénitude de la science, les trésors du salut, 
l'abondance des mérites , le calice de la paix, le baume 
de la consolation , la constance et l'égalité de toutes les 
choses heureuses ou contraires. Méditer la Passion, c'est 
acquitter mes péchés, gagner mon juge, apaiser mon 
esprit. Quand je regarde la Croix , je marche en assu- 
rance à travers tous les maux de cet exil. Je ne demande 
pas, comme l'Epouse des cantiques, oii repose celui 
que j'aime , puisque je le porte dans mon cœur; où il 
prend sa nourriture à midi , puisque je le contemple 
toujours sur la Croix. Oui , ma plus grande philoso- 
phie est de savoir Jésus, et Jésus crucifié. » 

Mais, ô mon Jésus, rappelez-vous ma plainte ordi- 
naire. Je n'ai rien tant à cœur que votre Passion; je 
désire la méditer sans cesse , et la pleurer avec des 
larmes amères, et cependant je suis souvent si sec, si 
aride, que je ne trouve pas un soupir, un acte de recon- 
naissance pour toutes ces douleurs qui mériteraient une 
compassion infinie. Enseignez - moi , ô Sagesse éter- 
nelle, comme je dois les méditer. 

La Sagesse. La méditation de ma Passion ne doit 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 199 

pas être faite légèrement et par routine; elle doit être 
profonde et pleine de considérations pénibles. Le palais 
peut-il trouver quelque goût à un mets que Ton prend 
avec précipitation? il en est de même d'une méditation 
faite sans amour et sans application. Si, en méditant, 
tu ne peux pleurer ma Passion, réjouis -toi du moins 
des biens immenses qu'elle t'acquiert, et qu'en reçoit 
le monde tout entier. Si, dans tes sécberesses, tu ne 
peux t'affliger, ni te réjouir, continue cependant avec 
courage, entretiens- toi de mes douleurs du mieux qu'il 
te sera possible, et sois persuadé que ces efforts me 
seront plus agréables que toutes les larmes et la ferveur 
que tu pourrais avoir ; tu auras fait un acte de vertu en 
te surmontant pour l'amour de moi , et tu m'auras 
donné la preuve d'un généreux amour. 

Ne te décourage donc jamais, quel que soit l'état où 
tu te trouves lorsque tu médites ma Passion , et retiens 
bien ce que je vais te dire. Tu sais que ma justice ne 
laisse jamais impuni le péché mortel ou véniel , et il 
y en a beaucoup qui ont mérité par leurs fautes de 
rester dans le purgatoire. Eh bien ! en méditant ma 
Passion, et en s'en appliquant les mérites, ces âmes 
peuvent en peu de temps s'affranchir de toute faute et 
de toute peine , et devenir si pures, qu'elles pourraient 
en mourant s'envoler au ciel sans passer par le purga- 
toire. Tu vois les fruits qu'on retire de la méditation 
de ma Passion. 

Le Disciple. — Mais comment peut faire un pécheur 
pour se purifier par la contemplation de vos douleurs , 
et pour s'en appliquer les mérites ? 



200 LE LIVIIE 

La Sagesse. — 11 doit T pleurer dans ramertiime 
de son cœur les péchés qu'il a commis contre son Père 
céleste, en repasser la n)ultitude, la gravité, l'ingrati- 
tude ; T se persuader qu'il ne pourra jamais expier 
par lui-même ses péchés, puisque les austérités les phis 
grandes à côté de ses fautes sont comme une goutte 
d'eau comparée à l'immensité de l'Océan ; 3° louer et 
bénir la toute puissance de ma satisfaction infinie, en 
pensant que la plus petite goutte de mon sang suffirait 
pour effacer les péchés de milie mondes ; 4" s'appli- 
quer cette satisfaction en compatissant à mes douleurs 
et en s'unissant à ma Passion ; 5° élever sa douleur, 
faible et imparfaite, à ma douleur sans bornes et sans 
mesure ; mêler humblement la goutte de sa courte pé- 
nitence au mérite immense de ma satisfaction , et con- 
fondre ses souffrances avec mes peines infinies. 

XXI 

Comment on peut mourir avec Jésus-Christ sur la Cioix. 

Le Disciple. — Vous avez eu la bonté, douce et 
adorable Sagesse , de me montrer les tourments que 
vous avez soufferts dans votre corps lorsque vous étiez 
attachée à la Croix et dans les angoisses terribles d'une 
mort infâme. Dites-moi maintenant , je vous en con- 
jure, ce qui se passait sous la Croix; si quelqu'un 
compatissait à votre douleur , et ce que vous avez fait 
pour votre Mère affligée. 

La Sagesse. — Écoute une chose digne de toutes les 



DE L-\ SAGESSE ÉTERNELLE. 201 

larmes. Je mourais sur la Croix, et les bourreaux qui 
m'entouraient tournaient en dérision ma divinité, mes 
miracles et mes œuvres ; ils m'accablaient de crachats, 
d'injures, de blasphèmes, et me méprisaient comme si 
j'avais été un ver de terre et l'opprobre du monde en- 
tier ; et moi je supportais avec courage les opprobres , 
gémissant et pleurant sur la perte de leurs âmes, et 
offrant mon sang à mon Père pour leur salut. Pour les 
engager à se convertir, je me tournai miséricordieu- 
sement vers le voleur qui était à ma droite , et je lui 
promis le pardon. 

Moi qui dispensais ainsi la gloire , j'étais aban- 
donné de tous, nu, couvert de sanglantes blessures, 
sans personne pour me consoler, me secourir, me 
reconnaître. Tous mes disciples et mes amis s'étaient 
enfuis. Je voyais bien ma chère Mère , mais je savais 
qu'elle souffrait dans son tendre cœur tout ce que j'en- 
durais dans mon corps, et c'était pour moi un nouveau 
tourment d'être témoin de sa douleur et d'entendre 
ses paroles déchirantes. Je cherchai à la consoler en 
la recommandant à mon disciple bien- aimé. 

Le Disciple. — Qui pourrait retenir ses larmes et 
ses gémissements? lumière brillante , Verbe divin, 
admirable Sagesse , Agneau , la pureté , l'humilité 
même, comme vous avez été cruellement traité par ces 
loups dévorants, par ces tigres affamés! Si j'avais été 
présent, si j'avais pu , malgré ma misère et mon indi- 
gnité, mourir pour vous ou avec vous; et si je n'avais 
pas eu ce bonheur, je me serais du moins prosterné 
au pied de votre croix , je me serais attaché au rocher 



202 LE LIVRE 

(jui la portait, et quand il s'est fendu à votre dernier 
soupir, mon cœur se serait brisé aussi de compassion 
et d'amour. 

La Sagesse. — J'étais seul condamné à la mort par 
la Justice éternelle , seul je devais être attaché à l'arbre 
de la Croix , seul pour le salut de tous je devais boire le 
calice dans ma douloureuse Passion. Mais il faut main-: 
tenant marcher à ma suite , renoncer à toi-même , 
prendre ta croix et me suivre, et ton sacrifice me sera 
aussi agréable que si tu étais mort avec moi sur le Cal- 
vaire. 

Le Disciple. — Me voici, Seigneur, prêt ta mourir 
pour vous ; car il n'est pas juste que je m'appartienne, 
puisque vous êtes mort pour moi. Enseignez-moi seu- 
lement, ô divine Sagesse, quelle croix je dois porter à 
votre suite, et comment je dois mourir avec vous. 

La Sagesse. — Fais le bien autant que tu pourras, 
et s'il arrive qu'on interprète mal tes actions , qu'on 
se moque de toi, qu'on t'accable d'injures, de malédic- 
tions, qu'on te traite comme un homme méchant et 
méprisable, efforce-toi de ne pas t'en émouvoir, et de 
conserver la paix de ton cœur; supporte les persécu- 
tions avec courage et humilité , sans songer à te dé- 
fendre ; prie avec amour pour tes ennemis, et excuse- 
les charitablement auprès de ton Père céleste. Tu 
mourras ainsi par amour sur la Croix ; ma mort recom- 
mencera dans la tienne , et ta patience sera une fleur 
nouvelle de ma Passion. 

Si, malgré ton innocence et ta pureté , tu es regardé 
comme un impie, reçois avec joie cet affront, et lorsque 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 203 

tes contradicteurs viendront s'excuser et te demander 
pardon , embrasse-les et pardonne- leur avec prompti- 
tude et amour, comme s'ils ne t'avaient jamais causé 
aucune peine ; tâche de leur être utile et de leur témoi- 
gner ton affection par tes actes et par tes paroles. Tu 
auras alors partagé ma Croix ; tu auras imité la bonté 
qui me faisait pardonner les injures et les cruautés de 
mes bourreaux. 

Si tu renonces à l'amitié, aux conversations des 
hommes, au bien-être et aux consolations d'ici -bas, 
autant qu'on le peut dans cette vie , ce renoncement 
et cette privation remplaceront le délaissement où 
j'étais sur le Calvaire, lorsque tous les miens m'avaient 
abandonné. 

Si par amour pour moi tu t'affranchis des affections 
inutiles, surtout de celles qui pourraient t' éloigner 
de mon service , tu me seras agréable comme saint 
Jean , mon disciple bien-aimé , qui m'était fidèle au 
pied de la Croix, En conservant ton cœur pur et libre 
de tout attachement terrestre , tu vêtiras , tu couvriras 
ma nudité. Mais surtout, dans les violences et les atta- 
ques de ton prochain , au milieu des persécutions et 
des injures, ne te défends pas , ne résiste pas , sois si- 
lencieux comme un agneau , supporte tout avec man- 
suétude et douceur ; que ton cœur, tes paroles , ton 
visage respirent la douceur et la paix. Tâche de triom- 
pher par ton humilité de la dureté et de la malice de 
tes ennemis. 

C'est ainsi que tu porteras en toi l'image fidèle de 
ma mort ; c'est ainsi qu'en gravant dans ton âme ma 



204 LE LIVRE 

douloureuse Passion, qu'en la méditant, en la rappe- 
lant dans tes prières, en Timitant dans tes actions, tu 
te conformeras à mes souffrances et à la fidélité de ma 
chaste Mère et de mon bien-aimé disciple. 

Le Disciple. — toute -puissante Sagesse , gravez 
dans mon esprit et dans mon corps, que je le veuille ou 
que je ne le veuille pas, une image véritable de votre 
mort, afin que je rende gloire à votre saint nom. 



XXII 

Quel fut le but de notre Seigneur Jésus -Christ sur la Croix. 

Le Disciple. — douce Sagesse ! ma Souveraine et 
ma Maîtresse , entretenez-moi maintenant de ce qui se 
passait dans votre cœur et dans votre àme. Faites-moi 
connaître votre état intérieur sur la Croix. Sans doute 
que vous receviez des consolations du Ciel, et que vous 
étiez fortifié comme le furent les martyrs au milieu de 
leurs tourments. L'assistance de votre Père céleste a dû 
rendre plus supportable votre supplice. 

La Sagesse. — Les peines de mon corps étaient 
bien grandes , mais combien plus douloureuses ont été 
les afflictions de mon âme ! Dans la partie supérieure 
de mon être je contemplais l'essence divine , comme je 
la contemple maintenant dans le paradis ; mais toutes 
les puissances et les facultés inférieures de mon âme 
étaient plongées dans la désolation et l'abandon : 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 205 

j'étais réduit à des angoisses que personne n'a éprou- 
vées et n'éprouvera jamais : mon corps suspendu h la 
Croix élait couvert de plaies, d'où s'échappait mon 
sang; mes yeux étaient gonflés de larmes, et mes 
membres disloqués ; les horreurs de la mort m'envi- 
ronnaient ; je ne recevais aucun secours du Ciel et de la 
terre, et je criais d'une voix lamentable : Mon Dieu! 
mon Dieu! pourquoi m'avez-vous abandonné? Cepen- 
dant ma volonté était inébranlable , et parfaitement 
unie à la Justice divine qui me frappait. 

Lorsque mon sang fut presque tout répandu et que 
les forces m'abandonnèrent dans l'agonie , j'éprouvai 
une soif brûlante qui me fit dire : J'ai soif; mais j'avais 
encore plus soif de souffrir et de sauver les âmes. Lors- 
que j'eus accompli tout ce qui était nécessaire à la ré- 
demption des hommes, je déclarai que tout était con- 
sommé. J'avais été ainsi obéissant jusqu'à la mort de 
la Croix; je remis mon esprit entre les mains de mon 
Père, et je me séparai de mon corps. Après ma mort, 
j'eus le côté droit percé d'un coup de lance, et il en 
sortit des flots de sang et une source d'eau vive. Voilà, 
mon ami , tout ce que j'ai souffert pour réparer tes 
fautes et celles de mes élus; c'est le sacrifice efficace de 
mon sang innocent qui t'a racheté et délivré de la mort 
éternelle. 

Le Disciple. — très-douce Sagesse, que rendrai-je 
à votre Majesté pour tant d'amour? et quelles actions de 
grâceb vous offrirai-je pour votre douloureuse Passion? 
Si j'avais la force de Samson , la sagesse de Salomon et 
les richesses de tous les rois , je les consacrerais à votre 
louange et à votre service , mais je ne puis rien; je ne 



206 LE LIVRE 

suis rien, et pourtant je voudrais vous témoigner ma 
reconnaissance. 

La Sagesse. — Toutes les langues des anges ne 
suffiraient pas pour me louer, et tous les cœurs des 
hommes ne pourraient me remercier de la plus petite 
affliction que j'ai soufferte pour eux. 

Le Disciple. — Je vivrai donc sans jamais m'ac- 
quitter. Enseignez -moi de grâce ce que je puis faire 
pour vous plaire et vous servir. 

La Sagesse. — Tiens toujours les yeux fixés sur 
ma Croix, et grave dans ton esprit, en y compatissant, 
les tourments les plus cruels de ma Passion. Lorsqu'il 
t'arrivera de souffrir, supporte-le en union avec moi ; si 
dans tes afflictions je ne te console pas , et je te laisse 
dans la sécheresse et l'ahaltement, comme je l'étais sur 
le Calvaire, garde-toi bien de chercher des consolations 
humaines , mais pousse vers Dieu des gémissements et 
des soupirs, abandonne-toi , pour m'imiter, à la volonté 
de ton Père céleste; et plus tu seras torturé à l'extérieur 
et délaissé à l'intérieur, plus tu seras cher à Dieu , et 
plus tu approcheras de nia ressemblance sur la Croix : 
c'est ainsi que j'éprouve mes plus chers amis. 

Lorsque tu auras un grand désir de secours et de 
consolation, fais-toi violence et renonces-y, afin d'avoir 
dans ta soif la langue abreuvée de fiel et de vinaigre; 
sois toujours altéré du salut des âmes, et travailles-y 
avec ardeur pendant toute ta vie ; obéis avec empres- 
sement à tes supérieurs , conserve ton âme détachée de 
toute jouissance , et remets-la entre les mains de Dieu 
comme au moment de ton dernier soupir. Tu seras ainsi 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 207 

uni à ma Croix ; mais par-dessus tout , apprends à te 
cacher dans mon côté ouvert et dans la blessure que 
l'amour a faite à mon cœur ; je te laverai avec Peau qui 
en découle , je t'y décorerai de la pourpre de mon sang, 
je m'attacherai à toi par des liens indissolubles, et 
mon esprit s'unira au tien d'une union éternelle. 



XXIIl 

Règles sommaires de la vie spiiituelle. 

Le Disciple. — Très-haute Sagesse, l'empire du 
monde me rendrait moins heureux que je ne le suis 
en entendant vos admirables leçons; mais dites -moi, 
je vous en conjure , ce que je dois faire surtout , pour 
éviter le mal et arriver à la perfection. 

La Sagesse. — Ecoute en peu de mots la règle 
d'une vie pure et parfaite. Tiens- toi séparé et éloigné des 
hommes ; affranchis- toi des images et du courant des 
choses terrestres et humaines; délivre-toi de tout ce qui 
peut troubler le cœur, captiver l'affection et jeter dans 
les peines et les inquiétudes du monde, de la chair et 
de la nature. Elève ton esprit à une contemplation sainte 
où je serai l'objet perpétuel de tes pensées. Que tous 
tes autres exercices spirituels, les veilles, les jeûnes, 
la pauvreté, les austérités de la vie, les mortitications 
du corps et des sens, soient dirigés vers ce but ; ne les 
pratique qu'autant qu'ils peuvent t'aider et t'exciter à 
la présence de Dieu. C'est ainsi que tu arriveras à une 



208 LE LIVRE 

perfection que n'atteint pas nne personne sur mille, 
parce que la plupart des chrétiens s'imaginent que tout 
est dans les pratiques extérieures. Ils s'y agitent pen- 
dant des années sans faire de progrès , et restent tou- 
jours les mêmes, toujours éloignés de la véritable 
perfection. 

Le Disciple. — Mais qui pourra. Seigneur, tenir 
les yeux de son Ame toujours fixés sur votre divinité , 
et continuer, sans jamais l'interrompre, celte sublime 
contemplation? 

La Sagesse. — Aucun homme, sans doute; mais je 
te dis ces choses afin que tu t'efforces au moins d'y 
atteindre , que tu les désires, que tu en fasses la règle 
de tes exercices spirituels, et que tu y consacres ton 
cœur et ton esprit. Quf'ind tu t'apercevras que tu t'éloi- 
gnes du but et que tu es distrait de cette contemplation , 
songe que tu te prives de la béatitude même; retourne 
sur-le-champ à la fin que tu t'étais proposée, et veille 
constamment sur toi-même pour ne jamais t'écarter de 
la présence de Dieu. Toutes les fois que tu l'oublies et 
que tu marches à l'aventure, tu ressembles au nautonier 
qui a perdu , au milieu d'une tempête terrible , ses 
rames et son gouvernail : il ignore sa route et ne sait 
plus comment conduire son navire. Si tu ne peux rester 
constamment appliqué à la contemplation de ma divi- 
nité, reviens-y du moins sans ces^epar le recueillement 
et la prière, et que tes efforts pour marcher en ma pré- 
sence t'affermissent en Dieu autant qu'on peut l'être 
ici-bas. 

Écoute, ô mon fils, ces leçons, qui ne trompent pas; 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 209 

écris-les au fond de ton cœur, et rappelle- toi toujours 
la tendresse qui me les inspire. Si tu veux faire de vé- 
ritables progrès dans la vertu , que ces paroles ne s'ef- 
facent jamais de ton esprit; qu'elles te soient présentes, 
partout et à chaque instant, dans la paix ou dans le 
trouble, dans la fatigue ou le repos; tu y trouveras tou- 
jours les lumières et les avantages de la Sagesse. Mon 
fils , donne tous tes soins à Dieu et à ton âme, et tâche 
de ne jamais quitter et négliger ton intérieur. Sois pur, 
et débarrasse-toi de toutes les occupations qui ne sont 
pas nécessaires. Elève tes pensées au ciel et fixe-les en 
Dieu ; tu te sentiras de plus en plus éclairé, et tu con- 
naîtras le souverain Bien , dans l'ignorance et l'éloi- 
gnement duquel tu vis maintenant. 

Le Disciple. — Quelles actions de grâces vous ren- 
drai-je , ô sublime Sagesse, pour ces enseignements 
que vous épanchez dans mon âme avec tant de bonté 
et de douceur ? Vos paroles ne s'effaceront jamais de ma 
mémoire, elles seront la règle et la force de rna vie ; 
c'est mon désir, mon ambition. 



XXIV 



Le disciple de la divine Sagesse assiste à la mort subite d'un jeune homme 
de trente ans. 



Le Disciple. — Très-doux Jésus, que mes prières 
ne vous importunent pas, et daignez m'enseigner à 
mourir à moi-même et à toutes les choses créées , à 

14 



210 LE LIVRE 

vivre pour vous seul, à vous aimer, a vous louer de 
toute mon âme , à vous recevoir humblement et digne- 
ment dans le très-saint Sacrement de l'autel. mille 
fois heureux celui qui sait vous servir comme vous le 
méritez ! Mais puisque vous m'avez exhorté de tant de 
manières à mourir avec vous sur la Croix, dites-moi de 
quelle mort vous parlez : de la spirituelle , ou de la 
corporelle? 

La Sagesse. — De l'une et de l'autre. 

Le Disciple. — Mais on connaît la mort corporelle 
quand elle arrive ; il n'y a pas alors besoin de grand 
enseignement pour subir la loi de la nature. 

La Sagesse. — Celui qui attend la mort pour ap- 
prendre à mourir est dans une grande erreur. On 
n'apprend à mourir qu'en pensant toujours à la mort. 

Le Disciple. — Mais il est bien triste, bien pénible 
et bien dur de penser toujours à la mort. 

La Sagesse. — Tu es assez aveugle pour ne pas voir 
qu'on meurt à chaque instant. Combien disparaissent 
dans les villes et les couvents ! combien sont frappés 
de mort subite! Tu ne te rappelles pas qu'il y a peu de 
temps tu as failli mourir comme les autres. Ouvre donc 
tes sens intérieurs, et écoute, pour ton instruction, 
les gémissements d'un jeune homme que la mort a 
surpris. 

Le Mourant. — Hélas! hélas! malheureux que je 
suis ! pourquoi ai-je vu la lumière? Je suis né dans les 
gémissements et les larmes, et je meurs au milieu des 
cris et des angoisses. Hélas! « les douleurs de la mort 
« m'ont environné, et les périls de l'enfer m'ont 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. âll 

« saisi (1). » mort épouvantable, pourquoi venir 
empoisonner mes jeunes années? Moi, qui n'ai jamais 
pensé à toi , qui ne t'ai jamais désirée, pourquoi m'at- 
taquer si brusquement? Me voilà dans tes liens comme 
un criminel qu'on entraîne au supplice. Je me frappe 
la tète de désespoir, et je me déchire dans ma rage. 
Pour moi, aucun secours, aucune espérance; j'en- 
tends la voix de la mort qui me crie : Malheureux , 
il faut rendre le dernier soupir; il est impossible 
d'échapper, rien ne te délivrera de mes mains; amis , 
parents , richesses , sciences , adresse, tout est inutile; 
tu dois subir ton sort et quitter la vie. Ainsi donc je 
vais mourir ; il n'y a pas d'appel, et il faut me séparer 
de ce corps que j'aimais tant: ô mort! ô mort ! 

Le Disciple. — Mais , mon ami , pourquoi tant vous 
affliger? Ne savez-vous pas que la loi de la mort est 
commune à tous, au pauvre comme au riche, aux 
jeunes comme aux vieux? 11 meurt même plus de jeunes 
gens que de vieillards. Pensez-vous être épargné seul 
par la mort? ce serait une grande folie. 

Le Mourant. — Est-ce ainsi que vous me consolez? 
pourquoi me dire des paroles si dures et si amères? 
J'ai bien toute ma raison. Celui qui a vécu sans se 
préparer à la mort et qui meurt sans la craindre, celui- 
là est aveugle et fou ; il meurt comme une brute, parce 
qu'il ignore le danger qu'il court. Je ne me plains pas 
de mourir, mais je me désespère de mourir subitement 
et sans préparation, 11 faut subir une nécessité à 

(1) Gircumdederunt me dolores mortis, et pedcula iriferni inveiieriint 
me. (Ps. cxiv,3.) 



212 LE LIVRE 

laquelle je ne me suis aucunement disposé. Ce n'est 
pas seulement ma vie que je pleure , ce sont ces jours 
que j'ai perdus dans les plaisirs et les fêtes , tandis que 
j'aurais pu les utiliser pour mon âme. 

Je suis maintenant comme une fleur tombée et des- 
séchée , comme un avorton qui n'a pas connu l'exis- 
tence. Le temps a passé pour moi comme la flèche d'un 
arc bien tendu , et ma vie va disparaître dans le néant 
de l'oubli. « Aussi maintenant ma parole est pleine 
« d'amertume , et l'excès de ma douleur étouffe mes 
a gémissements (1). » Oui! oui! malheur à moi! Si 
je pouvais retrouver mes premiers jours, si je pouvais 
avoir encore ce temps précieux qui m'était donné, et 
savoir ce que je sais maintenant! Comme je méprisais 
ce temps , et comme je le perdais en choses inutiles! Il 
est passé, et je ne puis le faire revenir. Infortuné que je 
suis , une de ces heures fugitives devait m'être plus 
précieuse que l'empire du monde entier; et maintenant 
je pleure leur perte, et toutes mes larmes ne peuvent 
m'en rendre un seul instant. Pourquoi n'ai-je pas 
mieux employé ce temps qui m'était donné peur bien 
mourir ? 

vous, jeunes gens, qui êtes au printemps de la 
vie et qui en possédez les riches et riantes années, 
considérez mon malheur et que mon exemple vous 
apprenne à vous donner à Dieu, afin qu'il ne vous 
arrive pas un jour ce qui m'arrive maintenant. jeu- 
nesse mal employée, belles années perdues dans le 

(1) Nunc quoque in amaritudine est sermo meus, et maniis plagae meae 
aggravata est super gemitum meum. (Job. xxiii^ 2.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 213 

péché ! Je ne voulais pas écouler les reproches de mes 
parents, de mes amis ; je ne voulais pas renoncer à mes 
plaisirs, et je suis tombé sans y penser dans les pièges 
de la mort. 11 eût mieux valu pour moi mourir dans le 
sein de ma mère, que d'avoir à me reprocher l'abus du 
temps et la perte de ma vie. 

Le Disciple. — Mon cher frère , revenez à Dieu 
par un repentir sincère de vos péchés, et si vous finissez 
bien , tout sera réparé : vous serez sauvé. 

Le Mourant. — Ce que vous me dites n'est-il pas 
absurde, impossible? Gomment voulez -vous qu'au 
moment de la mort je fasse pénitence et que je re- 
vienne à Dieu? Je suis dans les angoisses de la ter- 
reur, et je ressemble au petit oiseau qui est plus mort 
que vif entre les griffes du vautour. Je n'ai qu'une 
pensée , celle d'échapper à la mort qui m'attend; mais 
je vois que je ne puis l'éviter: elle me presse , elle me 
frappe , et mon âme va quitter mon corps.. 

Hélas! pourquoi ne suis-je pas revenu à Dieu par 
une sincère pénitence lorsque j'étais en santé? Comme 
maintenant je mourrais heureux et tranquille ! Celui 
qui abandonne Dieu et qui diffère sa conversion quand 
il se porte bien , mérite de ne pouvoir faire pénitence 
au moment de sa mort. Hélas! je différais d'année en 
année , de jour en jour, et je suis parvenu à me perdre 
avec tous mes bons vouloirs et mes stériles promesses. 
Je fuyais sans cesse la pénitence, et me voilà tombé dans 
l'abîme et les ténèbres de la mort. Mon plus grand 
malheur, c'est d'avoir passé les trente ans de ma vie 
sans avoir peut-être employé un seul jour à la gloire 



214 KE LIV1\E 

(le Dieu, sans avoir fait une seule action qui lui fût 
agréable : c'est là le remords qui m'est le plus cruel. 
Quelle honte , quelle confusion , lorsque je paraîtrai 
devant la majesté terrible de Dieu , en présence de toute 
la Cour céleste ! Maintenant que je vais expirer, un 
seul Ave Maria, que je pourrais dire dévotement, 
me serait plus précieux que tout l'or du monde. Ah! 
Seigneur, que de biens j'ai perdus en ne profitant pas 
du temps , et dans quelle infortune je me suis précipité 
pour de vils plaisirs! Comme je me féliciterais d'avoir 
pendant ma jeunesse évité les amis du monde! J'aurais 
plus mérité en m'abstenant, pour l'amour de Dieu, d'un 
seul regard impur et défendu , que si d'autres offraient 
à cette heure pour moi trente années de ferventes prières. 
vous, qui devez mourir, écoutez une chose épou- 
vantable : Je meurs , et comme je n'ai fait aucune 
bonne action , j'implore les mérites des hommes ver- 
tueux afin de racheter ma vie coupable; mais tous me 
refusent, parce qu'ils craignent que l'huile de leurs 
lampes soit insuffisante à leur salut. Et moi, qui pouvais 
m'enrichir quand j'étais en santé, je sollicite inutile- 
ment une aumône spirituelle qui puisse , non pas obte- 
nir quelque récompense, mais me concilier peut-être 
la miséricorde divine , et diminuer un peu ma dette. 
vous tous , jeunes et vieux , apprenez de moi h. ac- 
quérir par vos bonnes œuvres, pendant cette vie, des 
grâces et des mérites ; ne comptez pas sur l'heure de la 
mort pour mendier les mérites des autres, parce que 
vous ne trouverez personne qui ait la volonté et la 
puissance de vous secourir. 



! 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 215 

Le Disciple. — Vos plaintes et vos angoisses me dé- 
chirent le cœur ; votre malheur me fait penser à moi- 
même, et je vous conjure par le Dieu vivant de me 
dire ce que je dois faire, pendant que je suis en santé, 
pour éviter votre triste sort. 

Le Mourant. — Ce que tout homme vivant a de 
plus prudent et de plus sage à faire, c'est de confes- 
ser souvent avec un grand soin et une douleur pro- 
fonde tous ses péchés; et, après cette confession, il 
doit régler sa vie de manière à être prêt à mourir cha- 
que semaine, chaque jour. Imaginez -vous que votre 
âme est condamnée à dix ans de peines et de supplices 
dans le purgatoire , et que vous n'avez qu'une année 
pour la secourir et la délivrer des flammes ; écoutez une 
voix lamentable qui vous crie : mon fidèle ami , tends- 
moi une main secourable et retire-moi de ces flammes 
cruelles; je suis malheureuse, pauvre, désolée, et je 
n'ai que toi pour me venir en aide ; le monde entier 
m'a oubliée, « parce que tous cherchent leurs inté- 
rêts (1). » 

Le Disciple. — Tous vos conseils sont bons et profi- 
tables, et si les hommes comprenaient les choses 
comme vous les comprenez maintenant, ils seraient 
profondément impressionnés. Mais les gens du monde 
n'y font pas d'attention ; ils ont des oreilles, et n'en- 
tendent pas ; des yeux , et ne voient pas. Personne ne 
pense à mourir pendant qu'il est en vie et en santé; 
on attend pour cela que l'âme quitte le corps. 

(1) Omnes enim quae sua sunt quserunt. (Philip, n , 21.) 



216 LE LIVRE 

Le Mourant. — Aussi , quand ils seront atteints des 
flèches de la mort, ils auront beau pousser des cris et 
des gémissements, le ciel et la terre resteront impi- 
toyables. Sur cent chrétiens qui vivent dans le monde 
ou dans le cloître , il s'en trouvera à peine un qui sera 
frappé de mes paroles et qui changera de conduite; sur 
ces cent chrétiens, par conséquent, il s'en trouvera à 
peine un qui mourra bien préparé. Presque tous tom- 
bent dans les filets de la mort sans avoir pensé à leur 
fin dernière ; presque tous expirent sans se reconnaître 
( t sans faire pénitence , parce que la vaine gloire, l'or- 
gueil de la vie , les plaisirs du corps, l'amour de ce qui 
passe si vite , la préoccupation de leurs intérêts maté- 
riels les jettent dans le plus déplorable aveuglement. 

Si vous voulez éviter avec le petit nombre les consé- 
quences terribles d'une mort imprévue, écoutez mes 
conseils : pensez continuellement à la mort , et imagi- 
nez-vous que votre âme est déjà dans les flammes du 
purgatoire. Les prières et les bonnes œuvres que vous 
ferez pour la délivrer, diminueront bientôt la crainte et 
l'horreur que vous avez de la mort, et votre cœur fi- 
nira par la désirer et l'attendre avec amour. Que ce soit 
votre méditation la plus fréquente et la plus sérieuse; 
gravez mes paroles dans votre esprit, et n'oubliez pas 
les leçons que je vous donne au milieu des bouleverse- 
ments de ma mort et des ténèbres de ma dernière nuit. 
Oh ! qu'il est béni de Dieu , celui qui arrive à cette 
heure terrible bien préparé ! Il quitte la terre pour le 
ciel sans éprouver l'amertume de la mort. 

Hélas ! miséricordieux Maître , quel sera tout à l'heure 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 217 

Tasile, le refuge de mon àme dans cette région incon- 
nue de l'autre vie? Hélas! je sens que tout m'aban- 
donne , et que mon âme va souffrir au milieu de toutes 
ces âmes tombées dans les flammes de votre justice. 
Quel ami véritable et dévoué pourra me secourir? 
Mais plus de gémissements , voilà Theure de partir ! Je 
meurs, je ne puis plus retenir la vie ; mes mains de- 
viennent froides et mon visage livide; mes yeux s'obs- 
curcissent, les angoisses de la mort m'oppressent, 
c'est a peine si je respire encore ; le monde disparaît, 
sa lumière me fuit, j'entrevois une autre vie. Ab! quel 
spectacle ! voici autour de moi des fantômes horribles; 
les démons de l'enfer m'environnent et font tous leurs 
efforts pour s'emparer de mon âme. 

Dieu ! ô justice! que vos jugements sont sévères, 
et combien pèsent mes moindres fautes! Hélas! quelle 
sueur glacée baigne tout mon corps ! visage terrible 
de mon juge ! J'aperçois les flammes ardentes du pur- 
gatoire qui tourmentent les âmes et les agitent comme 
des étincelles ; elles crient toutes d'une voix lamen- 
table : Hélas ! hélas! quel supplice nous endurons! 
piTsonne ne pourra jamais comprendre la multitude et 
la grandeur de nos peines. vous qui vivez , secourez- 
nous dans notre malheur et nos désolations ! Où sont 
maintenant les souvenirs de l'amitié? Ses promesses 
étaient trompeuses, car nous voilà dans l'abandon et 
l'oubli. ((Ayez pitié de nous, ayez pitié de nous, vous 
du moins qui êtes nos amis (1). » Nous vous chérissions, 

(l) Miseremini mei , miseremini mei , saltem vos amici. (Job, xix, 21.) 



218 LE LIVRE 

nous VOUS rendions tous les services possibles : est-ce 
ainsi que vous nous récompensez de noire dévouement? 
N'aurez-vous donc pour nous aucune compassion? El 
pourtant notre supplice surpasse tous les tourments des 
martyrs, et nous souffrons plus en une heure qu'on ne 
peut souffrir en cent ans sur la terre. Qu'il eût mieux 
valu prévoir ces flammes et cet abandon ! flamme 
cruelle! ô privation de Dieu plus cruelle encore! Mais 
je tombe au milieu de toutes les horreurs, je n'ai plus 
de force : j'expire. 

Le Disciple. — divine Sagesse! où êtes-vous? 
M'avez-vous donc abandonné? mon Jésus, comme 
ce spectacle de la mort m'a épouvanté ! je ne sais si 
mon âme est encore dans mon corps, et si la crainte 
n'a pas tari ma vie. Je vous remercie, Seigneur, de cet 
enseignement, et je vais tout faire pour en profiter. Je 
ne passerai jamais un seul jour sans méditer sur la 
mort , afin de prévoir ses embûches et de ne pas être 
victime de ses surprises ; je veux apprendre à mourir 
pendant que je suis en santé ; toutes mes pensées seront 
dirigées vers l'autre monde, parce qu'ici-bas tout est 
vanité. 

Je n'attendrai pas mon dernier jour pour me repen- 
tir, et je commencerai ma pénitence dans la sève même 
de ma jeunesse. Loin de moi maintenant un lit volup- 
tueux , une nourriture délicate , les vins précieux, les 
longs sommeils, les honneurs périssables, le bien-être 
et les jouissances du corps. Comment pourrai-je sup- 
porter les tourments du purgatoire, si je n'ai pas le 
courage de faire actuellement pénitence? Oui , je veux 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 219 

aujourd'hui même commencer à soulager ma pauvre 
âme , que tous oublieront lorsqu'elle sera dans les 
flammes de l'expiation. 

La Sagesse. — Tu fais bien , mon ami , de songer 
pendant ta jeunesse aux dangers de la mort ; car à ton 
dernier moment personne ne pourra te secourir, et tu 
n'auras d'autre refuge que ma Passion, ma mort et 
mon infinie miséricorde. Plonge-toi donc dans mon 
Sang précieux avec foi et humilité , et lu seras sauvé. 

Le Disciple. — C'est pour cela, mon Jésus, que je 
me prosterne à vos pieds sacrés, en gémissant et en 
vous suppliant de vouloir bien me châtier et me purifier 
avant que je tombe dans les supplices incompréhen- 
sibles du purgatoire. Que j'étais insensé lorsque je pen- 
sais que ce purgatoire n'était rien , et que c'était un 
bonheur d'y aller ! Maintenant je redoute tant ses 
flammes dévorantes, que je ne puis y songer sans être 
tout tremblant d'effroi. 

La Sagesse. — Du courage , mon fils ; car cette 
crainte est le commencement de la Sagesse et le chemin 
de la glou'e. Ne te souviens -tu pas des louanges que 
les saintes Ecritures donnent à ceux qui craignent et 
méditent continuellement la mort? Tu dois me rendre 
grâce d'y penser comme tu le fais ; car c'est une chose 
bien rare dans le monde; et cependant les avertisse- 
ments se renouvellent sans cesse, et l'illusion est impos- 
sible. Les malheureux tombent en mourant dans les 
gouffres terribles de l'enfer; ils pleurent, ils gémis- 
sent, ils s'aperçoivent alors de leur folie, mais il est 
trop tard. 



220 LE LTVrxE 

Rappelle-loi , si tu peux , tous tes contemporains qui 
sont morts, et évoque-les dans ton esprit; converse 
avec eux , et demande -leur ce qu'ils sont devenus; 
écoute leurs soupirs, leurs cris déchirants, et profile 
de leurs sages conseils. Bienheureux celui qui apprend 
des autres à s'occuper à temps de son salut. Si tu es 
sage, tu attendras la mort chaque jour; tu te tiendras 
toujours prêt à la recevoir, et à partir content pour ce 
grand voyage. Qu'y a-t-il de plus incertain que la vie? 
L'homme est comme le petit oiseau sur lequel plane le 
vautour, ou comme l'infortuné qui voit arriver du 
rivage le vaisseau rapide qui l'emportera pour toujours 
loin de sa patrie. La vraie sagesse est de prévoir sa fin 
dernière, et d'aller, par la méditation, au-devant de 
la mort. 

XXV 

Du très-saint sacrement de l'Eucharistie. 

Le Disciple. — Si vous m'accordiez la grâce, ô compa- 
tissante Sagesse, d'entrer dans l'intimité sainte de vos 
divins mystères, je vous demanderais d'autres secrets 
de votre amour. Il est certain que l'abîme impéné- 
trable de votre infinie charité nous est largement ou- 
vert par votre douloureuse Passion et par votre mort; 
mais, dites-moi, ne pouvez-vous pas nous donner 
d'autres preuves aussi éclatantes de votre tendresse 
pour nous? 

La Sagesse. — Comment ne le pourrais-je pas? Il 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE, 221 

est aussi impossible de compter les étoiles du ciel que 
les preuves et les témoignages de mon amour infini. 

Le Disciple. — mon Jésus, mon doux Amour, 
voyez combien mon âme languit dans votre attente , et 
donnez à votre serviteur la paix et le bonheur de votre 
présence. Vous voyez que toutes les affections de la terre 
sont mortes en moi , et que je ne désire autre chose 
que les trésors de votre charité. Vous savez bien que le 
propre de l'amour est de ne pouvoir jamais être rassasié 
de son objet : plus il le possède , plus il désire le possé- 
der. Dites-moi donc, Gravissante Sagesse, quelle est, 
avec votre Passion et votre mort , la grande preuve de 
votre amour que vous avez donnée dans votre Incarna- 
tion. 

La Sagesse. — Réponds -moi d'abord. Parmi les 
choses précieuses , qu'y a-t-il de plus précieux pour 
celui qui aime? 

Le Disciple. — La présence de celui qui est aimé, 
je crois, ses embrassements , sa jouissance assurée. 

La Sagesse. — Cela est vrai , et comme je prévoyais 
que mes fidèles amis seraient tourmentés du désir de 
ma présence, j'ai voulu, dans la dernière Cène, au 
moyen du sacrement de l'Eucharistie, rester présent 
pour mon EgHse et mes amis jusqu'à la fin des siècles. 

Le Disciple. — Mais, Seigneur, excusez mon igno- 
rance: comment votre corps heureux et glorifié peut-il 
être sous les faibles apparences du pain? Comment 
puis-je vous voir présent dans ce Sacrement? 

La Sagesse. — Rien n'est impossible à ma toute- 
puissance infinie, et si tes sens te font défaut, il f;iut 



222 LE LIVRE 

les suppléer par une foi simple et sincère, sans songer 
à sonder des abîmes incompréhensibles. Je suis pré- 
sent pour toi sur Tautcl, vrai Dieu et vrai homme, 
avec mon corps, mon àme , ma chair, mon sang, 
comme je Tétais dans les bras et sur le sein de ma 
Mère bien-aimée, comme je le suis au ciel dans la per- 
fection de ma gloire. 

Dis-moi comment se montre un palais dans un mi- 
roir, et dans chaque fragment de ce miroir, comment 
toute l'étendue des cieux est saisie par l'œil, qui est si 
petit. Ne faut-il pas plus de puissance pour créerde rien 
le ciel, la terre et tout l'univers, que pour changer 
invisiblement du pain en mon corps? Pourquoi s'éton- 
ner plus de l'un que de l'autre? Combien y a-t-il dans 
le monde do choses que tu crois sans les voir? Les créa- 
turcs invisibles ne surpassent-elles pas de beaucoup les 
créatures visibles? Qui ne croit fermement avoir une 
âme? Et pourtant personne ne l'a vue. 

Si je t'interrogeais sur les voies de l'abîme et sur les 
eaux supérieures , ne me répondrais- tu pas que ces 
choses dépassent tes facultés, parce que tu n'as pas 
pénétré les abîmes, ni visité les hauteurs des cieux? 
Mais si tu ne comprends pas les choses naturelles et 
terrestres, comment veux -tu comprendre les choses 
célestes et divines? Si une mère enfantait et élevait un 
fils dans une prison complètement obscure, tout ce 
qu'elle lui raconterait du soleil, des étoiles, l'étonne- 
rait et lui paraîtrait incroyable ; et pourtant sa mère ne 
l'aurait pas trompé. Ma parole n'est-elle pas plus cer- 
taine que tous les sens de l'homme? Qu'il te suffise donc 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 253 

de savoir que l'Eucharistie est l'œuvre de ma toute- 
puissance et de mon amour; que la foi te soutienne, et 
lu goûteras ma présence. 

Le Disciple. — Comment refuser de croire ce que 
vous enseignez , ô mon Jésus, puisque vous êtes la 
vérité qui ne peut mentir, la sagesse qui ne peut se 
tromper, la toute-puissance que rien ne saurait limiter? 
Que n'ai -je autant d'amour que toutes les créatures! 
Que n'ai-je une conscience aussi pure que celle des 
anges, une âme ornée de toutes les beautés, de toutes 
les vertus, afin de vous recevoir en moi avec une telle 
ardeur, une telle puissance, que ni la vie ni la mort ne 
puissent jamais me séparer de vous! Si vous m'envoyiez 
un ange en ambassade, je ne saurais quel honneur lui 
rendre pour le recevoir convenablement. Que dois- je 
donc faire pour vous, qui êtes le Roi de gloire , le bien- 
aimé de mon âme, le Bien unique, souverain, qui 
renferme tout ce que peut désirer mon cœur dans le 
temps et dans l'éternité? 

Vous êtes, ô doux Jésus, ce que l'œil trouve de plus 
beau, le palais de plus doux, le tact de plus délicat et 
le cœur de plus aimable. Mais je ne sais vraiment com- 
ment m'unir à vous; votre présence m'attire et m'en- 
flamme, mais votre majesté m'éloigne et m'épouvante. 
Ma raison veut que je vous adore dans le silence et dans 
la crainte, et mon cœur veut vous aimer, vous embras- 
ser comme son unique bien-aimé. Vous seul, ô Jésus! 
vous êtes mon Seigneur, mon Dieu , mon frère, mon 
époux. Oh ! si je pouvais changer tous mes membres, 
mes os , ma chair en amour î si je n'étais rien qu'amour, 



224 LK LIVRE 

afin de pouvoir reconnaître vos bontés, votre immense 
amour! El que m'importe le monde , si vous vous don- 
nez réellement à moi, pour que je vous presse dans 
mon sein , que je vous aime et que je goûte toute l'inti- 
mité de votre présence? Je me serais estimé bien heureux 
si j'avais pu, de la blessure de votre cœur, recueillii' 
une seule goutte de sang et la conserver; et voilà que, 
par votre Sacrement, je reçois dans ma bouche, dans 
mon cœur et dans mon âme, votre précieux Sang 
qu'adorent les anges du ciel- 

Sacrement d'amour ! Calice d'ineffable tendresse! 
Quel don , Seigneur, de recevoir en soi votre charité 
môme , et d'être transformé en elle par la grâce ! Je ne 
désire plus vous voir sans voile, parce que la foi, su- 
périeure aux sens et à l'intelligence, me suffit, parce 
que je vous possède avec certitude , que rien ne me 
manque, et que je ne puis désirer davantage. Oui , je 
voudrais louer dignement et glorifier la grandeur de 
votre sagesse et les trésors de votre science. profon- 
deur ! immensité d'amour! Pensée sublime! Nourri- 
ture très-pure ! Sacrement ineffable! Seigneur, si dans 
vos dons et dans l'effusion de votre grâce et de votre 
amour, vous êtes si grand , si admirable , si incom- 
préhensible , qu'êtes- vous donc dans votre essence 
même ? mon âme , prépare avec soin ta demeure 
pour un roi si élevé, ton cœur pour un hôte si doux, 
ton amour pour un époux si pur et si ravissant. Va 
au-devant de lui avec tous les sentiments d'humilité 
et de respect dont tu es capable. 



DE LA SAGESSE ETERNELLE. 225 

XXVI 

De quelle manière l'âme doit se préparer à recevoir l'Eucharistie. 

Le Disciple. — Je reconnais, divine Sagesse, votre 
amour, votre bonté , votre grandeur dans le sacrement 
de l'Eucharistie ; mais je comprends par là même qu'il 
m'est impossible de vous recevoir dignement , si vous 
ne me l'enseignez. 

La Sagesse. — Viens à moi avec le respect et 
l'humilité que ma Divinité mérite; retiens-moi dans 
ton âme , en ne perdant jamais de vue ma présence ; 
regarde-moi et traite-moi comme l'épouse chérie qu'a 
choisie ton cœur. Que la faim de cette céleste nourriture 
t'y fasse participer plus souvent. Une âme qui veut me 
donner l'hospitalité d'une vie retirée, et jouir de l'in- 
timité de mes épanchements , doit être pure et libre de 
toute préoccupation stérile, morte à elle-même et à 
toutes les affections, ornée de vertus et toute parée des 
roses rouges de la charité, des violettes odorantes d'une 
humihté profonde, et des lis éblouissants d'une invio- 
lable pureté. C'est ainsi que tu me prépareras le lit doux 
et paisible de ton cœur, car « je fais ma demeure dans 
(( la paix (1). » 

Que je sois l'objet de tes désirs et de tes embras- 
sements, mais que j'aie ton amour sans partage; l'âme 
qui aime la terre , je la fuis comme le petit oiseau fuit 

(l) Factus est in pace locus ejus. ( Ps. lxxv, 3.) 



226 LE LIVUE 

le vautour. Chante- moi les cantiques de Sion, pour 
célébrer les merveilles de ma bonté dans un si grand 
Sacrement; et que tes louanges soient des élans d'amour. 
De mon côté, je te rendrai tendresse pour tendresse; 
je te ferai goûter une paix véritable , une claire vue de 
moi-même , une joie sans mélange , une douceur inef- 
fable, un avant-goût de la béatitude éternelle. Ces 
grâces sont accordées à mes seuls amis, qui s'écrient, 
dans l'ivresse de ces faveurs secrètes : « Vous êtes vrai- 
« ment un Dieu caché (1)! » 

Le Disciple. — Hélas! que je suis à plaindre! j'ai si 
souvent cueilli ces roses sans en avoir senti l'odeur! je 
me suis promené parmi ces fleurs sans les voir ; j'ai 
reçu ce baume, et je n'en ai pas été pénétré; j'ai été 
couvertd'une rosée féconde, et je suis resté une branche 
sèche et aride. mon Jésus, hôte aimable des âmes 
pures , combien de fois vous ai-je reçu , et me suis-je 
refusé ! combien de fois ai-je mangé le pain des anges 
sans faim et sans désir? Si j'avais eu à recevoir un ange, 
avec quel respect je l'aurais fait; et le Roi des anges , 
je ne l'ai pas seulement remarqué ! Que je regrette amè- 
rement d'avoir été , en votre présence eucharistique , 
si léger, si froid, si ignorant, si près par mon corps , si 
éloigné par mon cœur ! 

Pendant que vous me visitiez et que vos yeux étaient 

tendrement attachés sur mon âme, j'étais distrait; je 

pensais à d'autres choses , sans craindre votre sou- 

, veraine Majesté. Et pourtant, ô mon Jésus, il était 

(1) Vere tu es Deus absconditus. (Isaïe, xlv, 15.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 227 

bien juste d'être tout à vous, de vous offrir mes hom- 
mages, mes désirs et mon cœur; de me répandre en 
amour, en louanges et en ferventes actions de grâces. 
En réparation de mes oublis et de mes fautes , je me 
prosterne à vos pieds sacrés ; et , en présence de tous les 
anges, qui vous adorent dans cet auguste Sacrement, je 
vous reconnais pour mon Dieu , mon Seigneur, la 
Sagesse éternelle, le Verbe incarné, l'Homme parfait 
qui règne maintenant dans la gloire, et je vous supplie 
de compatira mes distractions, à mes irrévérences. Que 
votre miséricorde se laisse toucher par mes larmes; 
oubliez toutes les fautes que j'ai commises contre le 
Sacrement de votre amour. 

XXVIl 

Combien de grâces s'acquièrent par la fréquente Communion. 

Le Disciple. — Maintenant , éternelle Sagesse , 
dites-moi quel bien procure votre présence eucharis- 
tique à l'âme fidèle qui vous reçoit avec amour et désir? 

La Sagesse. — Mon fds , cette demande est- elle 
digne de quelqu'un qui aime? Qu'ai-je de meilleur que 
moi-même? Que peut-on désirer lorsqu'on est uni à 
l'objet de son amour? et quand on s'est donné , que 
peut-on refuser? Dans ce Sacrement, je me donne à toi 
et je t'enlève à toi , tu me trouves et tu te perds afin 
d'être changé en moi-même. 

Dis-moi, que fait la douceur du printemps aux cam- 
pagnes et aux jardins , lorsque sont passés les glaces , 



228 LE LIVRE 

les neiges, les venls et les rigueurs de l'hiver? Que 
fait l'éclat des étoiles à l'obscurité de la nuit? Que font 
les rayons du soleil pour un air transparent? Tous les 
biens affluent , par ma présence , à l'âme qui me reçoit 
avec amour. Mon corps glorieux n'offre-t-il pas le 
charme de l'été ; mon âme ne surpasse-t-elle pas les 
splendeurs des étoiles, et ma Divinité n'est-elle pas plus 
riche en lumière que des multitudes de soleils? 

Le Disciple. — Mais, Seigneur, je n'éprouve pas 
les douceurs dont vous parlez ; je reste, dans la Com- 
munion , aride , froid , insensible ; je suis comme un 
aveugle qui n'a jamais vu le soleil. Je voudrais que 
vous me donniez des signes plus certains , des preuves 
plus évidentes de votre présence. 

La Sagesse. — Moins elle a de signes et de preuves, 
plus la foi est pure et méritoire. Je ne suis pas dans ce 
Sacrement une lumière extérieure qui se montre , et 
qui agit sur les sens; je suis un bien d'autant plus 
grand, qu'il est plus intérieur et plus caché. Les êtres 
grandissent , et tu ne vois leur développement que 
lorsqu'il est accompli. Ma vertu est secrète; mes grâces 
sont insensibles , et l'on reçoit mes dons spirituels sans 
les sentir et sans les voir. Je suis un pain de vie pour 
les âmes bien préparées; un pain inutile pour les né- 
gligents ; et pour les indignes , pour ceux qui sont cou- 
pables de péchés mortels , une plaie temporelle et une 
ruine éternelle. 

Le Disciple. — Vos paroles , Seigneur , me font 
comprendre combien il est dilïicile de se préparer 
dignement à un si grand Sacrement. 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2129 

La Sagesse. — Jamais aucun homme sur terre n'a 
pu me recevoir d'une manière convenable. Si lu avais 
toute la sainteté des bienheureux et la pureté des anges, 
tu ne serais pas encore digne de cet honneur. Mais ne 
te décourage pas pour cela ; fais tout ce que tu peux ; 
je ne t'en demande pas davantage, et je suppléerai à 
la faiblesse de l'homme. Un malade doit chasser toute 
crainte, et obéir aux prescriptions savantes du médecin 
jusqu'à ce qu'il soit guéri. 

Le Disciple. — Peut-être, Seigneur, qu'il vaudrait 
mieux, par respect et par prudence, approcher plus rare- 
ment de votre Sacrement? 

La Sagesse. — Si tu sens augmenter en toi la 
grâce et le désir de cette nourriture divine , il faut t'en 
approcher plus souvent. Si tu crois ne faire aucun pro- 
grès en le recevant, et si tu n'éprouves que sécheresse , 
froideur, indifférence , ne te trouble pas ; mais prépare- 
toi du mieux qu'il te sera possible, et n'abandonne pas 
la Communion ; parce que , plus tu me seras uni , plus 
tu t'amenderas ; il vaut mieux communier par amour 
que s'abstenir par crainte, et le salut de l'âme est plus 
assuré dans la simplicité de la foi , les sécheresses et 
les peines intérieures, que dans la douceur et les dé- 
lices de l'esprit. 

Le Disciple. — L'âme ne pourrait-elle pas s'abstenir 
par crainte, et vous recevoir seulement spirituellement? 

La Sagesse. — Dis moi , s'il n'est pas plus heureux 
de recevoir moi et ma grâce , que ma grâce seulement? 
Ne vaut-il pas mieux , avec ma grâce , posséder ma 
présence réelle ? 



230 LE LIVRE 

XXVllI 

De la louange qu'on doit à Dieu. 

Le Disciple. — « Loue le Seigneur, uion âme; je 
« louerai le Seigneur toute ma vie (1) ! » Seigneur, 
qui aidera mon cœur à vous exprimer ce qu'il ressent? 
Comment pourra-t-il vous bénir, vous louer avant ma 
mort, au gré de son désir? Comment célébrer digne- 
ment pendant ma vie le Dieu de majesté, qui aime tant 
mon âme? Oliî si de mon cœur s'écliappait Tbarmonie 
de tous les instruments de musique! si ma voix redisait 
tous les cantiques que Dieu a jamais entendus ! si je 
pouvais réjouir des accents de ma reconnaissance toute 
la Cour céleste! mon Jésus, je suis indigne de vous 
louer; et pourtant c'est là l'ambition de mon âme : que 
le ciel le fasse pour moi, avec ses planètes, ses étoiles, 
sa lumière , ses splendeurs; que la terre vous loue avec 
la beauté de ses roses et la richesse de ses fleurs. Si 
j'avais les pensées , les désirs des âmes pures et saintes, 
quand Dieu les illumine des trésors de sa grâce, avec 
quelle ardeur, ô mon Jésus, ô Sagesse éternelle, je 
glorifierais votre nom ! 

Oui , quand vous versez dans mon cœur le sen- 
timent et la pensée de votre louange , je languis d'amour 
et de bonheur; et dans mon ivresse, je perds les expres- 

(1) Lauda, anima mea, Dominum; laudabo Dominum in vita mea. 

(PS. CXLV, 1.) 



DE hX SAGESSE ÉTEUNELLE. 231 

sions et la parole, parce que je comprends combien 
votre souveraine Majesté est au-dessus de toute louange. 
Je m'adresse, pour me suppléer, aux plus belles créatures 
du ciel , aux esprits les plus purs et les plus sublimes 
du paradis; je vois que l'éternité même est trop petite 
pour célébrer votre bonté. Que pourraient donc vous 
dire ma bassesse et mon néant! L'ordre admirable qui 
règne dans l'univers, l'espace et ses profondeurs, les 
forêts, les campagnes, les montagnes et les vallées 
font retentir à mes oreilles un concert magnifique en 
votre bonneur. J'entends toutes les beautés du ciel et 
de la terre qui crient : Qu'il est aimable , qu'il est ado- 
rable le Dieu qui nous a créées; aime-le, adore-le, 
car il est la source de toute beauté. Mais si ce Dieu, si 
grand, si beau , si sublime , s'unit à ton àme comme à 
sa bien -aimée, comment pourras- tu ne pas mourir 
d'amour? mon Jésus, éternelle Sagesse, consolez- 
moi et enseignez-moi ce que je dois faire. 

La Sagesse. — Que désires-tu? Est-ce apprendre à 
me bien louer? 

Le Disciple. — Ah! Seigneur, pourquoi me pro- 
voquer? Vous connaissez les cœurs, et vous savez bien 
que le mien s'enflamme au seul désir de vous louer , et 
que c'est là ma passion depuis mon enfance. 

La Sagesse. — Ma louange demande beaucoup de 
droiture, de justice et de sainteté. 

Le Disciple. — très-bon Jésus, ma justice et ma 
sainteté sont dans votre infinie miséricorde. Je sens bien 
mon indignité , ma bassesse , et j'avoue que je devrais 
plutôt pleurer devant vous mes péchés que célébrer vos 



232 LE LIVRE 

louanges. Que votre Bonté infinie ne méprise pas un 
pauvre ver de terre, et qu'elle l'aide à satisfaire son désir. 
Les anges et les chérubins vous louent à des degrés 
différents, et, sans \otre secours, ils ne le pourraient 
pas plus que la plus petite créature. Vous n'avez pas 
besoin de nos louanges ; mais rien ne fait mieux 
paraître votre infinie bonté, que d'accueillir les mal- 
heureux, et de vous laisser louer par les indignes. 

La Sagesse. — Aucune créature ne peut me louer 
dignement; et cependant toute créature, petite ou 
grande , est obligée , dans la mesure de ses forces , de 
louer son Créateur. Plus je m'unis à l'âme, plus je mé- 
rite ses louanges ; et les louanges qui m'honorent 
davantage sont celles qui ressemblent aux louanges 
des habitants du ciel. Ces louanges sont dégagées des 
nuages de la terre ; elles viennent des cœurs unis à 
moi par une piété véritable et par un amour sin- 
cère. 

Je suis plus loué et plus réjoui par une méditation, et 
par un épanchement silencieux du cœur, que par tous 
les cantiques que pourraient faire entendre la bouche 
et les lèvres. Une âme qui se méprise elle-même , qui 
ne veut être ni estimée , ni connue ; qui se met au- 
dessous de tout le monde, et qui se plaît dans cet abais- 
sement , me charme plus que tous les concerts et les 
harmonies qu'on pourrait faire entendre. C'est cette 
louange surtout que j'adressais à mon Père lorsque 
j'étais attaché à la Croix , défiguré, humihé, injurié et 
dans les angoisses de la mort. 

La louange qui ne vient pas du cœur me déplaît, et 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 233 

je refuse celles qu'on m'adresse dans la prospérité, et 
qui tarissent dans le malheur. La louange véritable qui 
fume et s'élève vers moi comme un encens de bonne 
odeur , est celle que disent à la fois le cœur, les paroles 
et les actes; et cela aussi bien dans les choses contraires 
que dans les moments heureux. Car celui qui me loue 
dans les choses contraires prouve qu'il m'aime réel- 
lement plus que lui-même; et c'est là pour moi la 
louange la plus parfaite. 

Le Disciple. — Très -miséricordieux Jésus, je ne 
vous demande pas des croix et des afflictions, et je cher- 
che même à les éviter; cependant, avec l'aide de votre 
grâce toute-puissante, je m'abandonne à vous du fond 
de mon cœur, et je m'offre pour être l'instrument de 
votre éternelle louange ; je sais bien que le renoncement 
total et parfait de moi-même est au-dessus de mes forces 
et ne peut venir que de vous. S'il vous plaît donc, 
Seigneur, que je sois le plus méprisé des hommes, 
qu'on m'injurie, qu'on me crache au visage et qu'on 
me fasse mourir dans les supplices; avec votre secours, 
je supporterai tout pour la gloire de votre nom , lors 
même que je serais innocent; et si je suis coupable, 
j'accepterai tous mes tourments pour satisfaire votre 
justice, qui me sera toujours plus chère que mon propre 
honneur. 

Ainsi, je me livre à tout ce que décidera votre misé- 
ricorde, et je m'écrierai vers vous, comme le bon larron, 
du milieu de mes douleurs : « Oui , Seigneur, j'ai bien 
« mérité ce que je souffre, tandis que vous, vous 
c( n'avez rien fait de mal; Seigneur, souvenez-vous de 



234 LE LIVUE 

« moi dans votre royaume (1). » Et si maintenant ma 
mort pouvait vous honorer, je ne voudrais pas qu'elle 
fût différée d'un instant. Je ne désire qu'une chose , 
c'est que les années, les mois, les semaines, les jours, 
les heures , les minutes de ma vie célèbrent vos 
louanges , comme elles le font dans les splendeurs des 
saints; et cela non pas une fois, cent fois, mille fois , 
mais autant de fois qu'il y a d'étoiles au ciel et qu'on 
aperçoit d'atomes dans les rayons du soleil. Ainsi je 
voudrais faire , si j'avais à vivre la longue vie des 
patriarches; et si, en quittant la terre, vous me laissiez 
pendant cinquante ans dans les flammes du purgatoire, 
je me réjouirais, parce que chacune de mes souffrances 
vous louerait , vous honorerait. Je me prosternerais à 
vos pieds et je vous dirais : « Béni soit le feu du pur- 
« gatoire , par lequel votre gloire s'accomplit en moi. » 
Oui, Seigneur, je ne me compte pour rien; c'est 
vous seul et votre bon plaisir que je désire, que j'aime, 
que je recherche; et même, si pour la gloire de votre 
nom je tombais en enfer , si j'en souffrais les tour- 
ments, si j'étais privé de votre contemplation bienheu- 
reuse, je ne m'en plaindrais pas, pourvu que je pusse, 
par mes douleurs, expier tous les péchés du monde, 
toutes les injures qui vous ont été faites , et adorer, glo- 
rifier votre Bonté infinie et votre souveraine Majesté; 
vos louanges sortiraient encore de l'abîme et de mon 
cœur brisé ; elles rempliraient l'enfer, la terre, l'air, et 

(1) Et nos quidem juste, iiam digna factis recipimus : hic vero nihil 
mali gessit... Domine, mémento mei,cum veneris in regnnm tuum. 
(Luc, xxiii, 41.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 235 

s'élèveraient vers vous jusque dans le ciel. Mais en 
enfer, qui est-ce qui vous bénira (1)? 

Faites donc de moi , ô mon Jésus , tout ce que de- 
mandera votre gloire , votre honneur; je vous en 
louerai jusqu'à mon dernier soupir; et lorsque k mort 
éteindra ma voix, je veux que les mouvements de mon 
corps , de mes mains , les battements de mon cœur 
continuent vos louanges, et que mon dernier souflPIe 
vous dise encore et toujours : Saint, saint, saint, 
Sanctus, sanetus, sanctus. Lorsque ma chair sera 
réduite en poussière , que tous les grains de cette pous- 
sière tressaillent de vos louanges ; qu'ils soient empor- 
tés dans les déserts, dans les espaces, et jusqu'en votre 
présence, dans le ciel, et qu'ils ne s'arrêtent point 
jusqu'au dernier jour du monde. 

La Sagesse. — Persévère dans ces saints désirs de 
ma louange : ton zèle m'est agréable. Que ta bouche 
me loue afin d'y exciter ton cœur; commence dès cette 
vie ces cantiques sans fin que tu continueras dans 
l'autre. 

Le Disciple. — Je le désire tant. Seigneur, que je 
ne voudrais pas vivre un seul instant sans vous louer. 
Combien de fois me suis-je plaint, pendant la nuit, de la 
fuite du temps ! Pourquoi , disais-je au ciel, précipiter 
ainsi ta course? Arrête-toi un peu , et prolonge les té- 
nèbres, afin que je puisse satisfaire mon désir et rester 
encore à louer mon doux Sauveur. Et lorsqu'il m'arrive 
d'être distrait pour quelque temps de vos louanges , et 

(1) In inferno autem quis confitebitur tibi? (Ps. vi , 6.) 



236 LE L1VI\K 

queje reviens ensuite à moi , il nie semble qu'il y a des 
années que je n'ai loué Jésus. Applique-loi donc à le 
louer sans cesse , mon pauvre cœur ! Mais vous , éter- 
nelle Sagesse, apprenez-lui à toujours continuer, à ne 
jamais -interrompre. 

La Sagesse. — Celui qui évite toujours le péché et 
pratique la vertu, me loue sans cesse. Maispuisque tu dé- 
sires connaître une louange plus parfaite, apprends que 
toute àme pure et remplie par la méditation des choses 
du ciel, une àme libre de tout défaut et affranchie de 
tout désir, une âme élevée au-desssus de la terre, et 
qui goûte une telle paix dans ma Divinité, qu'elle ne 
pense qu'à me rester unie , cette âme me loue tou- 
jours, parce que ses sens sont absorbés dans la lumière 
qui l'environne, et que sa forme terrestre s'est revêtue 
de la nature spirituelle des anges. Quoi qu'elle fasse 
intérieurement ou extérieurement , soit qu'elle médite, 
qu'elle prie , qu'elle travaille , qu'elle mange , qu'elle 
dorme ou qu'elle veille, sa moindre action est une 
louange pure et agréable à Dieu. 

Le Disciple. — Que vous m'apprenez doucement. 
Seigneur, à vous louer d'une manière parfaite. Mais 
dites - moi quelle sera l'occasion , le sujet de mes 
louanges et de mes bénédictions. 

La Sagesse. — Ne suis-je pas la source infinie de 
tout bien , et n'est-ce pas de moi que découle le bon- 
heur de toutes les créatures? 

Le Disciple. — Seigneur, votre bonté surpasse mon 
intelligence. Que les cèdres du Liban, que les esprits 
angéliques la célèbrent. Mais moi , qui ne suis que mi- 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 237 

sère et bassesse auprès d'eux , je ne puis louer celte 
source première de tout bien , et adorer comme elle le 
mérite votre essence infinie. Dans le désir que j'ai de 
le faire , je rappellerai aux anges leur dignité et l'excel- 
lence de leur nature; plus ils se sentiront élevés dans 
la gloire , plus ils seront portés à célébrer par des 
louanges magnifiques votre souveraine Majesté. Je 
serai pour eux comme l'oiseau criard qui provoque les 
chants du rossignol. 

Je me recueillerai en moi-même; j'y contemplerai 
les bienfaits que vous avez versés dans mon âme , et je 
vous bénirai , je vous rendrai de ferventes actions de 
grâces. Oui , lorsque je me rappelle de combien de 
maux et de dangers vous m'avez délivré , je comprends 
combien je vous dois; et je m'étonne de ne pas m'épui- 
ser en cantiques de reconnaissance. Oh! que vous avez 
été patient à m'attendre ; que vous avez été indulgent à 
me recevoir; que vous avez été doux dans vos appels inté- 
rieurs; que vous avez été tendre pour m'attirer et m'at- 
tachera vous, malgré mes résistances et mon ingratitude! 
Comment ne pas vous louer de toute l'ardeur de mon 
âme pour tant de bienfaits ! Oui , Seigneur, je désire 
vous louer comme les anges , lorsqu'ils se virent confir- 
més dans la grâce , après la chute des esprits rebelles; 
comme les âmes du purgatoire , lorsqu'au moment de 
leur déhvrance, elles entrent dans le ciel et commen- 
cent à jouir de votre présence. Je voudrais avoir, pour 
vous bénir, les cantiques que vous chanteront les élus 
dans la Jérusalem céleste , lorsque le dernier jugement 
les aura séparés des réprouvés, et qu'ils se verront enfin 



238 LE LIVRE 

assurés de leur éternité bienheureuse. Mais, Seigneur, 
dites-moi comment je dois rapporter à votre gloire les 
mouvements de la nature , bons ou indifférents. 

La Sagesse. — L'homme ne peut, dans cette vie 
mortelle, discerner la nature delà grâce, et il doit, dès 
(ju'il ressent dans son corps ou dans son âme quelque 
joie, quelque plaisir, se recueillir aussitôt en lui-même 
et les rapporter à Dieu, afin qu'il les purifie et qu'il les 
tourne à sa gloire. Il les transformera, car il est le Sei- 
gneur de la nature et de la grâce ; et par ce moyen , la 
nature s'élèvera au-dessus d'elle-même et se changera 
en grâce. 

Le Disciple. — Mais ce qui m'afflige , Seigneur, et 
me distrait de votre louange, ce sont les suggestions du 
démon , les tentations d'impiété , de blasphème , d'in- 
fidélité, les pensées mauvaises et honteuses qu'il sème 
dans mon âme ; apprenez-moi comment je dois les 
rapporter à votre louange. 

La Sagesse. — Dans toutes les tentations de ton en- 
nemi , tourne-toi vers Dieu , et dis-lui : Seigneur, toutes 
les fois que les esprits mauvais me tentent, je veux vous 
louer comme ils vous auraient loué s'ils avaient per- 
sévéré dans le bien ; je suppléerai ainsi aux honneurs 
dont vous a privé leur chute. 

Le Disciple. — Il est bien vrai, Seigneur, que tout 
profite à ceux qui vous aiment , puisque les tentations 
des démons mêmes leur servent et les aident à vous 
bénir. Quelles louanges vous rendrai -je donc pour 
toutes les beautés et les magnificences qui remplissent 
le monde ? 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 239 

Là Sagesse. — Quand tu verras celte vie, celle acti- 
vité des populations , la force et la grâce des hommes et 
des femmes , pense à Dieu , et dis-lui du fond de ton 
cœur : mon Jésus , puisse vous saluer et vous louer 
pour moi la multitude innombrable des beaux anges 
qui vous entourent et vous servent ! puissent vous glori- 
fier pour moi les désirs elles ardeurs des saints, et cette 
harmonie sublime de toutes les créatures qui remplis- 
sent l'univers ! 

Le Disciple. — Sagesse infinie, que vous réjouis- 
sez , que vous dilatez mon cœur, en m'apprenant ainsi 
à vous louer ! Quand viendra le jour dernier qui finira 
mon exil? Quand vous adresserai-je avec les saints les 
cantiques parfaits dont rien ne troublera le charme et 
la durée? C'est là le besoin qui me dévore ; car com- 
ment ne pas aspirer à vous, ô mon Jésus , l'unique joie 
de mon cœur? Y a-t-il un homme dans le monde, quand 
il aime , qui ne fasse tous ses efforts pour atteindre et 
posséder l'objet de son amour? Vous savez, ô mon très- 
doux Jésus, que je m'abandonne à vous; mon âme 
n'aime que vous, ne cherche que vous, ne veut que 
vous , et quand elle ne vous trouve pas , il faut bien 
qu'elle pleure et qu'elle se tourmente. 

La Sagesse. — Entre donc pour te consoler dans le 
parterre de mes louanges. N'est-ce pas le prélude, 
l'avant-goûldu bonheur éternel, que de me louer tou- 
jours dans la joie et la paix de ton cœur? Rien n'est 
comparable à mes louanges pour éclairer l'intelligence, 
adoucir les croix, vaincre les esprits mauvais, chasser 
la tristesse et l'ennui , rendre tranquilles et heureuses 



2A0 LE LIVRE 

les âmes. Si tu me loues par tes paroles, tes chants, tes 
inspirations , tes méditations et tes œuvres , tu effaceras 
tes péchés; tu t'enrichiras de mes grâces; tu édifieras 
ton prochain ; tu consoleras les âmes du purgatoire ; tu 
auras les anges pour compagnie; tu seras mon hien- 
aimé ; ta mort sera sainte et heureuse comme ta vie. 

Le Disciple. — Que mon cœur soit donc une 
flamme ardente qui se consume à vous louer, qui 
s'unisse à l'amour de tous les saints, de tous les séra- 
phins du ciel, et à cette charité infinie que Dieu le Père 
ressent pour vous, qui êtes son Fils unique et bien- 
aimé ! 

XXIX 

Comment Dieu est une essence très- simple. 

Le Disciple. — Enseignez maintenant à votre dis- 
ciple, éternelle Sagesse, comment il doit se résigner 
et se reposer en Dieu. Dites-moi , je vous en prie, quel 
est le moyen d'atteindre ce but si élevé. 

La Sagesse. — Une âme ne peut retourner à son 
origine si elle ne comprend d'abord l'unité de Dieu , 
c'est-à-dire que Dieu est le principe nécessaire et pre- 
mier de tout être ; qu'il est une essence incompréhen- 
sible et sans nom. Car ce qui ne peut se comprendre 
ne peut être nommé. Tout ce que notre intelligence 
créée affirme de Dieu et lui attribue n'est rien; la 
négation peut seule le définir; parce que Dieu n'est 
aucune de ses créatures, mais une essence infinie , im- 
pénétrable, supérieure à tout ce qu'il a fait; un esprit 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2^1 

qui a la plénitude de l'être , qui se comprend seul , et 
qui est en lui et par lui-même le principe et la fin de 
toutes choses. C'est dans cet océan que commence et 
que finit l'homme juste et résigné; il s'oubheet se perd 
en Dieu par un abandon surnaturel et parfait. 

Le Disciple. — Mais si Dieu est une essence simple , 
d'où vient que nous lui donnons les noms de Sagesse, 
de Bonté ^ de Justice et de Miséricorde? comment cette 
multiplicité se montre-t-elle avec cette unité d'es- 
sence ? 

La Sagesse. — Cette multitude d'attributs dans 
l'Etre divin n'est autre qu'une unité parfaite. 

Le Disciple. — Qu'est-ce que l'Être divin? 

La Sagesse. — C'est la source d'où découlent les 
émanations et les communications divines. 

Le Disciple. — Quelle est cette source , Seigneur? 

La Sagesse. — La nature même et l'essence de 
la Divinité : et dans cet abîme infini, la trinité des 
personnes se résume dans son unité ; car en elle il 
n'existe point de multiplicité ni d'actions extérieures, 
la nature divine étant simple et comme une obscurité 
agissant immuablement sur elle-même. 

Le Disciple. — Mais quelle est l'origine première 
des communications divines ? 

La Sagesse. — La faculté, la vertu toute-puissante. 

Le Disciple. — Qu'est-ce que cette vertu, cette 
faculté ? 

La Sagesse. — La nature divine , dans laquelle le 
Père est le principe de l'être, de la génération et de 
l'opération. 

16 



2Û2 LE LIVRE 

Le Disciple. — Dieu et la Divinité, est-ce une môme 
chose ? 

La Sagesse. — La même chose; mais la Divinité 
n^engendre pas, n'opère pas, tandis que Dieu opère et 
engendre ; ce qui vient de la diversité des personnes, 
que l'intelligence distingue de Pessence divine; mais 
au fond c'est une même chose , puisque dans la nature 
divine il n'y a que l'essence divine; et les relations des 
personnes n'ajoutent rien à cette essence , quoiqu'on 
les distingue entre elles. La nature divine n'est pas 
plus simple en elle-même que le Père , le Fils , ou le 
Saint-Esprit, qu'elle comprend ; l'imagination vous 
égare dans la contemplation de ces mystères , parce que 
vous les examinez d'après les choses créées. 

Le Disciple. — ahîme incompréhensible de sim- 
plicité ! Mais, dites-moi, éternelle Sagesse, qu'étaient 
les créatures en Dieu avant leur création? 

La Sagesse. — Elles étaient comme dans leur exem- 
plaire éternel. 

Le Disciple. — Qu'est-ce que cet exemplaire éternel? 

La Sagesse. — C'est l'essence éternelle de Dieu en 
tant qu'elle se montre par communication, et qu'elle se 
fait connaître à la créature : dans l'idée éternelle , les 
créatures ne sont pas distinctes de Dieu ; elles parti- 
cipent à son essence, à sa vie, à sa puissance; elles 
sont Dieu en Dieu ; elles se confondent avec Dieu et 
ne sont pas moindres que lui; mais dès qu'elles sor- 
tent de Dieu par la création, elles ont une forme , une 
substance, une essence particulière et distincte de Dieu ; 
et ainsi, dans leur écoulement de Dieu elles ont Dieu 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2Zi3 

pour principe , et, comme créatures, elles le recon- 
naissent pour Créateur. 

Le Disciple. — L'essence de la créature est -elle 
plus noble et plus élevée en Dieu qu'en elle-même? 

La Sagesse. — L'essence de la créature en Dieu 
n'est pas créature. La création est plus utile à la créa- 
ture que l'essence qu'elle avait en Dieu , car la créature 
ne se confond plus éternellement avec Dieu ; mais 
Dieu, par la création, ordonne divinement toutes les 
créatures; elles regardent naturellement leur principe, 
et comme elles sortent de Dieu , elles retournent à 
Dieu . 

Le Disciple. — D'où naissent donc. Seigneur, le pé- 
ché, l'iniquité, l'enfer, le purgatoire, les démons, si 
toute créature vient de Dieu et retourne à Dieu ? 

La Sagesse. — La créature intelligente et raison- 
nable devait revenir à Dieu son principe; mais elle 
resta en elle-même par un acte insensé de son or- 
gueilleuse volonté : de là les démons , l'enfer et toute 
malice. 



XXX 

Comment l'homme doit retourner à Dieu. 

Le Disciple. — Comment doit faire celui qui est 
sorti de Dieu pour retourner à Dieu et pour recon- 
quérir sa félicité perdue ? 

La Sagesse. — Son moyen est Jésus-Christ, vrai 
Dieu et vrai homme, qui, par sa dignité incompréhen- 



2M LE LIVRE 

siblo et par refficacité de sa Passion et de sa mort, a 
fondé les mérites des saints, et est devenu le chef de 
l'Eglise. Celui qui veut retourner à Dieu et devenir le 
fils du Père éternel, doit se quitter lui-même et se 
convertir entièrement en Jésus-Christ, afin d'arriver à 
l'union béatifique de la gloire. 

Le Disciple. — Et quelle est celte conversion par- 
faite en Dieu par Jésus-Christ? 

La Sagesse. — Ecoute bien ce que je vais dire : 
L'homme devait habiter dans son centre, qui est Dieu ; 
il en est sorti par un amour exclusif de lui-même et 
des créatures; il a ainsi usurpé ce qui était au Créateur. 
Il s'est ravi lui-même à Dieu dans son aveuglement, 
et il s'est répandu criminellement dans les créatures; 
aussi, pour se rendre à Dieu, il doit: 1° se pénétrer 
du néant de son essence, qui , séparée de la vertu toute- 
puissante de Dieu, n'est absolument rien; 2° consi- 
dérer sa nature produite et conservée dans l'être de 
Dieu, mais malheureusement souillée par sa propre 
malice ; et cela, afin de la ramener à Dieu après 
l'avoir domptée et purifiée ; 3° se relever par une haine 
généreuse de soi-même; se détacher de la multiplicité 
des amours créés; se renoncer parfaitement et s'aban- 
donner à Dieu et à son bon plaisir en toute chose, 
dans la joie comme dans la souffrance , dans le travail 
comme dans le repos. 

Ce renoncement doit être fait de manière à ne jamais 
se reprendre à Dieu , à être si étroitement uni d'esprit 
à Jésus-Christ, qu'on puisse voir et faire tout en lui 
et par lui , et qu'on puisse dire avec saint Paul : « Je 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2/i5 

« vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus -Christ qui 
« vit en moi (1). » 

C'est là ce que veut dire le renoncement de soi- 
même en Dieu; ainsi donc, laisse-toi, abandonne-toi 
toi-même, non pour détruire et anéantir ta nature, 
mais pour t'en ôter la propriété et te mépriser souve- 
rainement par amour de Dieu : c'est ainsi que tu de- 
viendras heureux. 

Le Disciple. — Comment cela, Seigneur? 

La Sagesse. — Parce que tu goûteras les délices du 
paradis et que tu jouiras, non pas en réalité, mais par 
ressemblance, de la félicité suprême des saints, qui 
sont tellement à Dieu , qu'ils ne pensent jamais à eux- 
mêmes. 

Le Disciple. — Quel est l'état des saints dans le 
ciel? 

La Sagesse. — C'est une ivresse divine et ineffable: 
de même que l'homme ivre s'oublie et n'est plus maî- 
tre de lui-même , de même les saints s'abandonnent 
tellement à Dieu , qu'ils perdent en lui toute propriété ; 
qu'ils ne peuvent plus se reprendre; qu'ils vivent avec 
Dieu, transformés pour toujours en Dieu, comme une 
goutte de vin qui, jetée dans l'Océan, perd son goût, 
sa couleur, et se confond avec l'immensité qui la reçoit. 

Le Disciple. — Les saints perdent donc en Dieu 
leur nature et leur essence? 

La Sagesse. — Non, mais en Dieu ils ne ressen- 
tent aucun désir humain ; ils perdent complètement 

(1) Vivo autem Jam non ego, vivil vero in me Ghristus. (Gai., u , 20.) 



2U6 LE LIVRE 

l'usage de leur volonté : ils sontabîuiés dans la volonté 
divine , et ne peuvent vouloir que ce que Dieu veut. 
Leur nature et leur essence restent les mômes; mais 
elles revêtent une autre forme, une autre gloire, une 
autre vertu; car ils sont unis à l'essence divine, et 
deviennent une même chose avec elle, non par nature, 
mais par grâce. Une lumière ineffable et une vertu 
toute-puissante leur font vouloir ce que Dieu veut. Ces 
dons précieux sont accordés à tous les bienheureux 
en récompense de leur renoncement parfait et de leur 
abandon total en Dieu. 

Le Disciple. — mon Jésus , ce renoncement est 
plus admirable qu'imitable. Qui pent ici-bas ne jamais 
penser à soi et rester indifférent à la prospérité comme 
au malheur? Il est trop difficile, dans cette vie mor- 
telle, d'aimer purement pour Dieu, sans ressentir la 
moindre inclination propre, et sans jamais consulter sa 
volonté. 

La Sagesse. — Je ne t'appelle point au renonce- 
ment des saints , que vous ne pouvez pas même com- 
prendre , parce que les nécessités et les imperfections de 
la nature vous en empêchent : mais apprends du moins 
que le renoncement de mes vrais serviteurs est une imi- 
tation de celui des saints du paradis. J'ai, parmi mes 
élus , des âmes pieuses qui vivent dans un oubli com- 
plet du monde et d'elles-mêmes , et qui conservent leur 
vertu stable, immuable, et, pour ainsi dire, éternelle 
comme Dieu. Elles sont déjà par la grâce transformées 
dans l'image et dans l'unité de leur principe, et comme 
Dieu ne peut agir pour d'autres que pour lui , elles ne 



DE LA SAGESSE ÉTEKNELLE. 2M 

pensent, elles n'aiment, elles ne veulent d'autre chose 
que Dieu et son bon plaisir. Cet état d'union et de re- 
noncement est complet dans le paradis, mais sur terre 
il se rencontre parmi mes plus fervents adorateurs à 
des degrés différents , selon les trésors de ma grâce. 

XXXI 

En quoi consiste le véritable renoncement. 

Le Disciple. — Dites-moi , éternelle Sagesse , com- 
ment souffrent et meurent vos serviteurs qui sur la 
terre se renoncent parfaitement en Dieu. Je suis per- 
suadé qu'ils mènent une vie très-pure , qu'ils observent 
les conseils de l'Évangile , et qu'ils tendent toujours à 
ce qui est le plus parfait. 

La Sagesse. — On ne peut se renoncer en Dieu 
que par l'observation complète de la loi et par une 
très-grande pureté de cœur. Car celui qui s'aime et 
qui aime les créatures, n'a pas la pureté de mon amour 
et ne pourra jamais renoncer à sa volonté. Mais mes 
serviteurs vivent toujours de la manière la plus parfaite, 
détachés d'eux-mêmes au dedans et au dehors, et 
libres de toute propriété de corps et d'esprit. Dans les 
épreuves, ils sont tellement forts et constants, qu'ils 
méprisent la souffrance et qu'ils ne la comptent pour 
rien. Ils sont tellement bien disposés à la mort, que 
non-seulement ils la reçoivent avec soumission des 
mains de Dieu , mais qu'ils l'aiment , qu'ils la désirent 
plus que tous les trésors du monde , et qu'ils ne vou- 



248 LE LIVnE 

(Iraient pas un seul moment d'existence en dehors de 
ma volonté. 

Le Disciple. — Pour marcher ainsi dans la voie 
parfaite du renoncement, quelle est la chose princi- 
pale, la contemplation , ou l'action? 

La Sagesse. — Ces deux choses ne doivent point 
se séparer: à quoi sert de rechercher ce qu'est la vertu , 
l'union et le renoncement, si l'on ne combat pas la 
nature, si l'on ne l'affranchit du péché en domptant 
ses passions et en mettant en pratique la vérité même? 
Plus on étudie alors , plus on se perd , parce qu'on 
se complaît dans sa science, parce qu'on ne veille pas 
sur soi, et qu'on arrive à une fausse liberté qui charme 
et qui égare. 

Le Disciple. — Ceci est l'abus de la science, et il 
n'est pas étonnant que beaucoup de savants se perdent. 
Mais on ne peut abuser de l'austérité de la vie et des 
rigueurs d'une sainte pénitence. 

La Sagesse. — Certainement, lorsque l'extérieur 
correspond cà l'intérieur; mais il est des personnes qui 
sont très-morti fiées à l'extérieur, et qui ne se renon- 
cent pas en Dieu. 

Le Disciple. — La souffrance cependant est une 
imitation de Jésus-Christ et de sa Croix? 

La Sagesse. — 11 serait plus vrai de dire une ap- 
parence de l'imitation de la Croix. Ces personnes ne 
veulent pas se conformer à la vie de Jésus-Christ , qui 
fut la douceur et l'humilité mêmes; elles blâment et 
jugent leur prochain avec une facilité extrême; elles 
méprisent et condamnent tous ceux qui ne vivent pas 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 2^9 

comme elles; et si l'on veut les connaître, Ton n'a qu'à 
les blesser dans leur volonté et leur réputation: on les 
trouve alors pleines d'orgueil et dans une inquiétude 
continuelle. 11 est bien évident qu'elles n'ont pas le 
renoncement chrétien, et qu'elles n'ont jamais appris 
à s'abandonner réellement à Dieu, qu'elle ne meurent 
point à elles-mêmes et à leurs propres désirs; sous les 
dehors d'une vie austère, elle ont conservé toute la 
vivacité de leurs passions; elles nourrissent et déve- 
loppent leur propre volonté. 

XXXIl 

Comment l'àme devient une même chose avec Dieu. 

Le Disciple. — D'où vient donc le véritable renon- 
cement intérieur et extérieur des élus en Dieu , dans 
une unité parfaite? 

La Sagesse. — De la génération et de la filiation 
de Dieu; tous mes vrais serviteurs étant fils de Dieu, 
puisqu'il est dit dans saint Jean : « Il a donné le pou- 
ce voir de devenir fils de Dieu à tous ceux qui sont nés 
« de Dieu (1), » ils participent par la grâce à la na- 
ture et à l'action de Dieu; car toujours le Père produit 
un fils semblable à lui dans la nature et dans l'action. 
Le juste qui se renonce en Dieu par cette union avec 
Dieu, qui est éternel, triomphe du temps et possède 
une vie bienheureuse qui le transforme en Dieu. 

(1) Dédit eis potestatem filios Dei fieri , his qui... ex Deo nati suiit. 
^ Jean, i,12.) 



250 LE LIVRE 

Le Disciple. — Mais je ne comprends pas comment 
tant de créatures distinctes ont en Dieu une seule exis- 
tence. Il y a toujours l'infini entre le juste et Dieu, 
entre la créature et le Créateur. 

La Sagesse. — Mon fils, si tu raisonnes d'après les 
sens, et si tu veux parvenir à la vérité par la science 
naturelle , tu ne seras jamais capable de saisir ce que lu 
me demandes; car la Vérité divine se comprend mieux 
en ne l'étudiant pas qu'en l'étudiant. Le temps et l'éter- 
nité en Dieu sont une seule et même chose ; et l'être 
temporel de la créature dans la nature et l'essence de 
Dieu n'a plus de diversité; élève - toi au - dessus des 
sens, et tu comprendras ce que tu désires. 

Le Disciple fut ravi hors de lui-même, et vécut 
douze semaines privé de ses sens extérieurs et de leurs 
opérations. 11 ne savait plus s'il était dans le monde 
ou hors du monde, parce que , dans cette vision , il ne 
comprenait et ne sentait qu'un Dieu unique et simple , 
sans distinguer la multitude et la variété des créatures. 
Quand finit la vision , la divine Sagesse lui dit : 

La Sagesse. — Qu'est-il arrivé, mon ami?oij es-tu, 
et qu'as-tu compris? Ne t'ai-je pas dit la vérité? 

Le Disciple. — Oui , Seigneur, il est certain que 
je ne l'aurais jamais si bien comprise, si je ne l'avais 
pas éprouvée; il me semble maintenant que je sais où 
tend et oii aboutit la vie d'une âme qui s'est parfaite- 
ment renoncée en vous-même. Les sens saisissent beau- 
coup de choses distinctes, et l'esprit n'y voit en Dieu 
aucune différence. 

La Sagesse. — Cela est vrai, parce que l'àme , par 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 251 

la voie du renoncement parfait , peut arriver à se perdre 
en Dieu avec un avantage infini ; à s'ensevelir dans la 
divine Essence, où elle ne se distingue plus de Dieu , 
qu'elle ne connaît plus parles images, la lumière et les 
formes créées, mais par lui-même. Maintenant, tu 
crois comprendre Dieu , lorsque tu le nommes Esprit 
suprême, Intelligence très -pure. Essence, Bonté, 
Vertu, Amour et Bonheur ; mais tu es plus éloigné de 
comprendre Dieu que la terre n'est éloignée du ciel. 

H n'y a qu'en arrivant au centre de la Divinité, qui 
est l'unité de toutes choses, qu'on pénètre et qu'on 
comprend Dieu sans le comprendre, parce qu'on le com- 
prend d'une manière incompréhensible , et que l'âme 
ne se distingue plus de Dieu : mais tu es incapable de 
ce changement merveilleux où l'âme, dans l'abîme de 
la Divinité, se transforme dans l'unité de Dieu pour se 
perdre elle-même et se confondre avec lui, non quant 
à la nature , mais quant à la vie et aux facultés. 

Pour celui qui entre dans l'Eternité, plus de Passé, 
plus de Futur: le Présent seulement; pour celui qui se 
transforme dans l'unité de Dieu , plus de distinction : 
un seul être, une seule jouissance. Mais cette grâce 
d'une union parfaite , immuable , éternelle , est le par- 
tage, la félicité des bienheureux. Vous ne pouvez vous 
désaltérer à ces sources de gloire pendant votre pèleri- 
nage ; vous en recevez à peine quelques gouttes comme 
arrhes de ce qui vous est destiné. 

Le Disciple. — douce Sagesse , dans cet état , 
([uelle sera l'action de l'homme avec Dieu? Perdra-t-il 
ses puissances et ses opérations ? 



262 LE LIVRE 

La Sagesse. — Non, mais quand riiomme s'abîme 
tout entier dans son union avec Dieu, et devient une 
même chose avec lui, il ne perd pas plus ses puissances 
qu'il n'a perdu sa nature; il n'agit plus comme un 
homme, parce qu'il voit et qu'il saisit tout dans l'Unité 
infinie. Les philosophes considèrent les choses comme 
dépendantes de leur cause naturelle ; mes serviteurs 
s'élèvent plus haut, et les considèrent comme sorties de 
Dieu : ils ramènent l'homme en Dieu après sa mort, 
pourvu que pendant sa vie il se soit conformé à la 
volonté de Dieu ; et, dans ce changement divin , dans 
cette unité suprême, ils se considèrent eux-mêmes avec 
toutes les créatures comme ils y étaient dans l'Eternité. 
Le Disciple. — L'homme peut-il alors se regarder 
comme créature, si, dans l'Eternité et en Dieu , il n'est 
autre que Dieu? La même nature ne peut être à la fois 
créée et incréée. 

La Sagesse. — Dans cette union , l'homme sait qu'il 
est créature; que, quand il n'était pas , il était conforme 
à son idée en Dieu, et qu'il n'était autre que Dieu , ainsi 
que le dit saint Jean : « Ce qui a été fait , était la vie en 
« lui (1). » Je ne dis pas que l'homme soit créature en 
Dieu, parce Dieu n'est pas autre que trinité et unité; 
mais je dis que l'homme qui est en Dieu d'une manière 
supérieure et ineffable , devient une même chose avec 
Dieu , en retenant cependant son être particulier et 
naturel, il ne le perd pas, mais il en jouit divinement; 
et il vit d'une manière parfaite, puisqu'il ne perd pas 

(1) Quod factum est, in ipso vita erat. (Jean, i, 3.) 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 253 

ce qu'il a et qu'il acquiert ce qu'il n'a pas, c'est-à-dire 
une existence divine. 

Aussi, l'âme en Dieu reste créature; mais dans cet 
abîme de la Divinité où elle se perd, elle ne pense pas 
si elle est ou si elle n'est pas créature : elle prend sa 
vie en Dieu , son essence , sa félicité , tout ce qu'elle 
est; et, se tenant ainsi fixée et immobile en lui , sans 
rien dire d'elle-même, elle se tait, et se repose dans 
cet Océan du bonheur infini, ne connaissant d'autre 
essence que celle qui est Dieu. Quand l'âme sait voir et 
contempler Dieu, elle sort pour ainsi dire de Dieu, et 
se retrouve elle-même dans l'ordre naturel. C'est cette 
connaissance de Dieu qu'on appelle la connaissance du 
soir, parce que la créature se distingue de Dieu , tandis 
que dans la connaissance dit matin elle connaît en 
Dieu sans image, sans diversité, connue est Dieu en 
lui-même. 

Le Disciple. — S'il n'y a aucun rapport entre Dieu 
et l'âme , comment y a-t-il union? 

La Sagesse. — L'essence de l'âme s'unit à l'essence 
de Dieu , les puissances et les forces de l'âme à l'action 
de Dieu ; et alors l'âme comprend qu'elle est unie avec 
Dieu dans son être infini, dont elle jouit elle-même. 

Le Disciple. — L'homme dans cette vie peut-il 
arriver à cette union? 

La Sagesse. — Oui ; non par les forces de son in- 
telhgence , mais par ce ravissement divin qui emporte 
Tâme au delà du temps. 

Le Disciple. — Et dans ce ravissement peut -il 
pécher ? 



25/i LE LIVRE 

La Sagesse. — S'il revient à lui, il pont pécher; 
mais il ne pèche pas dans cette union , comme il est dit 
dans saint Jean : « Celui qui est né de Dieu, ne connaît 
« pas le péché , parce que la semence de Dieu est en 
« lui (1). » 

Le Disciple. — Et quelle est son action dans une 
union si élevée? 

La Sagesse. — Il n'y en a qu'une possible, parce que 
la base de son union est une, comme l'essence divine. 

Le Disciple. — Il perd alors l'intelligence et la 
volonté? 

La Sagesse. — Non, mais il ne les possède que 
sous l'influence et l'action de Dieu. 

Le Disciple. — Comment expliquer que l'âme en 
Dieu se perd tout entière? 

La Sagesse. — Elle ne comprend et ne veut d'autre 
chose que Dieu , et dans son union elle ne voit rien 
de créé : elle ne se replie pas sur elle-même , elle ne se 
réfléchit pas dans sa propre intelligence et dans sa 
volonté ; mais elle est toute ensevelie dans l'abîme de 
la Divinité : là elle se tait, elle dort, elle se repose avec 
une douceur ineffable; et alors on peut dire en vérité 
qu'elle se perd elle-même, non quant à la nature , mais 
quant à la propriété de ses puissances; puisqu'elle ne 
peut comprendre et vouloir tantôt une chose , tantôt 
une autre, et qu'elle ne peut désirer réellement que 
Dieu. Et c'est là sa parfaite liberté ; car elle ne veut et 
ne peut vouloir que Dieu, c'est-àdire qu'elle ne veut 

(1) Omnis qui natus est ex Deo, peccatum non facit; quoniam semcn 
ipsins in eo manet. (1 Ép. do saint Jean , m , 9.) 



1 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 255 

jamais le mal, et qu'elle veut toujours le bien. C'est 
pourquoi saint Augustin dit : « Otez tel ou tel bien , et 
« voyez le bien en lui-même , si vous le pouvez : c'est 
« le bien suprême, auquel nous tendons (1). » 



XXXIII 

De la vie du juste qui se renonce en Dieu. 

Le Disciple. — Dites-moi maintenant, je vous en 
conjure, ô suprême Sagesse, comment vit parmi les 
hommes le juste qui s'est renoncé en Dieu ; comment 
se comporte-t~il dans les circonstances et les choses de 
chaque jour? 

La Sagesse. — Il est mort à lui-même, à ses dé- 
fauts et à toutes les choses créées ; il est humble ^vec 
tous , et se met volontiers au-dessous de tous ses sem- 
blables. Et dans l'abîme de la Divinité, il comprend 
tout ce qu'il convient de faire ; il reçoit toute chose 
comme elle est en elle-même, et comme Dieu le veut. 
11 est libre dans la loi , parce qu'il observe ma volonté 
par amour, sans crainte et sans peur. 

Le Disciple. — Celui qui , par le renoncement in- 
térieur, vit en Dieu et dans sa volonté , n'est-il pas 
affranchi aussi des exercices spirituels extérieurs? 

La Sagesse. — Quelques-uns seulement arrivent à 
ce point sans détruire leurs forces; car l'effort continuel 

{'!) Toile hoc tonum, toile illud, et considéra bonum in se, si potes; 
et illud est summum bonum, in quod tendimus. 



256 LE LIVRE 

qu'on fait pour se renoncer en Dieu et pour se mortifier 
en toutes choses, use bientôt les ressorts de la vie. 

Evite un semblable épuisement, et suis les exercices 
spirituels communs ; qu'il te suffise de savoir ce que tu 
(lois et ce que tu ne dois pas faire. 

Le Disciple. — Quelle est donc Pœuvre principale 
de l'homme qui s'est renoncé en Dieu? 

La Sagesse. — Son renoncement et son action est 
de vivre dans un abandon total de lui-même en Dieu. 
C'est là un repos saint et parfait, parce qu'en agissant 
ainsi , on se repose en Dieu ; et en s'y reposant, on agit 
merveilleusement, puisque le renoncement en Dieu est 
un acte d'amour et de vertu parfaite. 

Le Disciple. — Quels sont ses rapports et ses con- 
versations avec son prochain? 

La Sagesse. — Il vit familièrement avec tous les 
hommes sans en conserver l'image et le souvenir ; il 
les aime sans attachement , sans amour ; et il compatit 
à leurs peines sans anxiété , sans inquiétude. 

Le Disciple. — S'il vit si purement à l'intérieur et 
à l'extérieur, est-il forcé de se confesser? 

La Sagesse. — La confession qui se fait par amour 
est plus excellente que celle qui se fait pour des fautes. 
Le Disciple. — Comment fait-il oraison et offre- 
t-il à Dieu ses prières? 

La Sagesse. — Son oraison est très-efficace , parce 
que, Dieu étant esprit, elle vient de l'esprit. Il re- 
cherche avec soin si dans son intérieur il y a quelque 
obstacle d'images, d'apparences et d'attachement , et s'il 
s'appartient encore par quelque sentiment qui l'éloigné 



DE LA SAGESSE ÉTERNELLE. 257 

de Dieu ; el en s'examinant ainsi , en s^expropriant , 
en dégageant ses sens de toute image et de toute affec- 
tion humaine, il offre des prières pures, et s'oublie lui- 
même pour ne penser qu'à la gloire de Dieu et au salut 
des âmes. Toutes ses puissances supérieures sont rem- 
plies d'une lumière divine, qui le rend certain que Dieu 
est sa vie , son essence , tout son bien ; que Dieu agit en 
lui , et qu'il n'est seulement que son instrument, son 
adorateur, son coopérateur. 

Le Disciple. — Gomment mange-t-il et dort-il? 

La Sagesse. — Dans la partie extérieure, il mange, 
il dort, il satisfait à toutes les nécessités de la vie comme 
le font les autres hommes; mais dans la partie inté- 
rieure, il ne sait s'il mange, s'il dort, et il ne fait 
aucune attention aux besoins de son corps; sans cela, 
il jouirait de la nourriture, et il se reposerait dans la 
partie basse et animale de son être. 

Le Disciple. — Quelle est sa conversation avec les 
hommes ? 

La Sagesse. — Il n'a pas beaucoup de formes et 
d'usage ; il parle peu et simplement. Sa conversation 
est toujours bienveillante; tout ce qu'il dit sort de lui 
sans effort , et ses sens restent dans le calme et la paix. 

Le Disciple. — Tous vos serviteurs sont-ils égale- 
ment détachés d'eux-mêmes? Ne s'écartent-ils jamais 
delà vérité, et ne sont-ils pas entraînés quelquefois 
dans de fausses opinions? 

La Sagesse. — Il ya des degrés dans leur détache- 
ment, mais ils se ressemblent tous pour l'essentiel. 
Quand ils se relâchent, ils ont des opinions comme les 

17 



258 LE LIVRE DE LA SAGESSE ETERNELLE. 

autres ; mais quand ils s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes, 
en Dieu, qui est la Vérité suprême, ils vivent dans la 
plénitude de la science, sans jamais se tromper; car ils 
ne rapportent rien à eux-mêmes, et ne s'attribuent pas 
ce qui vient de Dieu. 

Le Disciple. — Mais d'où vient que les uns se 
trouvent dans de grandes angoisses de conscience, les 
autres dans une grande assurance? 

La Sagesse. — Parce que les uns et les autres ne 
se détachent pas complètement d'eux-mêmes : les uns, 
spirituellement, et alors ils éprouvent le tourment de 
leur possession ; les autres, matériellement, et alors ils 
se relâchent pour satisfaire leur corps; mais celui qui 
ne retourne point à lui et qui reste entièrement aban- 
donné en Dieu, celui-là jouit d'une vie tranquille et 
inaltérable. 

Ce que je t'ai dit, mon bien-aimé , doit suffire; on 
n'arrive point à ces vérités cachées en étudiant et en 
interrogeant ; on y parvient en se renonçant soi-même 
humblement en Dieu. 

Ces doux enseignements remplirent le bienheureux 
Henri de tant d'amour, qu'il composa , pour soulager 
son cœur, le petit Office de la Sagesse Eternelle que 
nous mettons à la fin de ses œuvres. 



g? 



TRAITE 



L'UNION DE L'AME AVEC DIEU 



INSIRUCTIONS ADRESSEES A UNE RELIGIEUSE 



Corament on doit purifier rintelligence et se renoncer en Dieu. 

11 faut maintenant, ma chère sœur, qu'après les 
exercices de la vie active, vous vous appliquiez à des 
choses intérieures plus directement utiles à votre salut, 
et que vous soyez sevrée des consolations, des formes, 
des images sensibles, et des actes qui sont le partage 
des commençants. Suivez mon conseil, ma chère sœur: 
vous avez acquis les forces et les ailes de l'aiglon qui 
va prendre son vol ; quittez le nid des choses corpo- 
relles; élancez- vous, au moyen de vos puissances supé- 
rieures, jusqu'à la hauteur de la contemplation , où se 
trouve toute notre perfection. Ne voyez- vous pas que 
la vie active est un désert qui conduit à cette terre pro- 
mise où le miel et le lait coulent en abondance, à 
cette pureté , à cette paix du cœur qui est Tavant-goùt 
de la vie bienheureuse du ciel ? 



260 TRAITÉ DE L'UNION 

Pour atteindre celle région de la lumière et de la 
contemplation, il faut purilier son entendement; il 
faut rapporter à la louange et à la gloire de Dieu , au 
triomphe de l'Eglise catholique, à la paix, au salut 
des hommes , tout ce que vous faites , tout ce que vous 
voyez faire, tous vos désirs, toutes vos pensées; il faut 
vivre dans l'humilité et la douceur parfaite, afin que 
vous ne puissiez jamais trouhler et hlesser quelqu'un 
par vos paroles et vos actions. Telle est la règle d'une 
religion bien entendue , d'une sainte prudence qui 
convient à la nature, à la raison , h l'esprit et au cœur. 

L'âme qui la suit est digne de toute louange; elle 
est illuminée à l'intérieur par les rayons calmes et 
divins de la Vérité, comme un beau ciel tout resplen- 
dissant d'étoiles. On manque à la soumission qu'on 
doit à Dieu lorsqu'on vit esclave de soi-même. On a 
beau vouloir s'élever à la contemplation et prétendre 
approfondir les mystères de Dieu; l'amour-propre fait 
que la nature est toujours rebelle , et qu'on obéit à ses 
j)assions. C'est une fausse lumière que celle qui brille 
au dehors, et qui n'illumine pas le cœur: ceux qui la 
possèdent, méprisent facilement les autres; ils ne res- 
semblent en rien à Jésus-Christ, et ils se croient cepen- 
dant bien savants dans les choses spirituelles. 

Appliquez-vous, je vous en conjure , à l'étude de la 
vie intérieure; elle consiste dans un renoncement et un 
anéantissement parf\iit de soi-même en Dieu, et dans 
une union très-intime de l'âme avec la divine Essence. 
Je veux vous apprendre les trois degrés de renonce- 
ment et d'anéantissement. 



DE L'AME AVEC DIEU. 261 

Le premier consiste à perdre son essence et sa na- 
ture de sorte qu'il ne reste rien de l'être , qui disparaît 
comme nne ombre fugitive. L'âme ne peut ainsi se 
perdre et s'anéantir; elle n'est pas comme le corps, qui 
se réduit en cendres, parce qu'elle est créée h l'image 
de Dieu et de son éternité ; elle possède une nature 
raisonnable et des facultés qui la rapprochent du 
Créateur. 

Le second degré est un ravissement qui arrive dans 
le temps et dans l'espace, et qu'éprouvent les âmes 
lorsqu'elles sont entraînées par la contemplation dans 
l'essence de Dieu. C'est la vision où saint Paul fut 
élevé au-dessus de lui-même, au-dessus de toute forme, 
de toute image; mais cet état passe et dure peu. Saint 
Paul , revenu à lui , se trouva le même homme dans 
la même essence. 

Le troisième degré est un anéantissement moral de 
pensée et d'affection, une sorte de renoncement infini 
en Dieu , par lequel l'âme se remet et s'abandonne 
tellement en lui , qu'elle n'a plus de connaissance ni de 
volonté, mais que, partout et toujours, elle obéit à la 
puissance de Dieu, qui la guide selon son bon plaisir 
sans qu'elle s'en aperçoive. 

Ce renoncement ne peut être continuel dans cette 
vie, ni tellement complet et parfait, que l'homme ne se 
reprenne quelquefois et ne faiblisse en revenant à lui- 
même. Il a beau se donner à Dieu sincèrement avec la 
ferme résolution de ne jamais reprendre ce qui n'est 
plus à lui , puisqu'il l'a abandonné , livré , anéanti en 
Dieu et en son bon plaisir : la fragilité de la nature 



262 TRAITÉ DE L'UNION 

humaine fait que l'âme revient de temps en temps à 
ses désirs, à la possession de sa volonté, et qu'elle 
commet des fautes par ce retour à elle-même. 

Dès que l'âme s'en aperçoit , elle gémit , elle sou- 
pire , elle pleure, elle se lamente d'avoir ainsi cessé 
son renoncement; elle reconnaît sa misère, s'humilie 
profondément devant Dieu, et se détache de nouveau 
en prenant des résolutions plus fortes, et en mourant à 
elle-même pour se transformer en Dieu et ne plus 
Toffenser. Autant de fois elle tombe, autant de fois 
elle s'en repent et revient à Dieu, qui l'unit encore à 
lui avec amour, et lui rend son premier état. L'âme se 
trouve ainsi toute changée et toute transformée en 
Dieu , « qui lui est tout dans tout. » 

II 

Préceptes relatifs à la vie unitive. 

Ma bien chère sœur en Jésus-Christ, je veux, pour 
vous faire avancer dans la vie unitive, vous proposer 
quelques règles spirituelles qui pourront être d'une 
grande utilité à votre esprit et à votre cœur. Elles ai- 
deront à vous retirer de plus en plus de l'animaHté des 
sens, et à marchera grands pas vers votre félicité su- 
prême. 

Que votre vie, votre manière d'être, soit aussi inté- 
rieure que vous le pourrez; ne vous montrez pas, ne 
sortez pas de vous-même par vos paroles, vos actes et 
vos habitudes. Appliquez-vous au contraire à vous ren- 



DE L'AME AVEC DIEU. 263 

fermer en vous-même, et à ne paraître que lorsque 
la vérité le demande, et non la vanité. 

Dans tout ce qui vous arrive , ne vous préoccupez 
pas trop de l'assistance qui vous serait nécessaire , et 
n'ayez jamais à votre sujet d'inquiétudes exagérées. 
Plus on cherche avec empressement à se tirer d'em- 
barras, moins on est aidé par la Vérité et par la main 
de Dieu, 

Quand vous serez avec les hommes , bannissez de 
voire cœur et de votre esprit tout ce que vous voyez et 
ce que vous entendez; recueillez-vous en vous-même, 
afin d'être tout entière à Dieu , qui est présent. Cela 
est facile à celui qui n'aime réellement que Dieu. 

Ayez soin que , dans toutes vos actions , ce soit la 
raison, et non les sens, qui dirige et qui triomphe. 
Quand les sens dominent l'esprit, le mal a ses entrées 
libres en nous. 

Prenez garde que le plaisir ne vous trompe et ne 
vous fasse écouter les sens; mais puisez vos conso- 
lations en Dieu et dans la Vérité. 

Dieu ne veut pas nous priver de toute jouissance; 
mais il désire être le seul qui nous console dans la 
pureté de ses ineffables embrassements. 

La profonde soumission d'une humilité sainte, le 
mépris de vous-même et une connaissance véritable de 
vos bassesses vous feront, non pas monter, mais voler 
au comble de l'union parfaite avec Dieu. 

Celui qui veut habiter au dedans de lui-même doit 
fuir la multitude et la diversité, en renonçant à tout ce 
qui est étranger à Dieu, notre unique bien. Car une 



264 TRAITÉ DE I/UNION 

seule cliose est nécessaire, disait Jésus- Christ à Ma- 
deleine. 

Là où la nature s'appuie sur les sens et agit pour 
leur satisfaction, il n'y a que fatigue, douleur, trouble 
et obscurité de la raison. 

Il n'y a pas de plus grand bonheur que de vivre 
uni étroitement à Dieu , et d'être guidé par lui seul en 
toutes choses. 

La vie véritable d'une anie qui s'est renoncée en 
Dieu , est de mourir à elle-même. 

Quand vous aimez quelqu'un et que vous vous atta- 
chez à cette image sensible , vous aimez les accidents 
et non la substance ; et c'est là une chose fâcheuse. 

Il ne faut pas fuir les images saintes jusqu'à ce 
qu'elles passent d'elles-mêmes. Souvent ces images 
pieuses et bonnes naissent naturellement au fond de 
l'âme, et ce n'est pas leur présence, mais la vertu 
qu'on aime. 

Dès que nous nous détachons de nous et de toutes 
choses, nous sommes unis à Dieu. 

Celui qui sort de lui-même par les sens d'une ma- 
nière désordonnée , trouvera des croix dans les choses 
heureuses ou contraires. 

Si vous désirez être utile à tout le monde, détachez- 
vous des créatures et donnez-vous à Dieu. 

Dans les affaires et les circonstances difficiles, re- 
cueillez-vous aussitôt en Dieu, et tout vous deviendra 
clair et facile. 

Craignez de vous distraire de manière à oublier vos 
jj^inieg résolutions et l'exemple de Jésus-Christ. 



DE L'AME AVEC DIEU. 265 

La nature se recherche toujours elle-même; il faut, 
par amour pour Dieu , la soumettre et la mortifier. 

Si vous ne voulez pas trouver et conserver en Dieu 
l'unité et la simplicité , il faudra supporter le fardeau 
de la multiplicité. 

Ayez soin de vous conserver libre et dépouillée de 
toute image, de toute apparence, de toute pensée, de 
toute affection, et de tout souvenir des choses ter- 
restres, comme s'il n'y avait dans le monde que vous 
seule; et alors vous direz à Dieu: Mon Seigneur et 
mon Maître , je ne puis être pour vous ce que vous êtes 
pour moi. 

Les hommes , pour la plupart , ont une nature lâche, 
rebelle, immortifiée; ils veulent toujours vivre au 
dehors , et ne s'aperçoivent pas qu'ils courent les plus 
grands dangers de pécher. Se recueillir en soi-même 
donne plus de force dans le danger que toutes les 
choses extérieures. Prenez garde , car un désordre en 
fait naître un autre. 

Appliquez-vous à ne pas vous laisser entraîner par la 
nature, et faites que l'homme extérieur soit toujours en 
rapport avec l'homme intérieur; veillez par-dessus tout 
sur votre intérieur, car c'est de lui que viendra l'union 
de l'extérieur. 

Le renoncement parfait en Dieu demande que la 
nature ait un frein avec lequel on puisse la modérer et 
l'empêcher de sortir de ses bornes. Je sais que vous 
gémissez de ce que , dans la vie active , vous n'êtes pas 
toujours assez résignée, assez patiente. Mais ne vous 
désespérez pas; vous gagnerez beaucoup à être ainsi 



266 TRAITÉ DE L'UNION 

inortilice et obligée de faire ce que vous ne voulez 
pas. 

La racine de tout vice et l'obscurcissement de toute 
vérité viennent de l'amour des cboscs passagères et 
fugitives. La mort des sens au contraire est la source 
de la lumière et de la vérité. . 

Lorsque les puissances de l'àme perdent leur activité 
propre, et lorsque les éléments du corps se purifient, 
nos facultés acquièrent toute leur noblesse, parce qu'elles 
reviennent à leur principe, qui est Dieu. 

L'essence et l'activité de toutes les forces de l'âme 
n'ont qu'un même but, qui est de satisfaire à Dieu , et 
de se conformer à l'éternelle Vérité ; aussi , rien n'est 
plus profitable que de s'abîmer dans l'union de la 
nature divine, qui est pure et simple. 

Beaucoup se sentent appelés et attirés par la grâce 
divine; mais ils n'obéissent pas à ses inspirations, parce 
que leur intérieur et leur extérieur sont trop en dés- 
accord. 

La nature est sujette aux décisions du libre arbitre : 
plus l'homme se répand par les sens , plus il vit loin 
de Dieu ; plus il se retire en lui-même , plus il est 
proche de Dieu, et plus il lui est agréable. Celui que 
la grâce de Dieu illumine , dirige ses sens avec une 
grande prudence, et il accomplit d'une manière parfaite 
tout ce qu'il doit faire par leur moyen. 

Celui qui mortifie la nature et qui la tient soumise 
dans les limites du Vrai, la dirige bientôt comme il 
veut, et lui fait exécuter avec droiture et sans faiblesse 
les choses extérieures; celui au contraire qui se répand 



DE L'AME AVEC DIEU. 267 

dans les choses temporelles , ne pourra jamais rien 
faire de bien. 

La pureté, l'intelligence et la vertu perfectionnent 
et enrichissent la nature. 

Il arrive souvent qu'en kii ôtant le bonheur et les 
consolations , les créatures forcent l'homme à s'attacher 
à Dieu plus saintement, plus intimement. 

Qu'est-ce qui excite et pousse les hommes à vouloir 
ce qui est défendu et à suivre des habitudes coupables, 
si ce n'est le désir du bien-être? et pourtant, le vrai 
bonheur se trouve dans l'abandon de soi-même en Dieu, 
et non pas dans la possession de ce qu'on aime et de ce 
qu'on désire. 

Il n'est pas étonnant qu'une tristesse déréglée s'em- 
pare si souvent de l'âme; car nous ne veillons pas assez 
sur nous-même pour éviter de nous égarer. 

La grande victoire des amis de Dieu est d'être accablés 
d'injures. 

Demeurez dans votre intérieur, et si beaucoup de 
choses se présentent comme nécessaires, sachez qu'elles 
sont plutôt des excitants de la nature que des besoins 
indispensables. 

Ce n'est pas une petite faute de commencer beaucoup 
de choses et de n'en finir aucune ; il faut toujours per- 
sévérer dans ce qu'on entreprend avec droiture et selon 
Dieu. 

Tâchez, dans votre conduite, d'agir sans intérêt et 
avec pureté d'intention ; fuyez les motifs extrinsèques 
et trompeurs. 

Un homme qui se renonce véritablement en Dieu, 



268 TRAITÉ DE L'UNION 

suivra avec soin ces quatre principes: T Dans sa con- 
duite, il sera grave, honnête et prévenant; tout le 
bien qu'il fera , viendra de lui naturellement. 2° Il sera 
calme dans ses sens, et ne recherchera pas les bruits , 
les nouvelles , les propos des hommes; car celui qui est 
avide de savoir et de discuter ce qui se ffiit et ce qui se 
dit, sera toujours rempli d'illusions, d'images terrestres, 
et ne jouira jamais de ces sens intérieurs dont les vains 
fantômes ne troublent jamais le saint repos. 3" 11 ne se 
passionnera pour aucune chose créée , parce qu'il sera 
convaincu que tout en dehors de Dieu n'est que vanité 
et néant. 4"* 11 ne disputera ni ne parlera contre per- 
sonne, mais il se montrera plein d'affection pour tout 
le monde, surtout pour ceux par lesquels Dieu veut 
l'éprouver et le détacher de lui-même. 

Soyez ferme, constante et toujours intérieure, de 
manière à agir au dehors sans sortir de vous-même. 
Examinez-vous avec soin , et voyez si l'amitié que vous 
avez pour les personnes vertueuses procède de quel- 
que affection ou de quelque plaisir sensible , ou bien 
d'une source simple et pure. Ne vous donnez beaucoup 
à personne : celui qui se donne trop , plaît ordinairement 
peu. Vous devez demeurer en vous-même et vous faire 
une vie intérieure, si vous ne voulez pas vous égarer 
comme le font ceux qui n'observent pas leur règle. 

Heureux celui qui parle peu; car les paroles pro- 
duisent des accidents, des nuages et des troubles inté- 
rieurs : renfermez-vous en vous-même et n'en sortez 
pas sans raison ; sans cela , vous ne rencontrerez que 
des ennuis et des croix. 



DE L'AME AVEC blEU. 269 

Beaucoup, par l'effet d'une grâce sensible, agissent 
bien dans la prospérité et dans l'adversité ; mais il n'est 
jamais permis dans la grâce de se rechercher soi-même. 
Nos actions ne sont parfaites que dans la soumission , 
l'humilité et le détachement de soi-même. Ce fut 
quand Jésus-Christ sur la Croix s'abandonna dans les 
mains de son Père que l'œuvre de notre rédemption 
devint parfaite ; il dit : « Mon Père , je remets mon esprit 
« en vos mains; » puis il ajouta : « Tout est con- 
« sommé. » 

Dans un homme imparfait qui s'écoute, on ne trouve 
pas Dieu et le démon sur la même ligne ; car Dieu est 
loin et le démon est proche : renoncez-vous vous-même 
et abandonnez-vous entièrement à Dieu ; vous verrez 
la différence. 

Que celui qui veut jouir d'une vie calme aime l'ad- 
versité comme il aime le succès; et qu'il reste également 
uni à Dieu dans l'un ou l'autre état. 

Celui qui sera pieux à l'extérieur, le sera plus que 
s'il l'était seulement à l'intérieur. Quand on réunit ces 
deux sortes de dévotion , on se détache de soi-même , 
et l'on ne cherche que Dieu avec son corps et avec son 
âme. 

11 y en a beaucoup qui recherchent les jouissances de 
l'intelligence, et il y en a peu qui soient simples et 
pieux d'esprit : les premiers ont pour but principal de 
comprendre et de savoir; les seconds, de s'unir et de se 
perdre en Dieu. Aussi ne s'embarrassent -ils pas des 
choses de ce monde. 

Que celui qui veut tout gagner s'anéantisse et se dé- 



270 TRAITÉ DE L'UNION 

tache de lui et de toute chose. Heureux celui qui per- 
sévère dans cette voie ; avec quelle facilité il pourra 
s'élever aux choses célestes ! 

Supportez avec patience et avec joie la chute d'Adam 
et les peines, les misères qui en ont été la suite; car 
celui qui est véritahlement résigné ne se laisse ahattre 
par aucune adversité. Celui qui se plaint des malheurs 
de la vie, donne au contraire une grande preuve d'im- 
perfection; il montre qu'il est l'esclave d'une liberté 
déréglée qui l'attache à lui-même et à tous ses désirs. 

Celui qui s'affranchit de toute occupation utile et 
raisonnable , tombe dans un coupable repos. 

Un homme bien résigné doit être dégagé des frivo- 
lités el des images des créatures : il doit imprimer 
Jésus-Christ dans son cœur et se transformer dans sa 
Divinité. 

Celui qui est mort à lui-même et qui vit de la vie de 
Jésus-Christ, prend tout en bien et veut que chaque 
chose suive son ordre naturel ou divin. 

Celui qui est recueilli en lui-même s'aperçoit facile- 
ment de ses défauts à la lumière de la Vérité. Il connaît 
l'amour déréglé qu'il a pour les créatures, et les liens 
qui l'empêchent d'arriver à la perfection. Quand Dieu 
le reprend intérieurement , il s'humilie avec docilité ; 
il reconnaît qu'il n'est pas encore libre des créatures 
et de lui-même, et qu'il ne s'est pas renoncé et anéanti 
en Dieu. 

Si vous me demandez quel but doit se proposer une 
âme bien résignée , je vous répondrai : se renoncer et 
mourir à elle-même ; se résigner toujours et en toute 



DE L'AME AVEC DIEU. 271 

chose , lors mêaie que tout le monde la fuit et l'aban- 
donne. A chaque instant sa volonté se confond avec 
celle de Dieu, et elle cherche moins ce dont elle a besoin 
que ce dont elle peut se passer. 

L'amour -propre et la volonté empêchent plus l'union 
avec Dieu que ne le fait la seule pensée. 

Quand l'homme veut se recueillir en lui-même et 
s'unir à la Vérité, il doit s'élever au-dessus de ses sens 
afin de se transformer en Dieu , examiner s'il n'y a pas 
quelque obstacle à renverser entre Dieu et son âme; et 
s'il ne se recherche point encore en quelque chose , il 
jouira de la divine Essence dans la lumière de son union , 
et il oubliera tout pour elle. Plus il s'éloignera de lui 
et des créatures, plus il vivra uni à Dieu, et plus il sera 
heureux. 

Si vous désirez , ma chère sœur, vous renoncer véri- 
tablement en Dieu , abandonnez tout ce qui vous appar- 
tient; sortez de vous-même afin de vous cacher et de 
vous abîmer en Dieu ; de quelque manière que Dieu 
vous traite, ou par lui-même ou par les créatures dans 
l'adversité comme dans la prospérité , soyez toujours et 
en tout fidèle et soumise à Dieu. Fermez vos sens à 
toutes les images et à toutes les formes des créatures ; 
vivez libre et dégagée de tout ce que choisit ordinai- 
rement la raison sous l'influence de l'amour-propre, de 
la volonté, de la sensualité et du plaisir. Ne vous in- 
quiétez de rien en dehors de Dieu. 

Quand les autres se trompent devant vous et font 
mal , ne vous compromettez pas avec eux et ne vous 
occupez pas de leurs défauts. 



272 TRAITÉ DE L'UNION 

Celui qui habile toujours en lui-même, acquiert une 
grande force contre toute illusion. 

Ne craignez pas , pour le repos de votre corps , de 
changer d'occupation ; mais restez toujours libre de 
toute préférence. 

Plus vous vous renoncerez et moins vous serez atta- 
chée aux créatures , moins elles vous troubleront. 

Un de mes amis qui ne s'était pas complètement 
abandonné à Dieu , éprouvant une fois de grandes dou- 
leurs, entendit intérieurement une voix qui lui disait: 
(( Je veux que tu t'appliques avec soin à moi , (jue tu 
« te méprises , et que tu saches que je te serai uni lors- 
« que tu ne feras aucune attention à la manière dont 
« tu seras traité. » 

Quand l'homme résigné se recueille en lui-même , 
plus il se trouve sans secours et sans protection , plus 
il souffre; mais aussi, plus il s'exerce à mourir à lui- 
même, plus il triomphe facilement de sa peine. 

Si vous vous répandez dans les choses extérieures des 
sens, vous troublerez la vie intérieure et la ferveur de 
votre âme ; ne recherchez pas les affaires et les occupa- 
tions qui distraient. Quand elles vous arrivent, fuyez- 
les le plus que vous pourrez, et revenez promptement à 
votre recueillement; car on se dissipe naturellement , 
et il faut rentrer bien vite dans le secret de son cœur. 
Celui qui renonce et meurt à lui-même, commence une 
vie céleste et surnaturelle; mais il y en a qui se sé- 
parent de Dieu et ne persévèrent pas dans son union. 

Aimez le parfait renoncement; embrassez-le , prati- 
quez-le sans vous permettre un seul désir. Les désirs 



ï 



DE L'AME AVEC DIEU. 273 

qu'on ne réprime pas empêchent l'union de l'âme, et 
sont un obstacle secret au complet abandon. 

Une âme résignée est si libre, qu'elle ne s'occupe 
jamais d'elle-même, parce qu'elle vit en Dieu, en qui 
tout est saintement ordonné ; elle s'oublie complète- 
ment pour ne plus penser qu'à lui. 

Une conversion où l'on se renonce plaît plus à Dieu 
qu'une persévérance dans le bien où on ne se détache 
pas parfaitement de soi-même. 

Retirez donc votre âme des sens extérieurs et recueil- 
lez-vous en vous-même; je vous le dis et je vous le 
répèlerai sans cesse : Recueillez-vous en vous-même et 
dans l'unité divine, afin de jouir de Dieu. 

Persévérez dans votre renoncement avec courage, et 
ne soyez satisfaite que lorsque vous serez parvenue, au- 
tant que le permettra la fragilité humaine , à cette union 
éternelle des saints qui est toujours présente, actuelle 
et divine. 

III 

Des joies qu'éprouve l'esprit à méditer ce qu'est Dieu. 

Vous m'adressez , ma très-chère sœur, des questions 
bien élevées , en demandant ce qu'est Dieu ; où il se 
trouve; comment il est un et triple. Comme Dieu est un 
être infini , qui surpasse tous sens, toute raison, toute 
intelligence, je ne saurais vous expliquer ce que vous 
ne comprenez pas ; mais je vous répondrai d'une 
manière très- imparfaite , très-indigne de la majesté de 
Dieu. Voici ce que je vous dirai en peu de mots. 

18 



27Zi TRAITE DE L'UNION 

De Tordre qui règne dans la nature , des causes se- 
condes, du cours et de l'enchaînement de toutes choses, 
les philosophes concluent qu'il y a nécessairement un 
principe, un seigneur de tout' l'univers, que nous ap- 
pelons Dieu : c'est une substance immortelle, éternelle, 
simple, sans dépendance, sans changement, sans corps; 
un esprit existant, dont l'essence est la vie et l'opération, 
une intelligence active qui en elle-même et par elle- 
même conçoit et pénètre toutes choses; une essence 
divine qui trouve en elle sa joie et ses délices; une béati- 
tude surnaturelle et parfaite, qui est sa propre félicité et 
qui fait celle de tous les bienheureux qui la contemplent. 

Apprenez à connaître Dieu par le spectacle admi- 
rable de l'univers; contemplez l'étendue des cieux , la 
beauté , le mouvement rapide des étoiles et des planètes, 
qui toutes, excepté la lune, sont plus grandes que la 
terre! Voyez la splendeur et la fécondité du soleil; com- 
bien de fleurs, d'herbes, de plantes, il fait naître. 
Quelle variété surprenante parmi les animaux, les pois- 
sons, les oiseaux , les bêtes des forêts et les hommes! 

Et , quand vous aurez admiré cette grandeur, cette 
beauté, cette variété de l'univers, dites-vous à vous- 
même : Si ce Dieu tout-puissant est si aimable et si bon 
dans les créatures, combien doit-il être aimable, bon 
et parfait en lui-même ; puis , vous unissant à toutes les 
créatures, qui louent et bénissent l'immensité divine qui 
se trouve en elles ; admirant avec amour cette provi- 
dence suprême qui conserve , nourrit et gouverne toutes 
les créatures grandes ou petites, riches ou pauvres, la 
joie sur le visage, et l'allégresse dans le cœur, louez-le, 



DE L'AME AVEC DIEU. 275 

adorez-le, embrassez- le au fond de votre âme, et rendez- 
lui des actions de grâces comme à l'unique maître de 
toutes les créatures. C'est ainsi que vous trouverez le 
Dieu que vous cherchez. 

De cette contemplation naîtra dans votre cœur une 
joie intime , supérieure, qui vous procurera un bonheur 
ineffable. Pour vous encourager, je vous dirai un secret 
de mon âme, que je n'ai jamais révélé à personne. Ce 
bonheur, j'en ai joui pendant dix années entières, et 
ces années m'ont semblé une heure. Mon cœur était si 
heureux, que je ne pouvais trouver une parole. J'étais 
absorbé en Dieu et dans l'éternelle Sagesse ; j'avais avec 
mon Créateur des entretiens ravissants oii mon esprit 
seul parlait ; je gémissais , je soupirais , je pleurais , je 
riais; il me semblait que j'étais élevé dans l'espace , à 
travers le Temps et l'Eternité , et que je nageais dans 
un océan de vérités admirables et divines. 

Mon cœur surabondait d'une telle joie , qu'il se bri- 
sait dans ma poitrine , et que j'y portais les mains pour 
le contenir, en disant : mon cœur, quelles secousses 
tu éprouves aujourd'hui ! Et une fois je vis spirituel- 
lement que le cœur de mon Père céleste s'appliquait à 
mon cœur d'une manière ineffable; oui, j'ai entendu le 
cœur de Dieu, la divine Sagesse, sans forme et sans 
image, qui me parlait au fond de mon cœur, et je 
m'écriais , dans l'ivresse de ma joie : mon bien-aimé, 
mon unique amour, voici donc que j'embrasse cœur à 
cœur votre Divinité même ! mon Dieu , plus aimable 
que tout ce qui est aimable ! celui qui aime reste tou- 
jours en aimant distinct de celui qu'il aime; mais vous, 



276 TRAITÉ DE L'UNION 

Douceur infinie du véritable amour, vous vous répan- 
dez comme un parfum dans le cœur de ceux qui vous 
aiment; vous pénétrez tout entier dans l'essence de leur 
âme ; il n'y a plus rien de vous en dehors d'eux; vous 
les embrassez divinement, et vous leur restez uni dans 
les liens d'un amour infini. 

Je vous avertis , ma très-chère sœur, que cette joie 
du cœur n'est pas l'état dernier et parfait d'une âme; 
c'est seulement un appel à une union plus haute , à un 
abandon plus grand dans l'océan de la Divinité; il faut 
parvenir du ravissement habituel au ravissement es- 
sentiel. Le ravissement essentiel est celui où l'homme, 
affermi dans la vertu et la perfection , jouit toujours de 
son bien-aimé, comme le soleil, qui conserve toujours 
en lui-même sa splendeur. Le ravissement habituel est 
celui de l'homme dont la vertu imparfaite et variable a 
des changements comme la lumière de la lune. Dans 
cette joie de la grâce divine, il s'égare quelquefois, parce 
qu'il voudrait toujours la posséder; quand la consolation 
est présente , il se réjouit ; quand il la perd , il se 
lamente ; quand il en sent la douceur, c'est malgré lui 
et, pour ainsi dire, de force qu'il s'applique à d'autres 
choses , même lorsque la volonté de Dieu , la charité 
ou le devoir le demandent. 

Je me rappelle que je refusai une fois de confesser 
une pauvre affligée qui s'était adressée à moi. A peine 
eus-je répondu au portier qui m'appelait: Dites à cette 
personne de s'adresser à un autre, parce que je ne 
puis l'entendre, que le bonheur de la grâce divine dont 
je jouissais par la contemplation , disparut tout à coup, 



J 



DE L'AME AVEC DIEU. 277 

et que mon cœur s'endurcit comme un rocher. Je m'en 
étonnai et j'en demandai la raison à Dieu , qui me ré- 
pondit intérieurement : De même que tu délaisses 
cette pauvre affligée, et que tu la renvoies sans conso- 
lation, je t'ai abandonné sur-le-champ, et je t'ai en- 
levé la douceur de ma grâce et la joie de ma conso- 
lation ; je me mis alors à pleurer et à me frapper la 
poitrine , et je courus à la porte rappeler la personne 
qui s'en allait. Après l'avoir confessée et consolée, je 
retournai méditer dans ma cellule, et Dieu, qui est 
la bonté même , voulut bien me rendre cette joie que 
j'avais perdue par défaut de complaisance et de renon- 
cement. Il est vrai , ma sœur, que cette joie s'achète 
par bien des croix; mais, quand il plaît à Dieu, ces 
croix finissent; la joie reste profonde et presque inal- 
térable. 

IV 

De l'immensité incompréhensible de Dieu. 

Vous voulez comprendre maintenant, ma chère 
sœur, où est Dieu. Sachez qu'il n'est dans aucun lieu 
déterminé, qu'il est partout, et tout en toute chose. 
Aussi est-il appelé l'Être premier par essence. Appli- 
quez votre esprit à cette divine essence, très-pure et 
très-simple, libre de toute forme extrinsèque et de tout 
accident, sans mélange de non-être et source première 
de tout être. Puis, voyez telle ou telle substance, 
toutes ces natures particulières qui peuvent être divisées 
ou du moins séparées de leurs accidents par l'intelli- 



278 TRAITÉ DE L'UNION 

gence, tous ces êtres qui peuvent recevoir une forme 
extrinsèque accidentelle, et ne sont pas simples, mais 
composés. Vous comprendrez alors que la divine Sub- 
stance en elle-même est une essence très-pure, qui se 
trouve dans toutes les essences particulières , et qui les 
conserve par sa présence. 

Nous sommes assez insensés pour ne pas penser à 
cette présence intime de Dieu dans toutes ses créatures. 
Voyez la misère et l'aveuglement de l'homme qui ne 
peut sentir et comprendre la divine Essence, sans la- 
quelle cependant il ne peut ni être, ni comprendre, 
ni agir. Lorsque l'œil du corps regarde des couleurs 
différentes, il ne voit pas la lumière par le moyen de 
laquelle il voit toute chose, ou s'il la voit, il ne la 
remarque , ne l'observe pas. De même l'œil de notre 
esprit, quand il s'applique aux substances particulières, 
ne voit pas, ne connaît, n'observe pas la divine Essence, 
qui est dans toute nature au-dessus de toute nature , et 
qui lui donne l'être, l'action, l'intelligence de tout 
bien. Cela n'est pas étonnant, parce que les substances 
particulières et divisibles distraient et aveuglent notre 
esprit, qui ne peut pénétrer cette divine obscurité où se 
trouve la lumière même. 

Courage donc, ma très-chère sœur, que la vue inté- 
rieure de votre âme s'attache à cette essence infinie de 
Dieu, et en contemple la simplicité et la pureté. Vous com- 
prendrez qu'elle ne dépend d'aucun principe; qu'elle 
n'a rien qui la précède ou qui la suive; qu'elle n'admet 
ni accident ni changement; mais qu'elle est une sub- 
stance simple, actuelle, présente, parfaite, en laquelle 



DE L'AME AVEC DIEU. 279 

on ne peut trouver ni lacune, ni défaut, ni accident, 
ni altération, étant absolument unique et parfaitement 
simple. Cela est si vrai, que les intelligences éclairées 
ne peuvent voir en dehors d'elle que des conséquences 
et des effets : car, étant l'Essence simple , il faut qu'elle 
soit première, indépendante, éternelle; étant pre- 
mière, indépendante, éternelle, il est nécessaire de 
reconnaître qu'elle est toujours présente , toujours 
parfaite , et qu'on ne peut rien lui ajouter et rien lui 
retrancher. 

Si vous pouvez comprendre un peu ce que je vous 
dis , vous vous sentirez quelquefois introduite dans la 
lumière incompréhensible de cette Vérité divine et 
cachée; vous connaîtrez cette source d'être pur et sim- 
ple , qui est la cause première et efficace de toutes les 
choses créées , et qui , par la vertu de sa présence , est 
le commencement et la fin de ce qui est fait dans le 
temps. 11 est tout, au dedans et au dehors de tout. Car 
Dieu est comme un cercle , dont le centre est partout 
et la circonférence et la limite nulle part (1). 



Du mystère de la très-sainte Trinité. 

Appliquez -VOUS maintenant, ma chère sœur, au 
mystère de la très-sainte Trinité. Plus une essence 

(1) Totum enim est intra omnia , totum extra omnia. Deus enim est 
velut circulus quidam, cujus centrum ubique est, et circumferentia et 
ambitus nusquam. 



280 TRAITÉ DE L'UNION 

est simple en elle-même, plus elle est forte et divine 
dans l'efficacité de sa vertu et de son opération. Ainsi, 
en Dieu, qui est le souverain Bien , son infinie Bonté 
l'engage à ne pas rester seul dans sa béatitude, et à se 
communiquer au dedans et au dehors de lui-même; et 
parce qu'il est le Bien suprême , présent , intime , sub- 
stantiel, indépendant, infini et parfait, il est néces- 
saire qu'il se communique d'une manière supérieure 
et complète au dedans de lui-même. 

La créature ne peut se connnuniquer par substance 
et par essence , mais seulement par partie , parce qu'elle 
est une substance particulière , divisible et finie : mais 
Dieu, qui surpasse infiniment toute con)munication de 
la créature , se communique en essence, tellement qu'à 
son infinie et intime communication répond sa substance 
même communiquée avec distinction de personne. 

Contemplez donc la bonté infinie du souverain Bien , 
qui, dans son essence, est le principe naturel de son 
intelligence et de son amour, et vous connaîtrez la 
génération sublime des personnes divines en Dieu ; 
vous adorerez la sainte Trinité, le Père, le Fils , et le 
Saint-Esprit. Mais parce que cette communication naît 
de la suprême bonté de Dieu , il faut que dans la 
sainte Trinité elle soit étroite, consubstantielle, avec 
égalité et identité d'essence, et que les personnes di- 
vines, dans cette bienheureuse et intime communica- 
tion, aient la même substance indivisible et insépa- 
rable par la vertu et la puissance : le Père dans la 
Divinité est le principe du Fils et du Saint-Esprit; il 
se communique au Verbe ineffable , qui est le Fils du 



DE L'AME AVEC DIEU. 281 

Père éternel; et comme il se communique avec toute 
l'ardeur de sa volonté au Fils, le Fils retourne au Père 
avec la même charité. Dieu le Père aime le Fils, le 
Fils aime le Père, et cet amour réciproque est le Saint- 
Esprit. C'est ainsi que s'expriment sur la Trinité saint 
Augustin et saint Denis. 

Mais notre docteur angélique, saint Thomas, dit 
que dans cette émanation du Verbe du cœur du Père , 
il est nécessaire que Dieu le Père regarde avec son in- 
telligence, et comprenne son être et sa divine essence; 
sans cela, le Verbe, qu'il conçoit, ne serait pas Dieu^ mais 
créature; ce qui n'est pas. Mais comme il se comprend 
lui-même, le Verbe est Dieu de Dieu, et la contem- 
plation de la divine essence par l'intelligence du Père 
entraîne une égalité positive de l'essence naturelle; 
autrement le Verbe ne serait pas le Fils du Père; et 
ainsi, en Dieu est l'unité d'essence et la trinité des 
personnes. Dieu le Père se connaissant clairement 
par l'intelligence s'exprime lui-même, et son Verbe 
exprimé est le Fils du Père ; et comme le Père , con- 
naissant dans sa félicité sa parfaite essence, ressent 
un amour infini pour lui-même et pour son Fils, le 
Fils aime du même amour le Père, et cet amour réci- 
proque et infini est le Saint-Esprit, distinct en personne, 
mais un seul Dieu avec le Père et le Fils en essence. 
La première communication , parce qu'elle vient de 
l'intelligence et donne la même nature , s'appelle 
génération; la seconde, venant de la volonté et de 
l'amour, s'appelle procession. Ainsi, le Saint-Esprit 
procédant d'une effusion d'amour du Père et du Verbe, 



28*2 TRAITÉ DE L'UNION 

abîme infini et image parfaite, ne peut être appelé 
engendré, puisqu'il procède. Il est cet amour intellec- 
tuel et spirituel qui réside dans la volonté, comme un 
attachement, un entraînement divin; c'est le nœud, 
le lien d'amour de celui qui aime et de celui qui est 
aimé, et ainsi l'émanation de la volonté divine appar- 
tient à la troisième Personne, qui est Charité, et qui 
s'appelle Esprit saint; c'est en lui que sont transformés 
ceux qui aiment Dieu, et qui sont attirés vers sa lumière 
d'une manière si profonde, qu'on ne le sait, qu'on ne 
le comprend qu'en l'éprouvant. 

Venez, ma très-chère sœur, à ce Dieu triple et un ; 
le Premier, le Très-Haut , le tout-Puissant ; mais venez 
à lui sans souillure, sans intérêt, avec un amour pur. 
Car pour les pécheurs c'est un Dieu terrible; pour 
ceux qui le servent par espoir de récompense , c'est un 
Dieu libéral, mais tout-puissant et majestueux; pour 
ceux qui bannissent toute crainte servile et qui l'aiment 
d'un amour pur, c'est un ami tendre et dévoué, un 
frère, un époux. Il faut, pour vous unir à lui, préparer 
votre esprit et votre corps ; il faut renoncer à la chair, 
à la sensualité , à l'animalité de votre nature ; vous 
attacher fortement à l'esprit , lui soumettre vos sens , 
et agir toujours dans le recueillement et la prière; 
c'est là le moyen d'arriver à l'Esprit supérieur qui est 
Dieu , et de vous unir à lui. 

Alors vous sentirez que cet Esprit divin vous inspire, 
vous appelle , vous invite, vous attire; il vous éclai- 
rera de son incompréhensibilité. Lorsque vous verrez 
que vous ne pouvez le saisir, vous vous dépouil- 



DE L'AME AVEC DIEU. 283 

lerez de vous-même; la connaissance de votre in- 
capacité , de votre faiblesse , vous fera renoncer et 
mourir à vous-même; et vous vous résignerez, vous 
vous abandonnerez de tout votre cœur en Dieu et en 
sa vertu; vous vous mépriserez, vous vous haïrez pour 
vous jeter avec une amoureuse confiance en Dieu, et 
vous vous ensevelirez en lui; vous vous oublierez et 
vous vous perdrez toute entière, non pas quanta Tes- 
sence de votre esprit, mais quant à la sensualité et à la 
propriété de votre corps et de votre âme ; et lorsque 
vous serez ainsi élevée et abîmée dans l'immensité de 
l'Essence divine, vous serez unie et transformée en un 
seul esprit avec Dieu , et vous direz avec saint Paul : 
Je vis, mais ce n'est plus moi, c'est Jésus-Christ qui 
vit en moi (1). 

VI 

Du dernier degré d'union avec Dieu. 

Ma bien chère sœur, l'âme qui par imitation se 
trouve avec Jésus-Christ mourant sur la Croix, peut 
aussi se rencontrer avec lui dans les profondeurs de sa 
Divinité , puisqu'il lui a été fait cette promesse : « Où 
« je serai, sera aussi mon serviteur (1). » Le premier 
rendez-vous est rude et austère , il y a du sang et des 
croix; mais le second est plein de joie et de bonheur. 
L'esprit y perd son activité, et disparaît dans l'océan de 

(1) Vivo autem, jam non ego, vivil vero in me Cliristus. (Gai., ii, 19.) 

(2) Ubi sum ego, illic et minister meus erit. (S. Jean , xii, 26.) 



28a TRAITÉ DE L'UINION 

la divine Essence; et c'est là justement son salut et sa 
félicité. Mais apprenez que la divine Essence dans son 
unité est Torigine de l'émanation intime des Personnes, 
qui, dans la Divinité, ne sont pas séparées, mais for- 
ment son unité essentielle, sa nature, sa substance. 

Ainsi la Trinité des Personnes est dans l'unité de 
nature, et l'unité de nature est dans la Trinité. Et 
comme les Personnes divines comprennent et embras- 
sent l'Essence divine par l'unité et la substance natu- 
relle, chacune des Personnes est Dieu. Mais comme la 
Trinité est une même essence dans l'unité de la nature 
divine, et que tout vient de l'unité, c'est là un mys- 
tère ineffable , incompréhensible dans sa profondeur et 
sa simplicité infinie. 

Dans cette Essence divine, où les trois Personnes 
sont une même nature sans diversité, se trouvent aussi 
toutes les créatures , selon leur idéal éternel, dans leur 
forme essentielle, mais non pas accidentelle; elles sont 
Dieu en Dieu ; c'est la création dans le temps qui leur 
donne leur nature particulière et les distingue de Dieu. 

L'esprit des hommes parfaits peut s'élever à cet abîme 
de la Divinité, à cet océan de l'intelligible ; il peut s'y 
plonger et nager dans les profondeurs incompréhen- 
sibles de la divine Essence; et là, détaché de toutes 
pensées vulgaires , rester immobile dans les secrets de 
la Divinité. L'homme alors se dépouille de l'obscurité 
de sa lumière naturelle , et se revêt d'une lumière supé- 
rieure. Dieu l'attire dans la simplicité de son unité, où 
il se perd lui-même pour se transformer en Dieu, non 
par nature , mais par grâce; et dans cette mer infinie 



DE L^AME AVEC DIEU. 285 

de lumière qui l'environne , il jouit d'un silence qui est 
la paix et la félicité parfaite. Il comprend le Rien éter- 
nel et existant , qui est l'Essence divine et incompré- 
hensible ; le Rien qu'on appelle rien parce qu'il n'est 
rien des choses créées, et que l'esprit humain ne peut 
trouver aucune créature qui puisse le contenir; il voit 
que ce Rien surpasse toute intelligence et qu'il est in- 
compréhensible pour tous. 

Lorsque l'esprit commence à se fixer dans les ténè- 
bres de la lumière, il perd toute propriété de lui-même, 
toute action ; il ne se connaît plus , parce qu'il est ab- 
sorbé , enseveli en Dieu. Et comme, à cette hauteur de 
la contemplation , il reçoit dans sa pure substance une 
lumière qui rayonne de l'unité de la divine Essence et 
de la trinité des Personnes, son esprit se perd dans ces 
splendeurs; il meurt à lui-même et à l'emploi de ses 
forces et de ses facultés ; il est ravi et comme égaré dans 
une ignorance divine; il est absorbé dans le silence 
ineffable de la lumière infinie et de l'unité suprême. 
C'est là le point le plus élevé que puisse atteindre 
l'esprit de l'homme. 

Saint Denis l'Aréopagite appelle cet état : « la hau- 
teur inconnue et lumineuse , les ténèbres profondes 
d'une splendeur éblouissante, le rayon de l'obscurité 
divine ; » parce que l'âme s'y unit à la divine Essence, 
et que dans cet océan de lumière elle la voit, la con- 
temple et la possède; ce qu'elle comprend dans son 
ravissement, c'est que l'infini surpasse sa raison, et 
qu'il reste inconnu à toutes les intelligences; mais cet 
inconnu, elle en jouit à travers l'obscurité et les ténèbres 



286 TRAITÉ DE L'UNION 

d'une lumière qui lui découvre rimmensilé et Fincom- 
préhensibilité de Dieu. Saint Denis l'Aréopagite écrit 
à son Tiniothée , dans le premier chapitre de la Théo- 
logie mystique : « Vous, mon bien cher Timothée, 
appliquez- vous avec ardeur aux contemplations mysti- 
ques; quittez pour elles vos pensées, votre raison, les 
choses sensibles et intelligibles , tout ce qui est et ce 
qui n'est pas; et faites vos efforts pour vous perdre 
vous-même, pour vous unir à Celui qui est au-dessus de 
toute substance et de toute science. Lorsque vous serez 
affranchi de tout, vous vous envolerez vers ce rayon 
substantiel du mystère, vers cette hauteur lumineuse 
et inconnue, vers cette obscurité très- pure dont les 
ténèbres éblouissent (1). » 

VII 

Comment l'âme s'élève graduellement et se transforme en Dieu. 

Cette union sublime avec Dieu est une obligation 
pour vous, ma chère sœur, à cause du principe dont 
vous dépendez. Je vous ai dit que , dans l'impénétrable 

(1) Tu vero, Timothée carissime, intentissima contuendis spectaculis 
mysticis exercitatione , et sensus linguae, et intellectuales operationes, 
et sensibilium , et intelligibilia omnia , et quae non sunt et quae sunt 
omnia; et, ut illi jungaris , qui super omnem substantiam, omnemque 
scientiam est, etignoscere te ipsum, pro viribus intende. Enimveroabs 
te ipso atque ab omnibus libère et absolute et pure exercendo, ad super- 
substantialem caliginis radium, ad incognitum et lucidissimum verti- 
cem , ad super liquidissimam caliginem , et ad eum qui in densissimis 
tenebris plusquam excellentissime splendet , sublatis omnibus, et abso- 
lutus ex omnibus evolabis. 



DE L'AME AVEC DIEU. 287 

abîme de la nature divine, le Père engendre le Verbe, 
qui , quant à l'essence , reste le même Dieu que le Père; 
comme si de l'être intime de l'homme sortait une 
forme semblable à lui qui retournerait sans cesse à son 
origine. Cette génération spirituelle du Verbe est le 
motif, la raison parfaite de produire et de créer tous 
les esprits, toutes les âmes, toutes les créatures. 

L'Esprit suprême, qui est Dieu , élè\e Thomme dans 
sa création en l'éclairant d'une lumière divine et d'une 
intelligence faite à son image , afin qu'il retourne à 
Dieu. Mais la plupart des hommes méprisent cette 
lumière, avilissent la dignité de leur âme, obscurcis- 
sent sa divine ressemblance , et s'abandonnent aux 
plaisirs coupables du monde. Ils vivent dans les jouis- 
sances de la chair et poursuivent avec ardeur la satis- 
faction de leurs sens, jusqu'à ce que la mort, à laquelle 
ils ne pensaient pas, les renverse, les réduise en pous- 
sière , et les fasse disparaître. 

Les sages et les prudents , au contraire , suivent celte 
étoile brillante et divine de leur âme, et s'attachent à ce 
qui est stable, à ce qui est leur origine ; ils renoncent 
aux plaisirs des sens, ta toutes les créatures passagères, 
et s'unissent avec ardeur à l'éternelle Vérité. 

Voici en peu de mots par quels degrés l'ànie doit 
retourner à l'union de Dieu , qui Ta créée ; faites bien 
attention à mes paroles. Il faut d'abord que l'âme se 
purifie de tous les vices, et se sépare généreusement de 
tous les plaisirs du monde, pour s'attacher à Dieu par 
des prières continuelles, par son isolement de toutes 
les créatures, et par de saints exercices qui assujettis- 



288 TRAITÉ DE L'UNION 

sont sans cesse la chair à l'esprit. Elle doit s'offrir volon- 
tairement et avec courage aux douleurs et aux épreuves 
sans nombre qui peuvent lui venir de Dieu ou des 
créatures. 

Il faut ensuite imprimer dans son cœur la Passion 
de Jésus-Christ crucifié; graver dans son esprit la dou- 
ceur de ses préceptes évangéliques, son humilité pro- 
fonde et la pureté de sa vie, afin de l'aimer, de l'imi- 
ter; car c'est dans la compagnie de Jésus qu'on peut 
aller au delà, et arriver à la vie unitive. Pour entrer dans 
celte vie, il faut laisser toute occupation extérieure, se 
renfermer dans une paix silencieuse de l'esprit, se rési- 
gner tellement en Dieu, qu'on soit complètement et 
pour toujours mort à soi-même et à ses volontés; aimer 
par-dessus tout l'honneur de Jésus-Christ et de son 
Père, et porter l'affection la plus grande à tous les 
hommes, amis et ennemis. 

L'homme , qui était d'abord , dans la vie active, tout 
occupé par les sens extérieurs , cesse ces opérations 
pour s'appliquer aux exercices intérieurs d'une simple 
contemplation ; et alors l'esprit peu à peu arrive à un 
abandon des facultés naturelles de son intelligence et 
de sa volonté. Il commence à éprouver intérieurement 
une assurance surnaturelle et divine qui le conduit à 
une perfection plus élevée, son esprit étant affranchi 
de toute affection propre et de toute activité naturelle 
d'intelligence et de volonté. 

Dans cet état parfait, l'âme, délivrée du poids de ses 
imperfections , s'élève par la grâce divine à une lumière 
intérieure où elle goûte sans cesse l'abondance descon- 



DE L'AME AVEC DIEU. 289 

solations célestes, et où elle apprend à connaître avec 
sagesse et à exécuter avec prudence tout ce que deman- 
dent la raison et Dieu. Alors l'esprit est ravi au delà des 
temps et de l'espace dans une douce et amoureuse con- 
templation de Dieu; mais ce n'est pas le degré le plus 
élevé, parce qu'il se distingue encore de Dieu , et qu'il 
connaît les créatures par leur nature particulière. 

Celui qui sait se détacher davantage de lui-même et 
pénétrer plus intimement en Dieu, éprouve un ravis- 
sement divin , non par sa propre vertu , mais par une 
grâce supérieure qui entraîne son esprit créé dans 
l'esprit incréé de Dieu, et lui fait goûter cette extase de 
saint Paul et des autres saints dont parle saint Ber- 
nard. Dans cet état, l'âme ne connaît plus de forme, 
d'images , de multiplicité; elle se trouve dans l'oubli , 
dans l'ignorance d'elle-même et de toutes les créa- 
tures , parce qu'elle voit, ne connaît, ne ressent que 
Dieu ; et là , sans aucun effort , sans aucune application, 
attirée par Dieu seul, et confondue avec lui par sa 
grâce, elle s'élève au-dessus d'elle-même et se trouve 
absorbée et ensevelie dans l'abîme de la Divinité, où 
elle goûte toutes les délices de la béatitude. 

Mais, hélas! ma chère sœur, toutes mes paroles ne 
sont que des figures et des images aussi disproportion- 
nées avec cette union sublime, mystérieuse, au-dessus 
de toute comparaison , que le soleil est différent de 
l'obscurité de la nuit. 

La religieuse qui reçut ces instructions du bienheu- 
reux Henri, parvint à la grâce du renoncement parfait 

19 



290 TRAITÉ DE L'UNION DE L'AME AVEC DIEU. 

et dePunion avec Dieu, et elle mourut pleine de vertus 
dans cet étaL Elle apparut peu de temps après au Bien- 
heureux avec un vêtement plus blanc que la neige , toute 
resplendissante de lumière et toute rayonnante des 
joies célestes; elle lui fit comprendre combien elle avait 
vécu heureuse et absorbée dans l'essence divine du 
Dieu triple et un, à qui appartiennent honneur et gloire. 
Ainsi soil-il. 



COLLOQUE SPIRITUEL 

DES NEUF ROCHERS 



Le Seigneur commande à frère Henri d'écrire. 

Le bienheureux Henri était au milieu de sa vie , 
lorsque Dieu lui inspira pendant TAvent de se recueil- 
lir dans le silence de son âme, pour écouter les secrets 
de la divine Sagesse. Il obéit aux conseils de l'Esprit 
saint, et se retira à l'écart pour gémir et prier. Mais, 
pendant sa prière , il lui vint à l'esprit des images 
étranges et nouvelles qui l'efFrayèrent , et il dit à 
Jésus-Christ : 

Henri. — Seigneur, que voulez-vous me dire avec 
ces formes étranges et nouvelles? Vous savez bien que 
j'ai renoncé à toutes les visions et à toutes les images, 
et que je ne désire voir que vous. Ouvrez-moi donc 
les yeux de l'esprit pour vous contempler seul; fermez- 
les à toutes les créatures , et je serai content. 

Mais plus il s'efforçait de chasser les images, plus 



292 COLLOQUE SPIRITUEL 

elles se multipliaient; et il entendait au dedans de lui- 
même Jésus-Christ qui lui répondait: 

J.-C. — Pourquoi combaltre contre ces images? il 
faut, pour le moment, les supporter; elles ne le quit- 
teront pas aussi vite que tu le penses. 

Henri. — Mon très-aimable Jésus, ne prenez pas 
pour du mépris ma résistance à ces visions. Certai- 
nement je ne veux que ce que vous voulez; mais ces 
images m'affligent , parce que j'ignore ce qu'elles 
veulent dire. 

J.-C. — Efles représentent des choses élevées que 
tu comprendras bientôt. 

Henri. — Mais, Seigneur, si ces visions continuent, 
j'ai bien peur de perdre la santé et de ne pouvoir plus 
faire pénitence. Je me sens déjà faiblir; ces images 
m'épouvantent et bouleversent tout mon être. Jésus, 
ce que je vois me fait comprendre que vous êtes cour- 
roucé contre les chrétiens; j'ai compassion d'eux, et je 
voudrais pouvoir vous apaiser, mais je connais toute 
ma bassesse et mon indignité. 

J.-C. — Il faut maintenant que tu écrives ce que tu 
vois, pour l'avertissement et le salut des chrétiens. 

Henri. — Et à quoi servira cette peine. Seigneur? 
Les chrétiens manquent-ils de livres et de docteurs? 
Tout ce qu'on leur dit aujourd'hui est le jouet du vent; 
ils ne l'écoutent pas et n'y font aucune attention. 

J.-C. — Ne parle pas ainsi ; mais souviens-toi que 
ma charité est si grande, que, pour sauver une âme, 
je m'exposerais encore volontiers à la mort. Ce que tu 



DES NEUF ROCHERS. 293 

écriras ne dût-il servir qu'au salut d'un seul, il fau- 
drait l'écrire, lors même que cela te causerait une 
mort cruelle. 

Henri. — Jésus si miséricordieux, épargnez- 
moi cette peine. 

J.- C. — Et pourquoi ? 

Henri. — Parce que je sais que vous avez des doc- 
teurs et des sages qui pourraient vous servir mieux 
que moi. Je ne suis rien, et je ne sais faire rien de 
semblable. 

J.-C. — Ne pense pas être le premier auquel dans 
l'Eglise j'ai communiqué ma grâce de vérité et d'élo- 
quence. Je l'ai donnée à beaucoup d'autres qui n'a- 
vaient pas plus d'habileté et de talent que toi. Recon- 
nais ton néant, et commence à écrire. 

Henri. — Seigneur, ne me forcez pas à écrire, et 
je ferai tout ce que vous voudrez. Pardonnez - moi , 
mais je crains, en écrivant ces choses, de m'attirer 
beaucoup d'ennemis. 

J.-C. — Ecris pour l'honneur de Dieu seul, et ne 
t'attribue rien à toi-même. Si des ennemis s'élèvent 
contre toi, supporte-le comme une épreuve , comme une 
croix; et souffre cette persécution avec plus de patience 
que les autres. Mon serviteur ne doit jamais vouloir 
être délivré d'une croix, si je ne l'en délivre moi-même. 

Henri. — Seigneur, je ne refuse pas la croix, mais 
je me sens d'une telle faiblesse d'esprit , que je n'ai 
pas le cœur d'écrire une seule parole. 

J.-C. — Si tu doutes de toi-même, tu ne dois pas 
douter de moi ; mets donc en moi ta confiance, et obéis. 



29/1 COLLOQUE SPIRITUEL 

Henri. — Les chrétiens peut-être vont prendre ce 
que j'écrirai pour des fables et des mensonges. 

J.-C. — Ceci me regarde; ne t'en inquiète pas. 
L'expérience montrera que tes écrits sont vrais : tout ce 
que je t'enseignerai dans cet entretien sera conforme 
aux saintes Ecritures et à l'Eglise. N'as-tu pas lu dans 
l'ancien et le nouveau Testament combien Dieu favo- 
rise ses amis? Pourquoi ne le ferait-il pas encore main- 
tenant selon son bon plaisir? Écris donc, et apprends 
que, depuis cent ans, le christianisme n'a jamais eu si 
grand besoin de secours , et que jamais les chrétiens 
n'ont suivi une voie plus périlleuse. 

Henri. — Je résiste encore, et mon esprit s'effraie , 
parce que je suis trop misérable et trop faible pour une 
œuvre de si grande importance : ne me forcez pas, 
Seigneur ! 

J.-C. — Si je ne savais pas que la résistance vient 
de l'humilité, je t'en punirais comme d'une désobéis- 
sance , et tu l'expierais dans l'enfer : je te commande 
donc , au nom de la sainte Trinité , de commencer à 
écrire sans faire d'autres objections. 

Henri. — Me voici à votre disposition; je ne suis 
qu'un ver de terre, indigne d'être remarqué parmi vos 
créatures; mais l'on ne saura jamais de qui sont ces 
écrits. Je vous appelle dans nos entretiens , mon très- 
aimable, très-aimé, très-doux Seigneur; dites-moi si 
je puis me servir en écrivant de pareilles expressions. 

J.-C. — Assurément; l'amour familier des servi- 
teurs de Dieu , leur tendre intimité commence en cette 
vie, et persévère dans l'autre pendant toute l'éternité. 



DES iNEUF ROCHERS. 295 

S'il t' arrive d'écrire des choses que tu ne comprennes 
pas, recours à moi, et je t'éclairerai sur-le-champ. 



Il 

Frère Henri voit en extase combien peu se sauvent. 

Des entretiens semblables à celui qui précède du- 
rèrent pendant onze semaines ; le Bienheureux ne pou- 
vait se mettre à écrire. Dieu, dans ses extases, lui 
montrait les péchés du monde ; et il en était si affligé, 
qu'il tomba plusieurs fois malade, et qu'il ressentit 
tant de peines intérieures et extérieures, qu'il fut sur 
le point d'en mourir. Mais enfin Dieu lui dit : « Prends 
la plume et écris, ouvre les yeux de ton âme et vois 
où tu te trouves. » 

Et le Bienheureux se vit sur une montagne très- 
grande et très-élevée, au sommet de laquelle se trou- 
vait une vaste mer dont l'eau profonde était pure 
comme du cristal. Elle était pleine de poissons innom- 
brables, grands et petits; et il semblait que toute cette 
eau venait d'en haut. 

La montagne avait des rochers très-élevés , et l'eau 
qui arrivait à son sommet, tombait avec fracas à travers 
les rochers dans une vallée profonde ; et avec l'eau tom- 
baient les poissons, qui s'unissaient par troupes et se 
heurtaient contre les rochers; il comprit que cette eau 
de la montagne était le principe et l'origine des ])ois- 
sons , qui sont de cette nature , qu'arrivés à un certain 
moment, ils s'unissent par bandes, combattent entre eux 



296 COLLOQUE SPIRITUEL 

el tombent avec l'eau. Arrivés dans la vallée , ils sui- 
vent le cours des fleuves, et parviennent par eux à la 
nier. Mais plus ils s'éloignent de l'eau de la montagne 
et de leur principe, plus ils diminuent, parce que, à 
chaque instant , sur leur route , ils rencontrent les 
pièges et les filets des pêcheurs. 

La moitié seulement arrive à la mer ; de la mer, 
ensuite , ils remontent avec beaucoup de peine les 
fleuves, pour retourner à leur origine et à l'eau de la 
montagne ; mais la difficulté de ce retour et les fllets 
des pêcheurs en arrêtent tant , qu'un sur mille à peine 
revient à son principe; et encore beaucoup de ceux qui 
arrivent aux rochers et à l'eau originelle sont entraînés 
par la chute de l'eau et périssent en tombant. Mais , 
comme la nature du poisson est de toujours agir et de 
faire des efforts pour retourner à son principe, quel- 
ques-uns , à travers les dangers de la vie et les fatigues 
de la route, arrivent enfin à l'eau de la montagne; et 
dès qu'ils sont entrés dans les eaux de leur naissance, 
ils reçoivent pour ainsi dire une seconde existence. Ils 
goûtent un bonheur parfait, et deviennent si féconds, 
qu'ils remplissent la mer de la montagne d'une grande 
multitude d'autres poissons. Mais dès qu'ils sont unis à 
leur principe, ils changent de nom et de couleur. 

Henri. — Très-doux Jésus, dites-moi ce que veu- 
lent dire ces images de montagnes, de rochers, d'eau et 
de poissons. 

J.-G. — Elles te font connaître en quel péril vit 
aujourd'hui l'Église ; comment les chrétiens tombent 



DES NEUF ROCHERS. 297 

misérablement dans tous les vices; et combien peu 
retournent à leur principe , et se sauvent. 

Henri. — Seigneur, je suis saisi d'épouvante : prenez 
ma vie; frappez-moi des peines les plus grandes et de la 
mort la plus cruelle; mais faites miséricorde à votre 
Eglise. 

J.-G. — A quoi servira ta vie ou ta mort, si la mienne 
même est inutile? 

Henri. — Mais votre m^ort. Seigneur, est divine et 
toute-puissante; j'espère que beaucoup se sauveront. 

J.-C. — Les chrétiens le croient comme toi; mais je 
te dis que, dans ce siècle, bien peu se sauveront. 

Henri. — Seigneur, pardonnez à l'ignorance des 
chrétiens; s'ils connaissaient ce qu'est le péché, ils ne 
le commettraient pas. 

J.-C. — C'est là une mauvaise excuse. Tout chré- 
tien capable de raison connaît les préceptes de la 
religion, et doit les observer; et cependant, tous ont 
perdu la crainte de Dieu et vivent en opposition avec sa 
loi et avec l'Eglise; et ce ne sent pas seulement les 
aveugles et les insensés, mais encore ceux qui sont 
pleins de bonne volonté et qui vivent dans l'apparence 
de la vertu. 

III 

Dieu découvre les péchés des chrétiens. 

Henri. — Ce que vous dites , Seigneur, du petit 
nombre de ceux qui se sauvent, est une chose dure et 



298 COLLOQUE SPIRITUEL 

terrible. Retirez-moi de cette vie, parce que je ne puis 
supporter la perte de tant d'âmes; dès que j'y pense, 
j'éprouve les défaillances de la mort. 

J.-C. — Il faut que tu vives et que tu supportes cette 
croix; mais ouvre les yeux de ton âme , et vois où tu te 
trouves. 

Le Bienheureux fut ravi en extase, et il vit une 
vallée profonde au pied d'une montagne très -haute, 
pleine de rochers plus élevés les uns que les autres, et 
il vit des formes d'une délicatesse extrême et d'une 
incroyable beauté : elles descendaient d'en haut dans la 
vallée; mais dès qu'elles touchaient la terre, elles de- 
venaient noires comme le charbon; et il comprit que 
c'étaient les âmes humaines, qui , sorties de leur prin- 
cipe et des mains de Dieu toutes belles et toutes pures, 
contractaient la laideur et la tache du péché originel 
dès qu'elles s'alliaient au corps. 

Henri. — Seigneur, pourquoi me montrer toutes 
ces âmes souillées? ne sont-elles pas purifiées par le 
baptême? 

J.-C. — Oui; mais les hommes tombent bien vite 
dans la fange du péché. 

Henri. — Et que veut dire cette montagne si élevée 
et ces rochers si escarpés ? 

J.-C. — C'est pour que tu comprennes que le 
Paradis n'est pas pour les paresseux, les tièdes, les 
lâches ; et que , pour y arriver, il faut suer, se fatiguer, 
combattre et surmonter un grand nombre d'obstacles. 



DES INEUF ROCHERS. 299 

Ne vois-tu pas comme à notre époque on méprise et 
on viole les lois et les préceptes de l'Eglise , et comme 
le peuple chrétien est plongé dans Tiniquité ? 

Ici Notre - Seigneur lui dévoila les péchés les plus 
considérables des chrétiens. Ses yeux alors se répan- 
dirent en deux fontaines de larmes amères sur le sort 
de tant de malheureux, et les douleurs qu'il ressentit 
lui déchirèrent tellement le cœur, qu'il fut sur le point 
de mourir; mais la vertu divine le secourut et lui ren- 
dit ses forces ; et notre Bienheureux , prosterné à terre 
en forme de croix, cria vers le Seigneur : 

Henri. — mon Dieu! si puissant et si aimable, si 
doux et si terrible , écoutez ma prière ; voici mon cœur, 
mon âme , mon corps ; je vous les offre afin de pouvoir 
mériter, par les tourments et la mort la plus cruelle, le 
salut et la réforme de l'Église. 

J.-C. — A quoi peuvent servir tes douleurs et ta 
mort, puisque j'ai moi-même pour l'Église répandu 
tout mon sang et souffert la mort la plus cruelle et la 
plus ignominieuse? Et, à cette époque, presque tous 
les hommes n'en retirent aucun fruit. Qui se rappelle 
maintenant ma mort et ma Passion , si ce n'est pour les 
mépriser et les blasphémer? 

Henri. — très-doux Jésus! que ma douleur est 
grande! et pourtant je ne veux pas désespérer. Je vous 
offre encore votre mort cruelle , et je vous conjure de 
pardonner à votre Église. 

J'-G. — Gomment veux-tu que je supporte tant de 



300 COLLOQUE SPIRITUEL 

péchés? Je ne puis plus différer ; il faut que ma justice 
se manifeste. Tu vois combien les chrétiens vivent sans 
crainte de Dieu , et combien ils sont dissolus. 

Henri. — Mais j'espère , Seigneur, que beaucoup 
encore vous conservent une crainte vraie, sainte et 
filiale. 

J.-C. — Celui qui craint Dieu n'agit pas contre 
Dieu. Les nations ne foulent- elles pas aux pieds les 
lois de la religion? Qui est-ce qui vit comme aux pre- 
miers temps de l'Église? Examine le clergé , le peuple, 
et trouve- moi des hommes qui m'honorent et qui 
vivent saintement. 

IV 

Combien les chefs de l'Église sont loin d'imiter ceux d'autrefois. 

Comment vivaient autrefois les prélats, les pasteurs, 
les curés, les prêtres et le clergé? Quelle différence 
avec ceux de notre époque! Combien de Pontifes furent 
alors inscrits au catalogue des Saints, parce qu'ils s'ap- 
pliquîiient avec ardeur à pourvoir l'Eglise de tous les 
biens spirituels et temporels , sans se rechercher eux- 
mêmes, sans consulter leur intérêt particulier, n'ayant 
dans toutes leurs actions d'autre but que la gloire de 
Dieu! Les voyait-on , avides de fortune et d'honneurs, 
chercher à enrichir et à élever leurs parents et leurs 
amis? Leur volonté n'était-elle pas pure au contraire et 
tout entière au service de Dieu, pour lequel ils auraient 
mieux aimé souffrir une mort cruelle et honteuse que 



DES NEUF ROCHERS. 301 

(le Toffenser de la sorte? Où esl maintenant leur sain- 
teté, leur vertu, leur science? tout cela n'a-t-il pas 
disparu ? 

Quel est celui qui ne cherche pas pour lui les dis- 
tinclions , l'élévation , la gloire ; qui ne rend pas les 
siens riches et puissants; qui ne consulte pas plus ses 
intérêts que l'avantage de l'Eglise? Aussi ne sont-ils 
pas saints comme dans les premiers temps du Chris- 
tianisme. Lorsqu'il fallait élire un Pontife, tous trem- 
blaient d'être nommés, parce qu'ils étaient véritable- 
ment humbles et qu'ils se regardaient indignes de cette 
charge ; leur zèle pour l'Église leur faisait adresser à 
Dieu de ferventes prières pour obtenir que l'élection 
fût conforme à sa gloire et à sa sainte volonté. Les Pas- 
teurs de l'Eglise ne sont-ils pas obligés d'accomplir, 
jour et nuit, leur ministère; de donner aux fidèles des 
conseils , des règles de conduite , afin de les rendre forts 
et constants dans la foi catholique? et, lorsqu'ils ne le 
peuvent pas par eux-mêmes, ne doivent-ils pas choisir 
des docteurs et des hommes d'une sainteté et d'une 
pureté exemplaires, pour diriger plus sûrement les 
petits et le peuple dans la vertu ? 

Hélas ! ceux qui devraient être le modèle de la per- 
fection chrétienne , poursuivent les richesses , les hon- 
neurs, la puissance temporelle; ils sont plus attentifs 
à leur bien-être [qu'au soin des âmes, pour lesquelles 
j'ai versé tant de sang. Lorsqu'un évêché est vacant, la 
terre et le ciel savent par combien d'injustices et d'in- 
trigues on cherche à l'obtenir; cet abus est devenu un 
usage , et Dieu permet que les choses arrivent selon 



305 COLLOQUE SPIRITUEL 

leur désir. Autrefois les évêques nommés avaient 
besoin d'être forcés par l'obéissance à accepter leur 
charge; aussi la remplissaient-ils bien, et étaient-ils 
chers à Dieu , et pleins de sainteté et de mérites. 



Dans quelle tiédeur vivent les Ordres mendiants. 

Considère maintenant les monastères et les Ordres 
mendiants: où sont les confesseurs et les prédicateurs 
de l'Evangile? Vois combien ils sont loin d'être saints. 
Je sais que parmi eux il y en a qui sont bons et même 
d'une vertu éprouvée, mais ceux-là sont rares; les autres 
abandonnent l'esprit, l'amour de Dieu, le silence, la 
retraite , les saintes méditations, l'observance rigoureuse 
de leurs vœux, l'humilité, le mépris du monde, la 
paix, la charité fraternelle, et tout le but de leur 
vocation. 

N'est-il pas déplorable de voir combien les religieux 
ont perdu leur esprit au milieu des vanités, des emplois, 
des affaires et des amitiés du monde? Les religieux 
d'autrefois n'auraient jamais reçu parmi eux des frères 
si relâchés; on ne leur aurait jamais donné le pouvoir 
de confesser et de prêcher. Mais le monde aime le 
mensonge, et applaudit à des confesseurs faciles, qui 
flattent, et ne savent pas, ne veulent pas étudier et 
découvrir les vices pour les arracher. 

Ils sont habiles et empressés à excuser leurs péni- 
tents et à leur accorder toutes sortes d'adoucissements, 



DES NEUF ROCHERS. 303 

parce que, disent- ils, la nature n'est plus ce qu'elle 
était autrefois, et que les constitutions sont changées. 
Cela est faux , car Dieu n'a pas établi la nature pour 
servir au vice , et jamais il n'a commandé l'impossible; 
il veut seulement qu'on évite le péché, et il a dit au 
paralytique : « Allez, et à l'avenir ne péchez plus (1). » 
La croix que je donne à porter à ma suite est propor- 
tionnée aux forces de chacun ; elle ne détruit pas la 
nature et n'accable pas le corps : mais quel confesseur 
ne cherche pas son bien-être et ses intérêts avant tout? 
Aussi, confesseurs et pénitents tombent dans la même 
fosse : l'office de confesseur est agréable à Dieu , mais 
non les abus. Ceux qui sont vertueux et savants ne 
doivent point fuir la fatigue des confessions ; il faut 
qu'ils éclairent avec charité les pécheurs, qu'ils parlent 
et ne cachent jamais la vérité. 

VI 

Des prédicateurs et des docteurs de l'Église. 

Où sont les saints docteurs et les prédicateurs de la 
vérité? Qui lance maintenant de la chaire les foudres de 
l'Esprit saint? Qui a le zèle de dévoiler et de combattre 
courageusement les péchés horribles qui se commettent 
dans l'Eglise de Dieu? Quel est le prédicateur qui s'ex- 
poserait aux dangers, aux tourments , à la mort pour 
la gloire de Dieu , pour convertir et sauver les peuples? 
Ne savent-ils pas que , quand mon heure fut venue , 

(1) Vade, et jam amplius noli peccare. (Jean, viii, 11.) 



304 COLLOQUE SPIRITUEL 

j'allai au-devant de la mort et que je prêchai librement 
la vérité? Comment veulent -ils être les prédicateurs 
de l'Evangile , sans être les imitateurs de ma vie et 
de mes exemples? Les peuples écouteraient bien mieux 
les docteurs et les prédicateurs de la Vérité, si, après 
l'avoir enseignée , ils travaillaient à leur salut avec 
crainte et tremblement, au lieu de vivre follement dans 
la joie et le repos. 

VII 

Combieu les piètres sont éloignés de la sainteté de leur ministère. 

Considère maintenant les prêtres séculiers, et vois le 
faste dans lequel ils vivent, sans amour du sacerdoce et 
sans crainte de Dieu. C'est en plaisirs, en festins, en 
vêlements somptueux qu'ils dépensent leurs revenus 
et les biens de l'Eglise; ces biens que j'ai acquis au 
prix de mon sang, et qui appartiennent aux pauvres; 
ils abusent même des fondations que les fidèles ont 
faites pour le soulagement de leurs âmes dans le Pur- 
gatoire. Combien ils respectent peu leur dignité! com- 
bien ils ont perdu l'esprit et la ferveur des prêtres 
d'autrefois! ils vivent dans l'oubli de leur âme, sans 
penser seulement à Dieu, comme si Dieu n'avait ja- 
mais été, et ne devait pas leur demander compte, un 
jour, de leur vie , de leur ministère , de leurs obli- 
gations. 

Ils ne songent qu'à augmenter leur casuel, à avoir 
de l'avancement, à se faire un nom par la science, la 



DES NEUF ROCHERS. 305 

fortune , la faveur du monde ; ils sacrifient leur con- 
science aux grands pour leur être agréables, et ils 
aiment mieux plaire aux hommes qu'à Dieu. Pour les 
punir de l'abus qu'ils font des dons du Ciel, Dieu dans 
sa colère leur ôte le peu de grâce qu'ils ont, et la 
donne à ceux qui en possèdent déjà beaucoup et qui 
la conservent avec zèle, à ses véritables amis, à ses 
saints prêtres, qui sont remplis de l'Esprit d'en haut. 
Ceux-là sont en bien petit nombre; ce sont cependant 
leurs mérites et leurs prières qui soutiennent l'Eglise. 
S'ils mouraient tous, ce serait une bien grande perte 
pour la Religion. 

Henri. — Si je pouvais, ô mon Jésus, pour tous les 
prêtres qui s'égarent répandre par mes yeux tout le 
sang de mon cœur, comme je vous l'ofFrirais avec joie 
pour leur salut ! 

VllI 

Du faste et de l'orgueil des femmes et des nobles. 

J.-C. — Je veux te montrer maintenant le faste, la 
magnificence et l'orgueil des empereurs, des rois, des 
ducs , des princes et des puissants du monde ; toutes 
les vanités inexcusables des cours. 

Autrefois les empereurs , les rois et les princes rece- 
vaient leur pouvoir des mains de Dieu avec une humi- 
lité profonde. Ils se regardaient comme les serviteurs, 
les ministres du Christ, et lui offraient leur corps, leur 
âme , leur puissance et leurs trésors. Leur soin le plus 

20 



S06 COLLOQUE SPIRITUEL 

clier était de conserver dans l'Eglise la paix et la con- 
corde. Quand il le fallait, ils combattaient au péril de 
leur vie pour défendre et propager la Vérité. Les 
ducs, les princes, les comtes, les barons, les marquis, 
les cbevaliers et tous leurs nobles vassaux les imitaient 
et s'exposaient aux fatigues de la guerre pour l'hon- 
neur de la foi. Aussi l'Eglise entière jouissait-elle d'une 
paix profonde. Les reines, les princesses et les grandes 
dames étaient graves , modestes et remplies de la 
crainte de Dieu. 

Maintenant le chemin de la vertu est inconnu à 
tous ceux qui sont puissants; les raisons d'État, l'or- 
gueil, la volupté, l'ambition règlent tout; les riches 
et les grands s'abandonnent à tous les vices et vivent 
comme des bêtes , sans raison et sans Dieu; tous tra- 
vaillent à opprimer les pauvres, à dévorer leur sub- 
stance, en insultant Dieu, qui est leur père et leur 
défenseur. 

IX 

Du grand péril que courent les bourgeois et les marchands avares. 

Vois maintenant comment vivent, à cette époque, 
les bourgeois et les marchands aveuglés par le désir 
immodéré du grain, et abrutis par une telle avarice , 
qu'à peine ils peuvent, au moment même de leur mort, 
se détacher de leur avoir. Cette avidité vient de leur 
ambition, de leur orgueil. Chacun veut surpasser les 
autres : ne vaudrait -il pas mieux se contenter d'un 



DES NEUF ROCHERS. 307 

profit modeste et suffisant à leurs besoins , se reposer 
et se retirer du commerce pour vaincre la tyrannie de 
Tavarice, et passer les années qui leur restent dans 
une vie honnête, vertueuse, paisible, et conforme à la 
loi divine? Mais le désir de l'argent est insatiable, et le 
cœur qui le ressent a bien de la peine à en triompher; 
et pourtant, plus on s'agite pour gagner, plus on est 
inquiet et troublé, et par conséquent privé de la grâce. 

Dieu ne veut pas, ne peut pas habiter dans un cœur 
troublé , tourmenté et souillé par le désir de l'or et de 
l'argent; car il est écrit: C'est dans la paix d'une con- 
science tranquille qu'il choisit sa demeure (1). Que la 
mort des marchands avides est pleine de périls! Les 
hommes le savent bien, mais ils ne veulent point y 
penser. L'amour de la propriété les aveugle, et l'orgueil 
les étouffe. Ils veulent, par la richesse, égaler et sur- 
passer ceux qui sont plus élevés et plus riches qu'eux. 
Aussi deviennent-ils durs pour Dieu et pour les pau- 
vres, tandis qu'ils sont généreux et prodigues par 
ostentation avec les autres. Il faut, pour soutenir le 
luxe de leur maison, qu'ils se tourmentent jour et 
nuit, et qu'ils s'épuisent à trouver des moyens de ga- 
gner de nouvelles richesses. 

Henri. — Mais, Seigneur, si les richesses sont si 
nuisibles aux riches et si dangereuses pour leur salut, 
pourquoi leur en donnez-vous? 

J.-C. — La bonté de Dieu est immense et ne laisse 
rien sans récompense. Quand il voit un cœur épris des 



(t) Et factus est in pace locus ejus. (Ps. lxxv, 



308 COLLOQUE SPIiUTUEL 

biens temporels, il satisfait ses désirs en lui donnant 
la fortune pour prix de quelques bonnes œuvres natu- 
relles qu'il a faites dans sa vie. Hélas! que celui qui 
met son bonbeur dans les biens temporels est à plain- 
dre , puisqu'il s'expose à un malheur infini ! 



Des ouvriers pauvres et des paysans. 

Le monde a corrompu les ouvriers, les pauvres 
paysans mêmes, eux qui vivaient dans leur bumble 
condition avec tant de simplicité, tant de tranquillité 
d'esprit; ils réjouissaient le cœur de Dieu, qui les ai- 
mait comme la prunelle de ses yeux. Et maintenant ils 
sont orgueilleux et ne veulent point obéir à leurs supé- 
rieurs. Ils fraudent et ils trompent dans leurs travaux 
et dans leurs engagements; ils se nuisent entre eux; 
ils méditent le mal et regrettent de ne pouvoir le 
faire. Quant aux habitants des campagnes, ils sont 
dans l'ignorance la plus profonde de l'Evangile, et ils 
vivent sans craindre Dieu, comme les bêtes de leurs 
troupeaux. 

XI 

Des femmes orgueilleuses et impudiques, et de leur damnation. 

Vois à quel point sont tombées les femmes , et com- 
bien, parmi elles, on compte pour peu la gloire et la 
crainte de Dieu. Le monde est plein de ces femmes qui 



DES NEUF ROCHERS. 309 

ont perdu toute honte , et qui sont plus débauchées et 
plus effrontées que les hommes. Je ne parle pas des 
femmes honnêtes, pieuses et saintes, mais de celles 
qui se livrent au monde , qui dissipent en paroles fri- 
voles, en actions coupables et en vanités, leur temps, 
leur cœur, leurs sens; qui aiment les créatures, et 
songent plus à plaire aux hommes qu'à Dieu. Ce sont 
des cavernes de voleurs et des gouffres d'enfer. 

Dieu dissimule leurs péchés et les supporte avec 
patience, mais il les a en horreur: elles veulent passer 
pour des femmes honnêtes, tandis qu'elles sont pires 
que des prostituées. Celles-ci du moins tremblent et 
craignent pour leur salut; tandis que celles-là vivent 
en toute assurance dans leurs impudicités, oubliant 
qu'il y a un Dieu , et qu'elles ont une âme. Avec leur 
toilette recherchée, leur démarche, leurs gestes, leurs 
paroles, leurs regards toujours impudiques et déshon- 
nêtes, elles excitent plus les hommes au péché que 
ne le font les femmes publiques; l'enfer y gagne da- 
vantage. 

Elles commettent tous les jours une foule de péchés 
mortels sans s'en apercevoir; elles s'estiment au con- 
traire et s'admirent. Et cependant combien de jeunes 
gens, d'hommes du monde, en les voyant si belles, 
si parées, ressentent de mauvais désirs! et, quoiqu'ils 
ne puissent pas toujours les satisfaire, ils n'en sont pas 
moins coupables ; et ces femmes sont leurs complices, 
parce que ce sont leurs manières libres, leurs parures 
et leurs regards qui les portent à pécher. 

Ceux qui les voient dans les rues , dans les réunions, 



310 COLLOQUE SPIRITUEL 

dans les églises, ressentent tellement les ardeurs de 
la concupiscence , que, pour les apaiser, ils ont recours 
à des plaisirs faciles; et ce sont ces malheureuses qui 
en sont cause, quoiqu'elles n'y pensent pas et qu'elles 
refusent d'y croire. Mais à lî! mort, les démons leur 
présenteront leur orgueil, leur complaisance, leurs 
frivolités coupables, et les péchés auxquels elles n'ont 
jamais pensé ; ils les feront tomber par là dans le déses- 
poir et dans la mort éternelle. A quoi leur servent leurs 
Pâques et le Viatique, si, pendant la vie, elles ne 
s'approchent de la Table sainte que pour éclipser tout 
le monde par leur parure? A l'heure de la mort, elles 
oublient leurs péchés , qu'elles ne connaissent même 
pas, et elles me reçoivent dans un cœur souillé et in- 
fect. Mieux vaudrait recevoir en péché mortel des 
légions de démons, qu'un Dieu vivant et terrible. 
Ah! malheur aux confesseurs qui n'avertissent pas et 
n'éclairent pas ces infortunées î 

XII 

Des gens mariés , et combien le monde mérite d'être puni. 

Dans quelles erreurs vivent les gens mariés ! Ils 
ont changé la sainteté du mariage en une véritable 
débauche; ils s'unissent comme les bêtes , sans raison, 
sans règle, sans but. Est-ce pour satisfaire les convoi- 
tises de leur nature corrompue que Dieu a institué le 
mariage? N'est-ce pas pour qu'ils s'y conduisent sain- 
tement, chastement et selon les lois qu'il a établies? 



DES NEUF UOCHEPuS. 311 

Si les hommes agissaient ainsi , le mariage serait utile 
à leurs âmes et à leurs corps; car Dieu n'est pas l'en- 
nemi de la nature, il la conserve au contraire et la rend 
plus parfaite ; mais parce que les gens mariés abusent 
du mariage, ils y perdent la santé et deviennent faibles 
et maladifs. 

Je t'ai montré, Henri, tous les péchés du monde, 
afin que tu pleures, que tu gémisses; et que, rempli 
des saintes ardeurs d'une charité compatissante, tu 
pries Dieu de toute ton âme pour l'Eglise et pour 
tant d'âmes égarées qui s'exposent au malheur éternel. 
Si Dieu voulait perdre le monde pour ses péchés, 
comme il l'a fait au temps de Noé, il faudrait qu'il 
le frappât tous les ans. Peut-être bientôt tu verras le 
fouet de sa colère, et les signes manifestes de son 
courroux. 

Il n'y a pas longtemps déjà que Dieu , dans sa misé- 
ricorde, a averti le monde par des fléaux, des meurtres 
et des maladies pestilentielles: cela n'a servi de rien; 
l'Eglise ne s'en souvient pas plus que si des siècles 
s'étaient écoulés depuis. La justice du Tout-Puissant 
permettra que les chrétiens se combattent, se détruisent 
entre eux, parce que le monde est devenu si corrompu, 
que les péchés ne sont plus regardés comme des péchés. 

Le châtiment approche; la mort les surprendra à 
l'improviste et les frappera, corps et âme. Le corps 
sera enseveli dans la tombe, et l'âme dans le désespoir. 
Ceux qui, en mourant, se repentiront, souffriront dans 
le Purgatoire, et Dieu, qu'ils ont outragé de tant de 
manières, ne voudra pas se souvenir d'eux jusqu'au der- 



312 COLLOQUE SPIRITUEL 

nier jour; il les éloignera de la pensée de leurs parents 
et de leurs amis, afin qu'ils n'obtiennent le soulagement 
d'aucune prière. Sois convaincu que le jugement des 
âmes au moment de la mort est plus terrible que ne le 
pensent les hommes; les démons sont bien puissants à 
cet instant suprême, en s'appuyant sur les péchés des 
moribonds. Qu'est-ce qui causa la perte des Juifs, si ce 
n'est leur avarice et leurs péchés secrets? Mais si Dieu 
voulait perdre aussi et exterminer les chrétiens à cause 
de leur ingratitude , de Toubli des bienfaits et de la 
Passion de leur Sauveur, il faudrait qu'il épuisât contre 
eux les terreurs de sa vengeance, la foudre, les flammes, 
la guerre et la mort. 

Ne vois-tu pas combien le monde est perdu et ense- 
veli dans la luxure, l'orgueil, l'avarice, l'ambition, 
l'envie , la colère, la paresse , la haine et l'hypocrisie? 
Tous ces péchés inondent les royaumes, les provinces, 
les villes^ les châteaux, les campagnes, les monastères, 
les couvents; tous en sont infectés, les séculiers, les 
ecclésiastiques , les prêtres , les laïques , les riches , les 
pauvres, l'Église presque tout entière. Oui, les chré- 
tiens doivent craindre que la Justice divine ne triom- 
phe enfin de la Miséricorde ; et que Dieu le Père ne 
force ses serviteurs fidèles à cesser leurs prières, qui 
protègent le monde, afin qu'il venge tant d'outrages 
contre son Fils bien-aimé. 

Henri. — Je sens mon cœur se briser; tous mes os 
sont ébranlés , et il me semble que je vais expirer de 
douleur. très -miséricordieux Jésus -Christ, ayez 
pitié de votre Eglise ! 



DES NEUF ROCHERS. 313 

XIII 

DES NEUF ROCHERS 

Quels sont les habitants du premier et du plus bas rocher de la montagne. 

Lorsque celte revue terrible des péchés du monde 
fut terminée, Dieu présenta au Bienheureux une vision 
plus supportable et plus douce. Il lui sembla être où 
il était d'abord, au pied d'une montagne qui s'élevait 
jusqu'au ciel, et qui était garnie de neuf rochers dif- 
férents de forme et de grandeur; et il se trouva tout à 
coup sur le premier rocher, qui était le plus bas, mais 
assez haut pour qu'on pût apercevoir de sa cime le 
monde tout entier ; et il vit le monde couvert d'un 
immense filet. Il demanda au Seigneur pourquoi ce 
filet, qui s'étendait sur tout l'univers, n'arrivait pas 
cependant aux rochers de la montagne ; et le Seigneur 
lui répondit intérieurement: 

J.-C. — J'ai voulu te montrer sous ces figures et 
ces apparences combien le monde est esclave , et com- 
bien le démon l'enchaîne dans le mal ; si tu avais vu les 
péchés sans image, dans leur réahté, cette vue aurait 
été si horrible, que tu n'aurais pu la supporter ; le filet 
ne couvre pas cette montagne, parce qu'elle est habitée 
par des hommes qui craignent Dieu et qui sont exempts 
de péché mortel- Mais si tu compares les chrétiens qui 
sont dans les filets du mal avec ceux qui habitent la 



31 Zi COLLOQUE SPIRITUEL 

montagne , ta verras que pour cent qui sont en péché 
mortel, il n^y en a pas un , sur la montagne , qui vive 
exempt d'erreur et dans la grâce de Dieu. 

Henri. — D'oii vient, Seigneur, que sur le rocher 
le moins élevé il y a beaucoup plus d'habitants que 
sur les rochers plus élevés? 

J.-C. — Ces habitants sont les tièdes et les lâches 
qui ne travaillent pas à leur perfection; il leur suftit de 
vivre avec la volonté de ne point commettre de péchés 
mortels; ils se contentent de cela jusqu'à leur mort, et 
ne pensent pas, pendant toute leur vie , qu'on puisse 
faire davantage. 

Henri. — Mais , Seigneur, je les vois bien près des 
filets du monde , et leur vie doit être pleine de dangers : 
seront-ils sauvés ou damnés? 

J.-C. — S'ils meurent sans péché mortel, ils seront 
sauvés; mais ils sont pltis exposés qu'ils ne le croient, 
parce qu'ils s'imaginent pouvoir également obéir à Dieu 
et à la nature; il est bien difficile et pour ainsi dire 
impossible de persévérer ainsi dans la grâce. S'ils per- 
sévèrent cependant, ils seront sauvés. Mais un pur- 
gatoire horrible les attend , pour leur faire expier dans 
de longues et de cruelles souffrances la satisfaction 
qu'ils ont accordée à toutes leurs fantaisies, grandes et 
petites; et lorsqu'ils seront purifiés, ils iront au ciel 
recevoir leur récompense et leur couronne , qui sera 
petite et pauvre en comparaison des couronnes des- 
tinées aux hommes d'un grand courage; car ils ont 
vécu sans fatigue et combattu sans énergie , sans un 
amour généreux de Dieu. 



DES KEUF ROCHERS. 315 

Henri. — J'en vois beaucoup, Seigneur, qui aban- 
donnent le rocher et qui tombent dans le fdet; d'au- 
tres au contraire échappent au lilet, aussi pâles que 
s'ils avaient habité déjà le tombeau. D'où vient celte 
différence? 

J.-C. — Ce rocher ne peut garder ceux qui consen- 
tent au péché mortel; la tiédeur les fait succomber sans 
cesse et reprendre leurs entraves et leurs vices : les 
autres sont des hommes qui se repentent, qui aban- 
donnent le mal, et brisent les liens du démon. Ils sont 
pâles et défaits , parce qu'ils se repentent et ne sont pas 
encore confessés; mais l'aveu de leurs fautes leur rend 
le visage tranquille et coloré des autres habitants de ce 
rocher. 

Henri. — Que font, Seigneur, tous ces jeunes gens 
qui sautent du rocher en riant et en folâtrant , et qui se 
précipitent dans le fdet? 

J.-C. — Rappelle-toi les poissons et l'eau de la mon- 
tagne : lorsque l'eau tombait des rochers dans la vallée, 
tous les poissons tombaient avec l'eau et se dispersaient 
dans les fleuves et dans la mer. Ces jeunes gens sont 
tous les chrétiens qui, arrivés à l'âge de raison , au lieu 
de se donner à Dieu , se précipitent de gaieté de cœur, 
comme ces poissons, dans les pièges du démon, qui 
devient leur maître et les entraîne dans les plaisirs 
trompeurs du monde : plus ils avancent en âge, plus ils 
perdent leur liberté, plus leur retour à leur principe et 
à Dieu est difficile et laborieux, parce qu'ils ne con- 
naissent d'autres biens, dans cette vie, que les choses 
sensibles et présentes. 



316 COLLOQUE SPIRITUEL 

Henri. — Pourquoi me conduisez-vous, Seigneur, 
aux extrémités du monde, et quel est le monstre que j'y 
vois enchaîné? Il est si horrible et si redoutable , qu'il 
pourrait, il me semble , détruire le monde tout entier. 

J.- C. — Ce monstre infernal est Lucifer, et si tu le 
voyais dans sa réalité , tu ne pourrais en supporter la 
vue , lors même que tu aurais mille fois plus de forces 
que tu n'en as. Avec sa chaîne , il entraînerait tous les 
hommes, si dans mon Eglise il ne se trouvait pas des 
personnes vertueuses et saintes pour l'en empêcher. Il 
n'a le pouvoir de vaincre les habitants du premier 
rocherqu'autant qu'ils y consentent, et qu'ils s'éloignent 
volontairement de Dieu et de sa grâce. Il est vrai que 
le démon a grande chance de les entraîner, parce qu'ils 
vivent absorbés dans les pensées et les affaires du siècle; 
qu'ils aiment les honneurs, les plaisirs de la nature, 
du corps, des sens; et qu'ils sont par conséquent bien 
près des filets et des chaînes du démon, quoiqu'ils aient 
toujours l'intention d'observer les préceptes de l'Évan- 
gile et de ne commettre aucun péché mortel. Mais ils 
ne veulent pas dompter la nature, l'assujettir à l'esprit; 
ils ne renoncent pas à leur propre jugement, à leur 
volonté, et ne s'appliquent jamais à avancer dans la vie 
spirituelle. 

Henri. — Seigneur, ces personnes doivent bien peu 
connaître la paix, qui ne se trouve véritablement qu'en 
vous. 

J.-C. — La paix et la joie sont les fruits de l'Esprit 
saint, et personne n'en jouit avant de s'être aban- 
donné de tout son cœur à Dieu. Pour fuir les peines et 



DES NEUF ROCHERS. 317 

les dégoûts intérieurs qu'on éprouve chaque jour, et 
pour arriver à la source de la joie et de la paix véri- 
table , il faut, avant tout, combattre la nature et la 
vaincre. 

Du second rocher et de ses habitants. 

Le Bienheureux fut bientôt après élevé au second 
rocher, qui était plus beau et plus agréable que le pre- 
mier; et ceux qui Thabitaient avaient un visage si res- 
plendissant, qu'il pouvait à peine les contempler; leur 
vie était plus pure et plus spirituelle que celles des habi- 
tants du premier rocher; mais aussi ils étaient bien 
moins nombreux. Quelques-uns venaient du premier 
rocher au second ; d'autres au contraire descendaient 
du second au premier. Le Bienheureux interrogea ainsi 
le Seigneur : 

Henri. — Que signifient ces passages d'un rocher à 
un autre, et quel est ce nouveau séjour? 

J.-C. — Ce nouveau rocher est un lieu plus saint 
que l'inférieur, et ses habitants mènent une vie plus 
austère et s'appHquent à des exercices plus élevés que 
les premiers. Parmi ceux qui habitent au-dessous, il y 
en a qui , voyant combien leur position est périlleuse , 
obéissent à la grâce qui les touche , quittent leur vie 
relâchée, et viennent sur le second rocher pour vivre 
plus séparés du monde et avec plus de sécurité ; il y en 
d'autres au contraire qui , tentés par le démon , s'ima- 
ginent ne pouvoir agir toujours avec la même force et 
supporter les mêmes épreuves; ils veulent se retirer 



318 COLLOQUE SPIRITUEL 

sur le premier rocher, et le démon les fait retourner au 
point d'où ils étaient partis. 

Henri. — Et ceux qui ne changent pas et qui restent 
fidèlement sur ce rocher, qui sont-ils? je ne me lasse 
point de les admirer. 

J.-C. — Ce sont les hommes qui domptent leur 
nature , quittent généreusement le siècle, renoncent à 
leur volonté, et choisissent un confesseur éclairé pour 
obéir à ses conseils et suivre sa direction , comme celle 
de Dieu. 

Henri. — Ne sont-ils pas près de la perfection? 

J.-C. — Ils sont encore loin de leur origine, et il 
faut qu'ils montent tous les rochers pour arriver au som- 
met de la montagne et s'unir parfaitement à Dieu , qui 
est leur principe. 

Henri. — Seigneur, le démon peut-il les tourmen- 
ter et les tromper ? 

J.-C. — Oui , par ses ruses et ses pièges cachés. Il a 
peur qu'ils ne lui échappent tous , et lorsqu'il les voit 
s'avancer dans la vie spirituelle , il cherche à leur per- 
suader que leur complexion est trop faible et qu'il faut 
se ménager, parce que Dieu ne demande jamais l'im- 
possible ; il les trompe peu à peu , les endort et les 
refroidit, sans qu'ils s'aperçoivent de la tentation ; puis 
il les exhorte à se reposer et à se confier dans la bonté 
divine, parce qu'ils ont fait déjà beaucoup en renon- 
çant au monde , où ils pouvaient goûter pendant de 
longues années des plaisirs permis; et lorsqu'il les a 
ainsi portés à se complaire en eux-mêmes, il leur per- 
suade qu'ils n'ont plus besoin des conseils et des secours 



DES NEUF ROCHERS. 319 

des autres, et il parvient insensiblement à les con- 
vaincre de leur propre mérite jusqu'à l'heure de la 
mort. 

Henri. — Comment leurs confesseurs ne leur décou- 
vrent-ils pas les ruses du tentateur? peut-être qu'ils ne 
s'en aperçoivent pas? 

J.-C. — Cette tentation du démon est bien connue 
des amis de Dieu et des confesseurs ; mais ils craignent 
qu'en les reprenant avec beaucoup de sévérité , ils 
n'échappent de leurs mains, qu'ils se précipitent dans 
les filets du démon, et qu'ils ne se perdent tout à fait. 
Les habitants de ce rocher sont beaucoup plus chers à 
Dieu que ceux qui habitent le rocher inférieur, parce 
qu'ils vivent dans de saintes pratiques; qu'ils domptent 
la nature et qu'ils sont plus près de leur origine et de 
leur principe, qui est Dieu. Dans le Purgatoire, ils 
souffriront moins , et dans le Paradis leur récompense 
sera plus grande; mais pour devenir parfait, il faut 
monter tous les rochers. 

Henri. — Seigneur, vous qui êtes si bon , pourquoi 
ne portez-vous pas vous-même toutes ces âmes, à tra- 
vers tous ces rochers, jusqu'au sommet de la mon- 
tagne d'une vie sainte et parfaite ? Je sais bien que celui 
qui se fie en vous , qui renonce avec courage à toutes 
les créatures et qui vous choisit pour son unique ami, 
vous ne l'abandonnez jamais. 

J.-C. — Cela est vrai : celui qui persévère avec cons- 
tance et ardeur, je l'élève infaiUiblement par ma grâce 
à une plus haute perfection ; mais les âmes fortes et fer- 
ventes sont bien rares maintenant. 



320 COLLOQUE SPIRITUEL 

Du troisième rocher. 

Le Bienheureux se trouva ravi en esprit au troisième 
rocher, et il vit quelques personnes qui , s'élançant du 
premier rocher, passaient le second , et arrivaient tout à 
coup au troisième ; il dit alors au Seigneur : 

Henri. — Quels sont ces hommes dont la course est 
si rapide à travers les rochers , et qui volent jusqu'au 
troisième ? 

J.-C. — Ce sont des hommes saints qui s'avancent 
ainsi , mais ils sont hien rares a cette époque. Il s'est 
trouvé souvent dans l'Eghse des serviteurs de Dieu 
qui se donnaient avec zèle, ardeur et courage, à l'éter- 
nelle Vérité , qui renonçaient à eux-mêmes , à toutes 
les créatures fragiles et passagères , et qui remontaient 
avec tant d'ardeur à leur principe qu'en un instant, 
avec la grâce de Dieu , ils traversaient tous les rochers, 
et volaient jusqu'au sommet de la montagne ; mais 
maintenant où rencontrer des chrétiens semblables? 

Henri. — Quels sont, Seigneur, ceux qui restent sur 
le troisième rocher? Ils me paraissent pleins de vertu , 
et leur vue me réjouit Pâme. 

J.~C. — Tu as raison, car ils sont remphs de Dieu, 
qui les favorise plus particulièrement de sa grâce , et 
les préfère à tous ceux qui sont sur les rochers infé- 
rieurs; leur vie est austère , mortifiée, et tout occupée 
à des exercices intérieurs dans lesquels ils cherchent à 
obtenir le Ciel, et à éviter le Purgatoire, autant qu'il 



DES NFXT ROCHERS. 321 

est possible; et comme ils sont plus étrangers aux occu- 
pations et aux inquiétudes du monde, ils sont plus par- 
faits; mais ils sont encore loin de leur principe, parce 
qu'ils ne sont pas encore délivrés des illusions du 
démon. 

Dans le peu de rapports qu'ils ont avec le monde , ils 
ne sont pas complètement détachés d'eux-mêmes; ils 
accomplissent leurs devoirs spirituels, leurs austérités 
avec une certaine recherche, avec une certaine com- 
plaisance ; cependant la générosité avec laquelle ils ont 
embrassé leur genre de vie , et le courage qu'ils met- 
tent à dompter et à vaincre la nature, les sauveront, et 
ils arriveront après une purification moins rigoureuse 
à une couronne de gloire plus élevée. 

Du quatrième rocher. 

J.-C. — Lève maintenant les yeux , et contemple 
l'autre rocher. 

Et le Bienheureux vit quelques habitants du troisième 
rocher monter au quatrième; mais à peine y étaient- 
ils parvenus, qu'ils tombaient en bas; plusieurs même 
étaient précipités jusque dans les filets de la vallée, et 
y restaient misérablement. Le Bienheureux interrogea 
ainsi le Seigneur : 

Henri. — Quels sont ceux qui tombent, et que 
signifie ce que je vois? 

J.-G. — Les personnes qui, par l'austérité de leur 

2! 



322 COLLOQUE SPIRITUEL 

vie, surmontent les premiers rochers et parviennent 
avec tant de peine au quatrième , sont à peine arrivées 
qu'elles se laissent vaincre par le démon et par la chair, 
et qu'elles retournent misérahlement à leurs anciens 
péchés , aux plaisirs du monde , et sous le pouvoir de 
l'ennemi de leurs âmes; et il leur est bien difficile de 
revenir au point d'où elles sont tombées. 

Henri. — Mais, Seigneur, quel est cet homme que 
je vois échapper aux filets de la vallée, traverser d'un 
vol rapide tous les degrés inférieurs, et arriver tout d'un 
coup au quatrième rocher, où il s'arrête? 

J.-G. — C'est un homme pénitent qui a compris le 
malheur qu'il a d'être dans les filets du démon. 11 en 
éprouve une peine profonde et en ressent , par la grâce 
de Dieu, une contrition si grande, que, s'il pouvait 
écrire avec son sang ses péchés, il le ferait pour les 
confesser et les expier. 11 dompte sa nature , il triomphe 
de lui-même , et il se livre à de si rudes pénitences , 
qu'il affaiblit son corps et ses forces; et Dieu, voyant 
son repentir et sa ferveur, lui accorde des grâces si 
abondantes , qu'en peu de temps il arrive , avec le 
secours d'en haut, à la sainteté des habitants du qua- 
trième rocher. 

Henri. — Seigneur, je me vois placé par vous sur ce 
rocher, et je me réjouis de contempler la splendeur et 
la sainteté de ceux qui s'y trouvent. Quelle est leur 
manière de vivre? 

J. C. — Nuit et jour, ils s'appliquent avec grande 
sollicitude à dompter leur nature et à se vaincre eux- 
mêmes. 



DES NEUF ROCHERS. 323 

Henri. — Ils doivent vous être chers, car ils sont 
parfaits? 

J.-C. — Ils me sont chers; mais ils ne sont pas en- 
core parfaits, parce qu'ils sont encore loin de leur 
origine , quoiqu'ils en approchent plus que les habitants 
des rochers inférieurs. 

Henri. — Comment, puisqu'ils sont si forts, le dé- 
mon peut- il les attaquer? 

J.-G. — Il les trompe par ses ruses, et il leur fait 
faire des œuvres avec un certain amour-propre et avec 
une secrète complaisance. 

Henri. — Il me semble alors qu'il ne leur manque 
que le renoncement? 

J.-C. — Certainement : après les grâces qu'ils ont 
reçues de Dieu , ils devraient mourir à eux-mêmes, et 
ils se laissent cependant tromper par le démon ; ils 
tombent dans ses pièges, en faisant toutes leurs actions 
avec complaisance et volonté propre. Celui qui est 
encore attaché à sa volonté , ne pourra jamais remonter 
à Dieu, son origine. Le démon sait bien que ceux qui 
s'abandonnent en toutes choses , humblement et du fond 
de leur cœur, dans les mains de Dieu, en reçoivent 
bientôt leur récompense , et sont élevés à des grâces 
particuhères et à des douceurs ineffables. Aussi s'ef- 
force-t-il de les conserver dans la propriété de leur 
nature ; et ce défaut caché les fait tomber bientôt dans 
l'impatience , la colère et les autres défauts , malgré le 
soin qu'ils prennent à les éviter. Ils ne peuvent réussir, 
parce qu'ils ne sont pas encore morts à toutes les choses 
de ce monde. 



32/i COLLOQUE SPIRITUEL 

Henri. — Seigneur, les habitants de ce rocher me 
paraissent cependant plus parfaits et plus près de Dieu 
que ceux que j'ai vus jusqu'à présent. Dites-moi donc 
quels sont vos intimes, vos amis les plus chers. Est-ce 
que ceux-là ne leur ressemblent pas? 

J.- C. — Non. Quoiqu'ils soient bien avant dans ma 
grâce et mon amitié , le défaut de détachement de leur 
volonté les prive de ces faveurs particulières et secrètes 
que j'accorde à mes bien-aimés; et à cause de cette 
imperfection qui est en eux, il faudra qu'ils soient puri- 
fiés dans les flammes du Purgatoire , et ils auront dans 
le Ciel une place moins haute que mes amis intimes. 

Henri. — De grâce, Seigneur, faites-moi voir vos 
bienheureux amis! 

J.-C. — Quand tu auras parcouru les autres rochers 
et que tu seras arrivé à la cime de la montagne , tu les 
verras, et tu seras aussi uni à Ion principe. 

Henri. — Seigneur, mon ambition n'est pas si 
grande; car je ne suis qu'un homme méprisable, sans 
mérite, sans vertu; je suis indigne de votre grâce; 
mais, Seigneur, que votre volonté soit faite. 

Du cinquième rocher. 

Le bienheureux Henri eut une vision supérieure, 
dans laquelle il fut élevé au cinquième rocher, que 
quelques habitants du quatrième rocher tâchaient d'at- 
teindre ; mais à peine y étaient-ils parvenus , qu'ils re- 
tournaient en arrière; un bien petit nombre y restaient 
avec persévérance. Il interrogea ainsi le Seigneur : 



DES NEUF UOCUERS. 325 

Henri. — D'où vient que ceux qui arrivent au 
rocher, n'y restent pas? Leur position ne leur plairait- 
elle pas , et n'ainieraient-ils pas la compagnie de ceux 
qui s'y trouvent? 

J.-C. — Celte montagne est très élevée, et celui qui 
veut y monter a besoin de faire de grands efforts; ceux 
qui arrivent et s'y fixent , commencent à entrer dans le 
chemin qui conduit à leur principe et à l'union de 
Dieu. 

Henri. — 11 n'est pas étonnant qu'ils soient si ai- 
mables et si joyeux; mais ils me paraissent en bien 
petit nombre; qui sont-ils, et quelle est leur existence? 

J.-C. — Ce sont ceux qui ont entièrement consacré 
leur volonté à Dieu, et qui sont dans la ferme résolution 
de ne faire rien d'eux-mêmes, mais de se laisser con- 
duire par Dieu et par leurs supérieurs jusqu'à la mort. 

Henri. — Ceux-là doivent vous être bien chers, 
puisqu'ils ont trouvé la voie véritable pour plaire à 
Dieu; ne sont-ils pas près de leur origine et de l'union 
parfaite avec Dieu? 

J.-C. — Ils en sont encore loin, et le démon leur 
dresse des pièges , parce qu'il voit qu'ils sont dans le 
véritable chemin de la perfection ; il fait tous ses efforts 
pour les arrêter dans leurs progrès. 

Henri. — Ne s'abandonnent-ils pas entièrement en 
Dieu? 

J.-C. — Oui , mais avec inconstance ; ce qui fait que 
beaucoup ne persévèrent pas et retournent au quatrième 
rocher, en reprenant leur volonté propre et en vivant 
sans renoncer complètement à eux-mêmes ; puis ils se 



326 COLLOQUE SPIRITUEL 

repentent et se donnent de nouveau à Dieu, et retour- 
nent au cinquième rocher. Ils changent ainsi sans 
cesse , descendant et montant tour à tour , et ne persé- 
vérant pas dans leurs bonnes résolutions et dans leur 
renoncement. 

Henri. — Mais d'oi:i vient cette inconstance? 

J.-G. — Leur volonté particulière n'est pas entiè- 
rement morte. Us sont cependant bien-aimés de Dieu, 
et plus parfaits que tous ceux que tu as vus jusqu'à 
présent; ils se dépouillent dès le commencement, de 
leur volonté, pour se donner à Dieu ; et quoiqu'ils ne 
persévèrent pas toujours dans leur renoncement , ils 
habitent pendant presque toute leur vie le cinquième 
rocher; et après leur mort, le Purgatoire doit effacer 
la tache de leur inconstance , mais ils jouissent ensuite 
d'une grande gloire dans le Paradis. 

Du sixième rocher. 

Du cinquième rocher, le Bienheureux fut ravi au 
sixième , qui était plus élevé et plus agréable que les 
autres. Il vit des hommes d'une beauté merveilleuse et 
d'un éclat éblouissant : mais ils étaient en très-petit 
nombre, parce que ceux qui venaient du cinquième 
rocher ne restaient pas et redescendaient presque tous; 
sur cent , un seul à peine persévérait : le Bienheureux, 
étonné , dit au Seigneur : 

Henri. — Ce rocher est un séjour délicieux! quels 
sont ceux qui l'habitent. Seigneur; et pourquoi sont- 
ils si peu nombreux? 



DES NEUF ROCLIERS. 327 

J.-C. — Ce sont les amis de Dieu qui brûlent de sa 
sainte grâce , et qui , pour plaire à lui seul , se sont dé- 
tachés d'eux mêmes sincèrement et jusqu'à la rnort. Ils 
ne sont pas nombreux, parce que beaucoup s'efforcent 
d'arriver en haut, mais peu y réussissent. 

Henri. — Ces bienheureux habitants doivent être 
arrives à leur origine , et vivre unis à leur principe. 

J.-C. — Non, ils en sont encore loin, et il faut 
monter plus haut pour arriver à cet état suprême et 
parfait. 

Henri. — Mais qu'est-ce qui leur manque? est-ce 
que le Tentateur pourrait les faire tomber dans ses 
pièges? 

J.-C. — Il fait tous ses efforts pour les tromper et 
arrêter leurs progrès; il voit qu'ils sont entrés dans le 
chemin qui conduit à l'union divine. Il tremble de 
crainte et de rage. 

Henri. — Mais comment réussit-il à les tenter et à 
les tromper? 

J.-C. — Il leur persuade subtilement de demander 
à Dieu les pensées , les faveurs et les consolations 
qu'ont les autres saints. Quoique cette demande ne soit 
pas coupable , elle les éloigne de l'union avec leur ori- 
gine, parce qu'il y a dans ce désir un défaut caché , 
une comparaison avec les autres qui empêche Dieu de 
faire en eux tout ce qu'il voudrait y faire. 

Henri. — Mais quelle est la racine de cette erreur? 

J.-C. — C'est une recherche secrète de leur nature 
dont ils n'ont pas arraché et détruit tous les mauvais 
désirs. Aussi n'aperçoivent-ils pas le piège du démon 



328 COLLOQUE SPIRITUEL 

et prêleiit-ils l'oreille à ses tromperies. Us vivent cepen- 
dant dans l'abondance des grâces divines; ils ont moins 
à se purifier dans le Purgatoire que les autres, et ils 
obtiennent dans le Paradis une béatitude plus parfaite. 

Du septième rocher. 

Peu après le Bienheureux fut élevé au septième 
rocher, qui élait plus grand et plus délicieux que les 
autres , et ses habitants avaient aussi une beauté et un 
éclat supérieurs. Mais ils étaient très-peu nombreux, 
parce que très-peu persévéraient. Le Bienheureux in- 
terrogea le Seigneur, qui lui répondit : 

J.-C. — Ce sont-là les bien-aimés de Dieu, ceux 
qu'il favorise de ses grâces particulières; leur visage est 
tout resplendissant , parce qu'ils se sont abandonnés 
d'une manière parfaite au bon plaisir de Dieu; ils per- 
sévèrent dans leur sainte résolution jusqu'à la mort, el 
s'appliquent de toutes leurs forces à soumettre la nature 
à la raison. Leur désir constant est de plaire à Dieu 
dans les choses intérieures et extérieures, et de remplir 
toujours sa douce volonté. 

Henri. — Quelle consolation et quel bonheur de voir 
ces serviteurs de Dieu ! Ils doivent certainement être 
arrivés au sommet. 

J.-C. — Tu te trompes, et il leur reste encore bien 
du chemin à faire avant d'arriver au haut de la mon- 
tagne . 

Henri. — Quel est donc l'obstacle à leur perfection? 



DES NEUF ROCHERS. 329 

J.-C. — Le démon a pour eux un piège caché qui 
les arrête dans leurs progrès spirituels. 

Henri. — Quel peut être ce piège? 

J.-C. — Ce piège est leur perfection même. Comme 
ils sont favorisés des grâces particulières de Dieu, dont 
ils sont les intimes , le démon s'efforce de leur faire 
aimer ces grâces pour les jouissances qu'ils y trouvent , 
et quelquefois il réussit, sans qu'ils s'en aperçoivent. 
Ils ne veillent pas assez sur leur cœur, et quand ils 
sont privés des consolations divines qu'ils recherchent, 
ils tâchent de les trouver, en s'approchant plus souvent 
du Sacrement de l'Autel; cela est contraire à la perfec- 
tion, qui veut qu'on meure à toute consolation humaine 
et divine. Désirer la grâce et les dons de Dieu pour 
le honheur qu'ils procurent, est un défriut; et quoi- 
qu'il paraisse de peu d'importance, il faut qu'il soit 
expié dans le Purgatoire. Ces personnes cependant sont 
très-agréables à Dieu, et jouissent dans le Ciel d'une 
récompense plus grande que tous les autres. 



Da huitième rocher. 

Dieu conduisit le Bienheureux sur le huitième ro- 
cher, qui est plus élevé que les précédents; les hommes 
qui s'y trouvent sont remplis d'une grâce lumineuse 
et sainte ; mais leur nombre est petit , parce que la 
plupart de ceux qui arrivent à cette hauteur ne s'y 
maintiennent pas. Le Bienheureux en demanda la 
raison , et il lui fut répondu : 



330 COLLOQUE SPIRITUEL 

J.-C. — Les habitants de ce rocher sont très-chers 
au cœur de Dieu , et surpassent là perfection de tous 
les autres, parce qu'ils se sont offerts et donnés com- 
plètement à leur bon Maître, qui fait d'eux tout ce qui 
lui plaît dans le Temps et dans l'Eternité. 

Henri. — Seigneur, que nous serions heureux, 
si nous avions beaucoup de pareils serviteurs de Dieu 
dans le temps où nous sommes! 

J.-C. — Comment veux-tu qu'il y en ait beaucoup? 
tu vois le petit nombre de ceux qui savent et veulent 
pour l'amour et l'honneur de Dieu renoncer sincère- 
ment aux biens temporels et se détacher d'eux-mêmes. 
Sans cela peut-on se reposer véritablement en Celui 
qui est infini, ineffable, éternel? 

Henri. — Sans doute que les richesses et les biens 
temporels empêchent ce saint détachement. Beaucoup 
pensent qu'on ne peut arriver à l'union avec Dieu , si 
on n'abandonne complètement le monde; mais n'est- 
ce pas là une erreur? 

J.-C. — Celui qui veut arriver à ce rocher, doit se 
dépouiller de tous les biens temporels, autant qu'ils 
sont un obstacle à l'union de Dieu et de l'âme, parce 
que l'àme appelée à cette perfection , ne peut y attein- 
dre s'il y a quelque chose entre elle et son principe. 
Quand on conserve ses richesses, il faut les mépriser, 
ne pas s'y attacher, et en user comme si on ne les pos- 
sédait pas, ne recherchant jamais son bien-être en 
elles, ne leur empruntant que le nécessaire de la vie 
et employant tout le reste à la gloire de Dieu. 

Henri. — Il faut une grande vertu pour posséder 



DES NEUF ROCHERS. 331 

ainsi les richesses, sans les aimer. Je suis bien heu- 
reux , Seigneur, de contempler la perfection des habi- 
tants de ce rocher; ceux-là du moins doivent être unis 
à leur principe. 

J.-C. — Tu te trompes, Henri. Dieu, il est vrai, 
les comble de grâces extraordinaires; les anges leur 
font voir les choses divines sous des formes et des 
images sensibles ; leur âme est ornée d'admirables 
vertus , et ils approchent plus que tous les autres de 
l'union parfaite; mais ils ne sont pas encore arrivés 
au sommet de la montagne et au dernier degré de la 
perfection. 

Henri. — Qu'est - ce que contempler Dieu sans 
formes et sans images? 

J.-C. — On jouit de cette contemplation, lorsque 
Dieu accorde à l'âme un rayon sorti de son origine, 
une splendeur, une lumière qui ne peut s'exprimer 
par des paroles et des images; et cette grâce suprême 
est souvent refusée aux habitants de ce rocher. 

Henri. — Mais d'où vient qu'ils ne sont pas encore 
en possession de l'union parfaite, et qu'ils ont tant de 
difficultés pour arriver à leur principe et pour parvenir 
au sommet de la montagne? 

J.-C. — Il y a deux obstacles, qui sont les ruses les 
plus perfides de l'ennemi. Le premier est que, quand 
ils reçoivent le rayon divin , ils s'y attachent avec 
ardeur et veulent quitter le rocher pour voler plus haut. 
C'est une imperfection qui les éloigne, à un certain 
degré, de l'union parfaite; ils ne s'aperçoivent pas du 
défaut caché de la volonté; et parce qu'ils n'ont pas 



332 COLLOQUE SPIRITUEL 

entièrement déraciné de leur cœur jusqu'aux désirs 
des consolations divines, ils ne peuvent avancer davan- 
tage; le second obstacle est qu'ils se complaisent, sans 
le savoir, dans les voies extraordinaires par lesquelles 
Dieu les conduit, et dans les secrets célestes qu'il leur 
révèle par des visions et des extases. Dieu voit ce défaut, 
mais comme il sait combien la nature est dilîicile à 
détruire, il leur pardonne, et les conserve dans ce 
même degré de sainteté et de grâce. 

Henri. — Est-ce que ces âmes privilégiées ne peu- 
vent se délivrer de ces illusions et arriver à leur 
principe? 

J.-C. — Elles peuvent y arriver en se renonçant 
plus parfaitement ; en mortifiant complètement leur 
nature; en découvrant, à la lumière de la grâce, leurs 
défauts cachés; en mourant à elles-mêmes pour s'aban- 
donner tout entières à Dieu, tant pour ce qui regarde 
l'âme que pour ce qui regarde le corps. 

Henri. — Il est vraiment triste que des personnes 
si favorisées de Dieu et si saintes, laissent ainsi ternir 
la beauté de leur âme, et soient obligées de se purifier 
dans les flammes du Purgatoire. 

J.-G. — Leur expiation sera courte et légère; et ils 
seront plus élevés dans le Paradis que tous les autres. 
Si l'Église possédait beaucoup de ces grands serviteurs 
de Dieu, les alTaires de la Chrétienté iraient bien 
mieux qu'elles ne vont. 



DES NEUF ROCHERS. 333 

Du neuvième et dernier rocher. 

J.-C. — Elève mainleaant les yeux de ton âme, et 
contemple le haut de la montagne. 

Et le Bienheureux vit le dernier rocher, qui était si 
élevé que l'œil pouvait à peine y atteindre; et tout à 
coup il se sentit ravi et placé parmi les divins hahi- 
lants de ce séjour enchanteur : il en aperçut plusieurs 
qui faisaient leurs efforts pour y monter du huitième 
rocher, mais presque tous y renonçaient; deux ou trois 
seulement parvenaient à s'y fixer. 

Henri. — Pourquoi , Seigneur, l'accès de ce rocher 
est-il si difficile? Presque personne ne peut y arriver. 

J.-C. - — Ce qui est escarpé et élevé est nécessaire- 
ment d'un accès difficile. Très-peu persévèrent jusqu'à 
la mort dans le détachement parfait d'eux-mêmes; 
très-peu aussi parviennent à cette élévation. La plupart 
de ceux qui s'en approchent, en voyant la vie de ces 
saints si différente de celle des autres, si austère, si 
mortifiée, ont peur et retournent en arrière. 

Henri. — Et pourtant, ce rocher est un séjour dé- 
licieux qui touche presque au ciel; ses habitants sont 
resplendissants de gloire; et j'éprouve plus de bonheur 
à en voir un , que je n'en ai à contempler les habi- 
tants de tous les rochers inférieurs; mais pourquoi. 
Seigneur, ne peuplez-vous pas davantage un lieu si 
ravissant? 

J.-G. — Dieu n'a pas destiné ce rocher au petit 



33/i COLLOQUE SPIRITUEL 

nombre, mais au grand nombre; car c'est là qu'est la 
porte qui conduit à l'origine d'où sont sorties les créa- 
tures du ciel et de la terre ; et tous sont appelés à être 
heureux en Dieu. 

Henri. — Mais pourquoi ces hommes sont-ils si 
faibles, si épuisés, tandis qu'à l'intérieur, ils ont la 
beauté et l'éclat des esprits angéliques? 

J.-C. — il n'est pas étonnant que la peine qu'ils 
ont eue à monter jusqu'à ce rocher, ait détruit toutes 
les forces de leur corps. A peine leur reste-t-il un 
peu de sang dans les veines; leur chair est brûlée et 
consommée. 

Henri. — Comment peuvent-ils vivre dans un si 
pitoyable état? 

J.-C. — L'esprit divin verse en eux un sang pur 
et vivifiant, et les remplit d'une force mystérieuse ; ils 
se sont épuisés dans l'amour, mais les flammes ar- 
dentes de la Charité n'ont détruit que la partie gros- 
sière de leur nature. 

Henri. — Et d'où vient cet éclat intérieur qui en 
fait des anges de lumière? 

J.-C. — La grâce qu'ils possèdent est si grande, 
qu'elle ne peut paraître tout entière au dehors. Eux- 
mêmes l'ignorent, et ne désirent pas la connaître : s'ils 
sont petits par le nombre, ils sont considérables par le 
mérite ; et c'est sur eux , comme sur des colonnes so- 
lides, que Dieu soutient son Eglise. Sans eux le chris- 
tianisme périrait, et le démon entraînerait dans ses 
filets le monde tout entier. Autrefois ces serviteurs 
bien-aimés étaient plus nombreux dans l'Eglise. 



DES NEUF ROCHERS. 335 

Henri. — Pourquoi Dieu ne les conserve-t-il pas 
pour le secours de la Religion? 

J.-C. — Parce qu'il ne veut pas que des hommes 
aussi saints vivent au milieu des chrétiens actuels, qui 
sont si lâches et si hostiles à la Religion. Dieu les ap- 
pelle à lui pour qu'ils n'aient pas le tourment de voir, 
dans l'Eglise, des ruines si déplorables. 

Henri. — Mais comment vivent les habitants de 
ce rocher? savent-ils qu'ils sont unis à Dieu et à leur 
origine? 

J.-C. — Us ne le savent pas positivement; quelque- 
fois seulement ils se sentent frappés d'un rayon, 
d'une splendeur qui vient directement de Dieu, et 
ils peuvent s'apercevoir que cette lumière est celle 
de la grâce : ils soupçonnent que c'est la présence 
de Dieu qu'ils ressentent dans leurs cœurs ; mais 
ils se sont donnés à Dieu avec une telle simplicité, 
une telle pureté; ils sont si bien affermis dans la foi 
catholique , que lorsqu'ils reçoivent de semblables con- 
solations intérieures, ils craignent beaucoup plus pour 
eux-mêmes que lorsqu'ils en sont privés. Aussi ne 
désirent-ils qu'une chose en ce monde, c'est de suivre 
fidèlement les exemples que je leur ai laissés. 

Henri. — Comment n'aiment-ils, ne veulent-ils pas 
d'autres choses? comment ne désirent-ils pas au moins 
quelques consolations célestes? 

J.-C. — C'est qu'ils sont si affermis dans la Foi, 
qu'ils ne veulent savoir que Jésus crucifié ; et leur 
humihté est si profonde , qu'ils se jugent indignes de 
toutes les faveurs extraordinaires de Dieu et de ses 



336 COLLOQUE SPIRITUEL 

consolations célestes. Aussi ne les désirent-ils, ne les 
demandent-ils jamais. 

Henri. — Que demandent-ils à Dieu dans leurs 
prières , s'ils ne désirent rien sur la terre et dans le 
ciel? 

J.-C. — Ils demandent qu'en eux et dans toutes 
les créatures, tout serve à la gloire du Dieu qu'ils 
aiment, qu'ils veulent, qu'ils recherchent par tous les 
moyens. Ils sont tellement perdus en lui , que tout ce 
qui leur arrive, ainsi qu'aux autres créatures, leur 
semhle une faveur précieuse. Si Dieu leur accorde sa 
grâce, ils le bénissent; si Dieu les en prive, ils le 
bénissent encore. Ils n'ambitionnent rien sur la terre; 
ils préfèrent seulement l'amertume à la douceur, parce 
qu'ils sont passionnés pour la Croix. 

Henri. — S'ils n'aiment rien, craignent-ils quelque 
chose ? 

J.-C. — Ils ne craignent ni l'Enfer, ni le Purga- 
toire, ni le démon, ni la vie, ni la mort; ils sont 
affranchis de toute crainte servile. Ils ne redoutent 
qu'une chose, c'est de ne pas imiter les exemples de 
Jésus-Christ comme ils le désirent. Leur humilité est 
si profonde, qu'ils se méprisent eux-mêmes, ainsi que 
tout ce qu'ils font, et qu'ils se mettent aux pieds de 
toutes les créatures, n'osant jamais se comparer à per- 
sonne. Ils aiment également tous les hommes en 
Dieu , et ils s'attachent avec un grand amour à tous 
ceux qui lui sont chers. Ils vivent morts et comme en- 
sevelis pour le monde , et le monde aussi est mort et 
perdu pour eux. Les opérations de l'esprit où l'homme 



DES MEUF ROCÏJERS. 337 

renonce le plus difficilement à sa volonté, sont sou- 
mises et anéanties. Ils ne se recherchent jamais; ils 
n'aiment pour eux, ni plaisir, ni honneur; ils ont 
renoncé à toutes créatures, dans le Temps et dans 
l'Eternité, et ils vivent dans une sublime ignorance, 
puisqu'ils ne savent que Jésus crucifié: ils ne contem- 
plent pas leur origine, et ils ne désirent pas la con- 
templer, parce qu'ils se trouvent indignes de toute 
jouissance en cette vie. 

Henri. — Et que fait le démon? les tente-t-il, ou 
renonce- t-il à le faire? 

J.-C. — Le démon épuise contre eux tous les 
moyens de l'Enfer; il les éprouve par toutes les tenta- 
tions imaginables, et ne cesse pas un instant de les 
tourmenter; mais eux sont inébranlables comme des 
rochers; ils ne s'en aperçoivent pas, parce qu'ils sont 
résolus et préparés à souffrir avec joie toutes les ten- 
tations et les croix que Dieu envoie ou permet , quand 
même il joindrait aux présentes et aux futures toutes 
celles qu'ils ont déjà supportées. Leurs yeux sont sans 
cesse fixés sur Jésus, blessé, sanglant, chargé de la 
croix que lui a donnée son Père, et ils ne voudraient 
pas jusqu'à leur mort suivre un autre chemin. Ils 
vivent dans le monde ignorés de tous; mais le monde 
ne leur est point inconnu , parce qu'ils en ont pénétré 
les vanités et les perfidies : enfin , ce sont là les enfants 
cachés de Dieu , et ses amis les plus chers , les vrais ado- 
rateurs qui adorent le Père en esprit et en vérité (1). 

(1) Veri adoratores adorabunt Patrem in spiritu et veritate. (Jean^ 
IV, 2:j.) 

22 



338 COLLOQUE SPIRITUEL 

Henri. — Seigneur, je vous remercie de toutes les 
vérités que vous me révélez; mais je doute que ce livre 
soit compris ; il donnera peu de consolation à ceux qui 
le liront; peul-élre sera t-il un danger pour plusieurs, 
parce qu'il les effraiera et les fera reculer ; pour d'autres 
enfin n'est- il pas la perle précieuse , qu'il ne faut pas 
jeter devant les animaux immondes? 

J.-G. — Gela regarde Dieu; mais sois persuadé que 
ce qui est écrit des habitants du dernier rocher, sera 
plus utile à l'Église que toutes les autres choses qui se 
trouvent dans ce livre. Un seul habitant de ce rocher 
est plus aimé de Dieu et plus utile à la république chré- 
tienne que mille autres qui le servent en suivant leur 
attrait particulier; et si tu crois que ces choses ne peu- 
vent pas être comprises, tu te trompes. Dans l'Eglise, 
il y a des personnes qui vivent comme je l'ai dit, et qui 
sont par conséquent très-capables de comprendre ces 
vérités, puisqu'elles les observent ou veulent les ob- 
server. Si je t'avais ordonné d'écrire sur les neuf chœurs 
des anges, tu aurais raison de craindre de n'être pas 
compris , parce que les esprits angéliques sont bien au- 
dessus de l'intelligence humaine. Ne t'étonne pas, si 
je t'ai parlé par figures et par images; les choses 
divines, dans leur pureté, sont trop difficiles pour 
l'intelligence de l'homme; car Dieu est le bien su- 
prême, infini , qui ne peut être compris et qui surpasse 
tous les sens. 

Henri. — Fut-il jamais donné à quelqu'un de s'unir 
à son principe et de voir Dieu hois de ce rocher? 

J.-C. — Cela fut accordé à l'apôtre saint Paul , lors- 



DES NEUF ROCHERS. 339 

qu'il fut ravi au troisième ciel. Mais il lui fallut aussi 
souffrir beaucoup de croix et mourir pour mon amour : 
le plus sûr chemin pour tous les hommes est de monter 
successivement par tous les rochers, en s'exerçant à la 
vertu et en se renonçant toujours en Dieu, jusqu'à ce 
qu'ils arrivent à la paix profonde de ce séjour. 

Henri. — Mais, Seigneur, beaucoup ne désirent-ils 
pas y parvenir? 

J.-C. — Oui, mais sans se détacher de leur volonté; 
aussi ne peuvent-ils pas arriver. 

Henri. — Mais, Seigneur, lorsque les habitants de 
ce rocher meurent, vont-ils au Ciel, ou dans le Pur- 
gatoire ? 

J.-C. — S'ils persévèrent jusqu'à la fin , ils quittent 
cette vie purifiés; ils n'ont rien à expier et s'envolent 
sur-le-champ au Ciel. 

Henri. — Peuvent-ils, de ce rocher, retourner en 
arrière et tomber dans le péché? 

J.-C. — Certainement; et quelquefois il y en a 
qui, de cette hauteur, se précipitent dans les filets du 
démon, et y deviennent pires que les autres. Ils tom- 
bent par un regard de complaisance sur eux-mêmes , 
comme est tombé Lucifer ; et parce qu'ils n'ont pas 
profité des splendeurs de la grâce divine , parce qu'ils 
abusent des lumières qu'ils ont reçues sur ce rocher, 
pour répandre des erreurs et des hérésies, ils devien- 
nent les fléaux de l'Église ; et on doit les fuir plus qu'on 
ne fuit les démons. 

Henri. — Dans quel rapport sont avec vous. Sei- 
gneur, ceux qui persévèrent sur ce rocher? 



3ZiO COLLOQUE SPIRITUEL 

J.-C. — Ils sont tellement chers à Dieu, et jouissent 
(l'une si grande faveur auprès de lui , que si un seul 
demandait une chose, et tous les autres chrétiens, le 
contraire. Dieu Técoulerait et l'exaucerait de préférence. 

Henri. — Oh ! qu'il serait nécessaire , Seigneur, 
que votre Eglise comptât beaucoup d'habitants sur ce 
rocher, surtout dans les temps où nous nous trouvons! 
Vous les écouteriez , j'en suis certain, et, par amour 
pour eux, vous feriez miséricorde à votre Eglise. 

J.-G. — Quand Dieu ne veut plus supporter la scé- 
lératesse deshonnnes, et que leurs crimes irritent sa 
justice, il prive ses serviteurs de leur puissance en les 
empêchant de prier pour l'Eglise. 

Henri. — Ah ! Seigneur ! ayez compassion du genre 
humain. Le jour du jugement dernier n'est pas arrivé, 
et le nombre de vos élus, dans le Ciel, est encore 
incomplet. 

J.-G. — Oui, mais au temps de Noé, Dieu , à cause 
des péchés des hommes, permit au déluge de purifier 
l'ancien monde, et ne conserva que huit personnes 
pour le renouveler ; il lui est impossible de pardonner 
davantage. L'iniquité présente a vaincu sa miséricorde, 
et il doit punir l'ingratitude de son peuple. 

Regarde maintenant de cette hauteur tous les rochers 
inférieurs qui sont à tes pieds, et plonge tes regards 
jusqu'à la vallée et jusqu'aux filets du démon. 

Le Bienheureux obéit, et il vit, sous les filets, deux 
hommes dont l'un était noir comme un démon, l'autre, 
au contraire, était beau et lumineux comme un ango. 



DES NEUF ROCIIEIIS. 3/il 

Il demanda, dans son élonnement, ce que signifiaient 
ces hommes , et il lui fut répondu : 

J.-C. — Cet homme si noir, qui ressemhle à un 
démon , était un habitant du neuvième rocher. Mais 
il a commencé à se complaire en lui-même et en sa 
science; il a recherché les hommes pour discourir avec 
eux, et faire paraître son mérite et sa supériorité, et il 
est tombé comme Lucifer. Il est captif du démon , et il 
enseigne une doctrine pleine d'erreurs et d'hérésies. 

Henri. — Comment peut-on reconnaître la fausseté 
et l'iniquité d'hommes semblables? 

J.-C. — Ces hommes enseignent la voie large et 
commode qui plaît beaucoup à la nature, surtout à 
cette époque. 

Henri. — Et quel est celui qui est si beau , si lumi- 
neux? 

J.-C. — C'est un habitant fidèle du neuvième rocher; 
il voit son origine, et jouit intimement de Dieu. Mais, 
poussé par la Charité et embrasé de zèle pour le salut 
de son prochain, il s'est précipité sous ces filets, pour 
s'approcher des pécheurs , les aider, les convertir; il a 
placé toute sa confiance en Dieu et dans sa sainte grâce; 
et comme il sait les périls menaçants des chrétiens sous 
les filets du démon , et les jugements terribles qui les 
attendent , après la mort , pour venger les injures qu'ils 
font à Dieu , il est plein d'une sainte compassion, et 
il voudrait subir à leur place tous les tourments et les 
supplices de l'Enfer, afin de les délivrer de leurs péchés 
et du pouvoir de leur ennemi. 



342 COLLOQUE SPIRITUEL 

Henri. — N'y a-t-il pas beaucoup de ces hommes 
si supérieurs et si parfaits dans votre Église? 

J.-C. — 11 y en a si peu , que c'est une douleur 
d'y penser. 

Henri. — Mais s'ils restent dans le monde, et s'ils 
fréquentent les pécheurs , n'ont-ils pas à redouter les 
erreurs du siècle ou les persécutions des impies? 

J.-C. — Non, parce que leur degré de vertu les 
affranchit de toute crainte servile. Us ne redoutent ni 
les tourments, ni la mort, ni les persécutions du 
monde ; ils n'éprouvent qu'une crainte fdiale de ne pas 
satisfaire à Dieu , de ne pas le servir selon leur désir, 
et de ne pas imiter mon exemple , comme ils voudraient 
le faire; ils connaissent d'une manière si supérieure 
Dieu et la félicité du Paradis, qu'en voyant les hommes 
trompés par les sens , la chair et le péché , ils déplorent 
amèrement leur malheur et compatissent aux douleurs 
de l'Eglise. C'est là leur plus grande, leur plus lourde 
croix dans la vie ; elle brise leur cœur, détruit leurs 
forces, et ils la portent à ma suite jusqu'à la mort: il 
n'y a que Dieu qui puisse les consoler. 

Henri. — Sont-ils assurés de leur bonheur éternel? 

J.-C. — Comment en douter? Puisqu'ils sont de- 
venus une même chose avec Dieu , qui pourra les en 
séparer? Dieu ne permettra jamais qu'ils tombent dans 
les mains de l'ennemi, parce qu'ils sont ses intimes, 
ses bien-aimés. Dès que la mort les délivre , ils s'en- 
volent au Ciel. Oh! comme tout irait mieux dans mon 
Eglise, si les hommes dans leurs difficultés, si les 
supérieurs dans leurs affaires, prenaient conseil de ces 



DES NEUF ROCfiERS. 3/i3 

serviteurs auxquels Dieu donne tant d'amour et de 
lumière! Mais le monde est si aveugle et les hommes 
sont si indifférents à la Vérité, que ces saints, en qui 
réside le Saint-Esprit, sont opprimés, bafoués, mé- 
prisés comme le rebut de ce monde (1). 

Henri. — monde misérable, chrétiens aveugles, 
comme la Vertu est abandonnée, et l'Eglise à plaindre! 
très-miséricordieux Jésus , ayez pitié de votre Eglise. 

J.-C. — Et comment veux-tu que je fasse miséri- 
corde? ne vois -tu pas combien maintenant les chré- 
tiens foulent tout aux pieds? Il y a peu de temps , Dieu 
les a avertis avec bonté en leur envoyant des pestes, 
de grandes catastrophes. Il a employé tour à tour, pour 
les changer, le malheur et la prospérité. Tout a été 
inutile ; ils continuent à vivre sans craindre Dieu , 
commettant les péchés plus qu'on ne l'avait jamais fait, 
et se mettant au-dessous de la brute par leur ignorance 
et leurs vices. Mais les fléaux ne sont point épuisés ; 
Dieu , dans l'ancienne et la nouvelle Loi, a révélé ses 
secrets à ses plus chers amis , et il le fait encore ; mais 
le monde ne les croit pas. Si pourtant les chrétiens 
s'adressaient à eux, comme aux représentants de Dieu; 
s'ils les consultaient, leur obéissaient avec humilité; 
s'ils voulaient écouter la Vérité , combien mon Eglise 
serait heureuse et triomphante î 

Henri. — Seigneur, appliquez à votre Eglise et à 
tant de pécheurs les mérites de votre sang , de votre 
Croix et de votre mort. Ah! Seigneur, si plein de misé- 
ricorde , ayez pitié de votre Eglise. 

(1) Tanqiiam purgamenta hujus mundi. ( I Corinth., iv, 13.) 



3^^ COLLOQUE SPIRLTUEL 

Comment le Bienheureux fut élevé à l'union de Dieu. 

Le Bienheureux ne pouvait se rassasier, dans cette 
vision , de contempler les habitants du dernier rocher, 
et d'admirer leur grande union avec Dieu. Seigneur, 
dit-il , ceux-là doivent arriver à leur origine et voir Dieu 
face à face ? 

J.-C. — Quelquefois Dieu , par une grâce spéciale , 
se montre à eux à découvert; mais cette faveur est très- 
rare, et dure quelques instants, comme le ravissement 
qu'éprouva saint Paul. Le plus grand nombre est ap- 
pelé à contempler, dans une obscurité divine, l'incom- 
préhensibilité de Dieu, et à s'unir à lui, sans inter- 
médiaire, d'esprit à esprit, dans la plus grande intimité 
de l'amour. 

Henri. — S'ils sont dignes de voir, de contempler, 
d'embrasser, de posséder leur principe , que peut être 
pour eux la vie temporelle? 

J.-C. — Ils vivent au milieu de joies et de douceurs 
ineffables, mais ces joies sont aussi inférieures aux joies 
de la béatitude que le Temps l'est à l'Eternité. Appréte- 
toi donc maintenant à éprouver en toi-même , d'une 
manière spirituelle , un avant- goût de la gloire des 
saints. 

Henri. — Non, Seigneur; j'en suis trop indigne. 
Un misérable ver de terre comme moi ne peut recevoir 
une si grande grâce. Ce serait déjà beaucoup d'être le 
serviteur des habitants de ce rocher. 

J.-C. — Laisse-toi conduire et abandonne-toi à moi, 



DES NEUF ROCHERS. 365 

qui peux toujours élever une âme à la grâce qu'il me 
plaît. 

Henri. — Ah! Seigneur, ne vous fâchez pas, si ma 
prière est opposée à votre dessein; mais comment vou- 
lez-vous me découvrir ce que vous cachez à vos plus 
chers amis, qui vivent depuis longtemps dans les pra- 
tiques les plus difficiles de la vertu? Je suis vraiment 
trop indigne d'un semblable honneur. 

J.-G. — Obéis à ma volonté. Il faudra d'ailleurs que, 
pour cette grâce , tu souffres des croix bien cruelles. 

Henri. — Je les supporterai avec zèle et je ne vous 
contredirai plus. Seigneur; faites donc de votre indigne 
serviteur tout ce que vous voudrez dans le temps et 
dans l'éternité. 

Lorsque le Bienheureux se fut humblement aban- 
donné à Dieu, la porte de son origine lui fut ouverte 
tout à coup, et pendant un seul instant, il vit Dieu , 
son principe, à découvert ou au moins d'une manière 
très-parfaite ; après cette vision et cette extase unitive , 
son âme surabonda d'une telle joie et d'une telle 
lumière, que le temps ne lui sembla plus rien. Lors- 
qu'il fut revenu à lui , il fut dans un grand trouble, en 
se rappelant où il avait été ravi et ce qu'il avait aperçu ; 
plus il se le rappelait, moins il pouvait le comprendre. 
Il ne pouvait se le représenter par des images et des 
paroles , parce que tout était trop élevé pour les sens 
et pour l'intelligence. Alors il s'adressa au Seigneur : 

Henri. — Où étais-je? qu'ai-je vu? Votre grâce inef- 



3^6 COLLOQUE SPIRITUEL 

fable surpasse mon inlelligence et mes sens. Je sais 
seulement que j'éprouve une telle joie dans mon âme, 
que je m'étonne de ne pas succomber à sa violence. 

J.-C. — Cette joie, que l'on trouve et que l'on goûte 
en Dieu , surpasse toutes les joies du monde , lors même 
qu'elles seraient réunies en une seule ; (u as vu ton 
principe; mais ne t'étonne pas de ne pouvoir main- 
tenant le comprendre ni en parler; tu n'y parviendrais 
pas, quand même tu aurais l'intelligence de tous les 
bommes. 11 te suffit de savoir que Dieu est venu à toi, 
comme un époux bien-aimé, et que tu as été à l'école 
dont le Saint-Esprit est le maître ; il a rempli ton âme 
de tant de lumière et de tant d'amour, que ton cœur 
et tes sens en sont tout enivrés. 

Henri. — Et maintenant, Seigneur, je me sens si 
désireux de souffrir et si enflammé d'amour, que pour 
vous, pour votre gloire, je supporterais avec bonbeur 
les peines de tous les hommes , votre Croix, votre Pas- 
sion, les flammes du Purgatoire et les tourments de 
l'Enfer; tout ce que pourrait créer votre puissance pour 
votre honneur, pour le salut des âmes et pour la déli- 
vrance de celles qui brûlent dans le Purgatoire; que ce 
soit seulement voire bon plaisir, et toute peine me sera 
véritablement agréable à souffrir. 

J.-C. — Prends garde qu'il ne t'arrive ce qui est 
arrivé à saint Pierre; il se croyait fort et inébranlable, 
et quand l'épreuve est arrivée , il est malheureusement 
tombé. 

Henri. — Ah! Seigneur, je connais bien ma fai- 
blesse , mais c'est la force de l'amour qui me fait 



DES NEUF ROCHERS. 317 

parler; recevez-moi tout entier dans le sein de votre 
miséricorde. 

J.-C. — Finissons cet entretien , et prépare-toi à une 
croix intérieure très-pesante. 

Lorsque les extases eurent cessé , et que cet entre- 
tien fut écrit, Dieu retira de son serviteur toutes ses 
lumières et toutes ses grâces; il le laissa dans une telle 
sécheresse, qu'il lui semblait n'avoir jamais eu aucune 
communication divine. Dieu permit aussi qu'il fût 
éprouvé intérieurement par une cruelle tentation qui 
surpassait tout ce qu'on peut imaginer; mais le bien- 
heureux Henri s'humiliait toujours, et ne demandait 
pas d'autres choses que des croix. Tout ceci arriva dans 
le Carême de 1352. 



* 



APPENDICE 

AU COLLOQUE DES NEUF ROCHERS 

DU BIENHEUREUX HENRI SUSO 



Pour faciliter l'intelligence du Colloque des Neuf Rochers, nous offrons 
au lecteur l'abrégé qu'en a donné don Henri Arpio, homme célèbre 
par sa sainteté, théologien très-savant et très-connu en Allemagne. Il 
a résumé toute la doctrine du Bienheureux en neuf degrés de verlu 
et de renoncement à soi-même. 



DU PREMIER DEGRE 

Le premier degré de renoncement, qui correspond 
au premier rocher, est celui de ceux qui craignent vé- 
ritablement Dieu, et qui veulent, par amour, fuir tous 
les péchés mortels. C'est là le premier pas pour aller 
à Dieu. Car de même que nous nous éloignons et que 
nous nous séparons de Dieu par la dissemblance du 
péché, nous revenons et nous nous approchons de lui 
par la ressemblance de sa grâce et de nos vertus. C'est 
h quoi nous exhorte le Prophète -Roi, quand il dit: 
« Approchez -vous de lui, éclairez-vous , et vous ne 
serez pas confondu (1). » 

(1) Accedite ad eum, et illuminamini ; et faciès vestrae non con- 
fundeutur. (Ps. xxxm, 6.,^ 



DES NEUF ROCHERS. 31x9 

Ceux qui sont ainsi fermement résolus à fuir le 
péché mortel et à observer les préceptes , sont en bien 
petit nombre, en comparaison de la multitude infinie 
qui vit dans le vice et dans la disgrâce de Dieu. 

Ces personnes qui craignent Dieu n'ont cependant 
pas le désir d'avancer dans le chemin de la vertu, elles 
se contentent d'observer les préceptes ; la lumière qui 
éclaire leur esprit est si obscure et si incertaine, qu'à 
peine peuvent-elles reconnaître le péché , et par consé- 
quent l'éviter. Aussi courent-elles de grands dangers ; 
leur conscience est continuellement troublée par les 
scrupules; leurs sens sont assaillis par les tentations, 
et leur salut est douteux , parce que les démons es- 
pèrent toujours les faire tomber dans le péché mortel. 
Qu'elles crient vers Dieu avec le Prophète : « Illumi- 
nez mes yeux afin que je ne m'endorme pas dans la 
mort, et que mon ennemi ne dise pas : J'ai prévalu 
contre lui (1). » 

Leur lumière est si faible , qu'elles vivent dans la 
froideur et la lâcheté, cherchant toujours le bien-être 
de leurs sens et la satisfaction de la nature ; elles se 
tiennent sur les limites de l'Enfer et du péché, et 
quand elles parviennent à la mort sans péché mortel, 
elles vont dans le Purgatoire souffrir des tourments 
longs et horribles , parce qu'elles n'ont pas tenu 
compte du péché véniel , et qu'elles n'ont acquis 
presque aucun mérite devant Dieu , ayant tout fait avec 
négligence et imperfection de cœur et de volonté. 

(1) Illumina oculos meos ne imquam ohdormiam in morte ; neqiiando 
dicat inimicus meus : Prcevaliii adversus eum (Ps. xii, 5.) 



350 APPENDICE AU COLLOQUE 

DU DEUXIÈME DEGRÉ 

Le second degré, qui correspond au rocher suivant, 
est celui des âmes qui obéissent aux inspirations di- 
vines et qui fuient les vanités de ce monde, recher- 
chant la société des personnes saintes , ainsi que le 
conseille la sainte Ecriture : « Avec le saint, vous 
« serez saint; avec l'homme fort, vous serez parfait; 
« avec l'élu, vous serez élu; mais avec le pervers, 
« vous vous pervertirez (1). » Leur lumière est plus 
grande; elles veulent éviter non -seulement le péché, 
mais encore l'occasion du péché; elles désirent visiter 
les églises, entendre les prédications et être éclairées ; 
car il est écrit : « Votre parole est le flambeau de mes 
« pieds et la lumière de mon chemin (2). » 

Ces âmes sont cependant troublées par des pensées 
mauvaises, elles tombent dans les négligences et la tié- 
deur ; le démon parvient à les tromper et à les vaincre, 
en les portant au relâchement dans leurs exercices de 
piété. Si elles se préservent des péchés véniels graves, 
elles se négligent dans les petites choses; aussi vivent- 
elles sans ferveur, sans austérité, sans mortification. 
Le démon verse dans leur cœur le poison secret d'une 
trop grande confiance dans la bonté de Dieu, et leur 
persuade qu'elles peuvent être en toute assurance , parce 

(1) Cum sancto sanctus eris; et cum robusto perfectus. Cum electo 
electus eris, et cum perverso perverteris. (Reg. l, "2; xxii , 26, 27.) 

(2) Lucerna pedibus meis verbum tuum, et lumen semitis mais. 
;Ps. ex VIII. 105. ' 



DES NEUF ROCHERS. 35J 

qu'elles ont renoncé au monde et à ses \anités. Elles 
s'admirent et se complaisent en elles-mêmes, et pensent 
être quelque chose ; elles ne s'aperçoivent pas des illu- 
sions où elles se trouvent ; elles se croient assez sages 
pour se passer des conseils et des secours des autres, et 
elles finissent par tomber ainsi dans beaucoup de dé- 
fauts spirituels. 

DU TROISIÈME DEGRÉ 

Le degré du troisième rocher est celui de ceux qui 
ont plus parfaitement vaincu le monde, la chair, les 
sens, la négligence et la torpeur, et qui ont embrassé 
les rigueurs de la pénitence, afin d'éviter les périls de 
la damnation, les peines du Purgatoire, autant qu'il est 
possible, et acquérir de nombreuses couronnes dans le 
Ciel. C'est pour eux que David a dit: « J'ai appliqué 
« mon cœur à pratiquer toujours votre loi , à cause de 
c( la récompense (1). » Ils jouissent de cette lumière 
des exercices extérieurs, dont il est dit: « Faites briller 
« votre face sur votre serviteur, et apprenez-moi ce 
« que vous demandez (2). » 

Ceux-là sont aussi égarés par le démon , parce qu'ils 
ne comprennent pas l'importance des exercices spiri- 
tuels intérieurs. Ils se contentent de souffrir la faim, la 
soif, les veilles, les jeûnes, les cilices, et de faire 

(1) Inclinavi cor meum ad facieudas justificationes tuas in aeternum , 
propterretributionem, (Ps. cxviii, 112.) 

(2) Faciem tuam illumina super servum tuum : et doce me justifica- 
tiones tvias. (Ps. cxvm. 135.^ 



352 APPENDICE AU COLLOQUE 

beaucoup de prières vocales , sans s'occuper de Thoinme 
intérieur, sans mortifier leurs affections, leurs passions; 
ils conservent l'amour naturel des parents et des amis, 
qui entraîne toujours beaucoup d'embarras, d'inquié- 
tudes et d'afllictions ; ce défaut de mortification inté- 
rieure les fait vivre dans le trouble, l'imperfection, les 
dérangements et la dissipation , qu'entraînent les amis 
et les parents , lors même qu'ils sont honnêtes et ver- 
tueux. 

DU QUATRlÈiME DEGRÉ 

Le degré du quatrième rocher est celui de ceux qui 
aux fatigues et aux pénitences corporelles joignent en- 
core les exercices intérieurs de l'âme, les méditations, 
les gémissements , les soupirs , les bons désirs , que le 
Saint-Esprit leur inspire. Mais ils recherchent plus la 
dévotion sensible que la pure et adorable volonté de 
Dieu. Aussi se trouvent-ils arrêtés parles illusions du 
démon et de l'amour-propre ; ils se reposent et se plai- 
sent dans les douceurs spirituelles , et leur cœur se 
glorifie imprudemment de ces lumières divines , en 
disant : « Seigneur, la lumière de votre visage s'est 
« levée sur nous , et vous avez rempli de joie mon 
u cœur (1). » Parce qu'ils conservent leur jugement 
propre et leur volonté, et qu'ils ne s'abandonnent pas 
complètement à Dieu , lorsqu'ils sont privés des grâces 
sensibles, et qu'il leur arrive quelque malheur, quel- 

(1) Signatum est super nos lumen vultus tui, Domine; dedisti laeti- 
tiam in corde raeo. (Ps. iv, 7.; 



DES NEUF ROCHERS. 353 

qnes persécutions , ils se troublent , s'impatientent , 
murmurent, deviennent tristes, et montrent leur peu 
de mortification. Leur malheur est dans un amour- 
propre désordonné , par lequel le démon les pousse 
secrètement à écouter la nature et leur volonté; et ils 
ne s'en aperçoivent pas. 

DU CINQUIÈME DEGRÉ 

Le degré du cinquième rocher est celui de ceux qui, 
dans tous leurs exercices, leurs actions et leurs rela- 
tions, renoncent à leur propre volonté, et se confient 
entièrement au bon plaisir de Dieu. Mais comme cette 
vie est nouvelle pour eux , et que l'habitude ne les a pas 
encore affermis dans la pratique de la mortification , ils 
s'avancent timidement, au hasard, se laissant aller à 
l'inconstance, renonçant quelquefois à leur volonté, et 
recevant avec joie les obscurités de l'adversité ; quelque- 
fois, au contraire, hésitant et craignant que les ténè- 
bres des contrariétés ne les enveloppent au point de les 
faire tomber dans l'impatience , ainsi qu'il est dit dans 
David : « Et j'ai dit : Peut-être les ténèbres me ren- 
c( verseront, et la nuit sera ma lumière dans mes dé- 
lices (1). » Ceux qui seront fermes dans le dépouil- 
lement de leur volonté, et que l'adversité trouvera 
humbles et fidèles, recevront de grandes lumières dans 
le chemin de la perfection. 



(1) Et dixi : Forsitan tenebrae conculcabunt me; et nox illiiminatio 
mea in deliciis meis. (Ps, cxxxviii , 11.) 

23 



35Zi APPENDICE AU COLLOQUE 



DU SIXIEME DEGRE 



Dans le degré du sixième rocher se trouvent ceux 
qui ont renoncé énergiquement et parfaitement à toute 
propriété , et qui veulent persévérer dans leur abandon 
en Dieu. Ils sont éclairés d'une lumière supérieure, et 
comprennent que tout ce qui peut leur arriver de bien 
et de mal durant la vie tourne au profit de leur âme , 
dans les desseins paternels de la Providence; ils disent, 
dans leur confiance : « Le Seigneur est ma lumière et 
« mon salut, qui craindrais -je ? le Seigneur est le 
« prolecteur de ma vie, qu'est-ce qui me fera trcm- 
« bler (1)? » 

Cependant, parce qu'ils recherchent et demandent à 
Dieu les douceurs spirituelles pour supporter plus faci- 
lement leurs épreuves, ils servent Dieu avec une cer- 
taine propriété d'eux-mêmes; et souvent ils sont trou- 
blés dans leur intérieur, lorsqu'ils n'obtiennent pas les 
consolations célest^^s qu'ils désirent. Ce désir n'est pas 
coupable, mais il est une ombre, une imperfection dans 
celte lumière pure et simple du renoncement parfait 
qui nous fait aimer le bon plaisir de Dieu dans la pri- 
vation de sa grâce comme dans son abondance ; parce 
qu'au fond de leur cœur ils ne sont pas complètement 
détachés, ils n'avancent pas dans la vertu autant qu'ils 
pourraient le ffiire , et ils ne s'aperçoivent pas des 

(1) Dominus illuminatio mea, et salus mea, quem timebo? Dominus 
protector vitae meœ, a quo trepidabo? (Ps. xxvi , \ .) 



DES NEUF ROCHERS. 355 

secrètes et subtiles inclinations de la nature , qui se 
cherche toujours elle-même. 

DU SEPTIÈME DEGRÉ 

Le septième degré est celui de ceux qui sont indiffé- 
rents à tout, qui reçoivent avec une égale joie les con- 
solations et les afflictions , et n'ont d'autre désir que 
d'obéir à la volonté divine; l'âme fidèle suit avec amour 
la Croix , comme l'ombre suit le corps , et elle peut 
dire : « Je me suis assise à l'ombre de celui que j'aime, 
« et son fruit est doux à mon palais (1). » Dieu pro- 
digue les dons spirituels et les grâces supérieures à ceux 
qui vivent ainsi dans la paix du pur amour; ils aiment 
la lumière comme les ténèbres, la nuit comme le jour, 
les peines comme les consolations , et ils peuvent dire 
avec David : « Vous n'avez pas obscurci les ténèbres, et 
« la nuit est claire comme le jour. Vous êtes toujours 
c( le même dans l'obscurité et la lumière (2). » 

Grâce à cette sainte indifférence , ils ne perdent jamais 
la tranquillité de l'âme. Dans les grâces intérieures, ils 
reçoivent les dons de Dieu avec humilité, et s'avancent 
toujours vers la perfection ; leur mémoire s'enrichit de 
pensées profondes et admirables; leur intelligence s'é- 
claire de vérités lumineuses, et leur volonté s'enflamme 
des ardeurs du divin amour. Mais comme toute abon- 



(1) Suh umbra illius quem desideraveram , sedi; et fructus ejus 
dulcis gutturi meo. (Gant., ii, 3.) 

(2) Quia tenebrae non obscurabuntur a te, et nox sicut dies illumina- 
bitur; sicut tenebrae, ita et lumen ejus. (Ps. cxxxviii, 12.) 



356 APPENDICE AU COLLOQUE 

dance est un danger, suilout quand on n'est pas sur 
ses gardes , ils sont exposés souvent à des illusions , 
parce qu'ils se reposent dans ces faveurs célestes et 
qu'ils s'atlaclienl trop au bonheur de ces \isites, ne 
s'appliquant pas à examiner s'ils usent des dons divins 
avec assez de prudence. C'est ce défaut de prudence 
dans les grâces du Ciel qui les empêche d'arriver au 
terme de la perfection. 

DU HUITIÈME DEGRÉ 

Le huitième degré est atteint par les hommes qui se 
sont ahandonnés sincèrement au bon plaisir de Dieu 
pour le temps et pour l'éternité; ils n'ont aucune pro- 
priété, aucun attachement aux créatures, ni même aux 
dons de Dieu , et s'ils possèdent des biens temporels , 
ils conservent autant de liberté que s'ils ne les avaient 
pas; ils vivent également libres au milieu des dons cé- 
lestes; ils les reçoivent sans orgueil, et restent aussi 
humbles que s'ils ne les recevaient pas. 

Aussi Dieu les visite par ses illuminations cachées; 
il leur révèle, au moyen de formes et d'images, des 
secrets et des choses admirables ; mais ces faveurs sont 
sujettes à des illusions, et sont accordées quelquefois aux 
imparfaits. Us vivent, il est vrai , morts à eux-mêmes; 
ils sont élevés à cette sublime connaissance qui est 
appelée la contemplation de Dieu dans l'obscurité. Ils 
ne parviennent pas cà cette suprême révélation , à cette 
vue sans intermédiaire, sans nuages, parce qu'ils ne 
reçoivent pas encore les communications divines a\ec 



DES NEUF ROCÏIEilS. 357 

assez de détachement; ils demandent ce qui leur man- 
que et ce qu'ils désirent; ils ne sont pas les mêmes, 
quand ils jouissent de la lumière divine, ou qu'ils en 
sont privés; ils aiment beaucoup plus la recevoir que 
la perdre. 

Ils ont une recherche d'eux-mêmes qu'ils n'aper- 
çoivent pas; ils devraient vivre aussi détachés de ces 
grâces que s'ils ne les avaient jamais reçues; ils de- 
vraient admirer seulement la générosité et la bonté de 
Dieu , et le remercier humblement de ce qu'il a daigné 
accorder de si grandes faveurs à des vers de terre si 
méprisables. Ils devraient non -seulement consentir à 
êlre privés de ces dons, mais encore s'offrir au plus 
dur abandon et aux épreuves les plus pénibles. Toutes 
ces révélations ne sont pas la vie parfaite; elles la faci- 
litent seulement, et montrent les soins de la Provi- 
dence qui nourrit les âmes et les appelle à la perfection. 
Voici à quel point doit être vaincue et détruite dans 
les serviteurs de Dieu toute propriété d'eux-mêmes, 
afin d'arriver à la vie contemplative et parfaite. 

DU DERNIER DEGRÉ 

Le dernier degré est celui des parfaits, qui vivent 
sans cesse dans la plus haute contemplation , et qui 
brûlent de désirs et d'amour pour Dieu, auquel ils ont 
sacrifié, par la mortification, leur chair, leur sang et 
tout leur être. 11 semble qu'ils ont à peine conservé les 
forces physiques nécessaires à l'activité et à l'ardeur de 
leur esprit; et parce que la ferveur les domine , les 



358 APPENDICE AU COLLOQUE 

conduit et les pousse à agir au delà des forces de la 
nature, ils ne s'aperçoivent pas seulement de leur épui- 
sement; l'amour divin les bnlle,les dessèche et réduit 
leur corps à une excessive maigreur : ce sont là les 
bien -aimés, les enfants chéris de Dieu, qui leur pro- 
digue l'abondance de sa grâce et les trésors de ses 
dons. 

Souvent Dieu les élève à la contemplation de sa 
divine essence. Ils sont tellement morts à eux-mêmes, 
qu'ils ne s'attachent point à ces faveurs sublimes; ils les 
reçoivent sans complaisance, parce qu'ils ont renoncé 
à tout intérêt propre , à toute consolation particulière , 
et qu'ils ne se réjouissent et ne se glorifient que dans 
la parfaite imitation de la Croix de Jésus-Christ. Aussi 
préfèrent-ils les épreuves, l'abandon, les afflictions, 
aux faveurs et aux extases que Dieu leur accorde ; et 
comme à la lumière de la divine Sagesse , ils se sont 
affermis dans la foi puissante du Christ et dans son pur 
amour, ils ne savent et ne veulent désirer autre chose 
que l'adversité , la croix , sans l'aide d'aucune conso- 
lation ; comme l'apôtre saint Paul, qui, après avoirété 
appelé à voir Dieu , ne pouvait jamais se glorifier que 
dans la Croix de Jésus-Christ, son maître (1). 

Cette soif des croix et des afflictions leur vient de 
deux causes : la première est qu'ils désirent ardem- 
ment imiter en toute chose l'humanité de Jésus-Christ, 
et se rendre conformes à lui seul; pour cela, ils fuient 
avec un ardent amour les consolations, et ils veulent 

(I ) Mihi autem absit gloriari ^ nisi inCmce Domini nostri Jesu Christi. 
(Ép. aux Gai., vi, 14.) 



DES NEUF ROCHERS. 359 

supporter toute sorte d'abandon et de peines de corps 
et d'esprit, disant avec le Christ: « Mon cœur, par 
« amour, ne veut et n'attend que l'opprobre et la dou- 
ce leur (1). » 

La seconde cause est, qu'ils vivent dans une si 
profonde humilité , qu'ils s'estiment dignes de toute 
espèce de délaissement et de misères. Aussi c'est natu- 
rellement et dans toute la sincérité de leur âme qu'ils 
se mettent au-dessous de toutes les créatures , et qu'ils 
souhaitent être méprisés, insultés par tout le monde et 
exposés à tous les tourments, même à la mort ignomi- 
nieuse et cruelle de la Croix. 

Ils ne veulent se glorifier, il est vrai , que dans la 
seule Croix de Jésus-Christ; ils font tous leurs efforts 
cependant pour ne pas empêcher, par leur faute ou 
leur négligence , les visites de Dieu , les visions , les 
extases , les communications et les opérations de la 
grâce; et pour ne pas être ingrats envers la Bonté 
divine, ils s'abandonnent et s'offrent à Dieu, comme 
les instruments vivants et volontaires de tout ce que le 
Saint-Esprit peut et veut faire en eux : à l'extérieur, ils 
vivent humblement , se méprisant et se haïssant par- 
faitement eux-mêmes ; à l'intérieur, le pur amour leur 
fait désirer de souffrir les croix les plus dures , et ils 
ne peuvent jamais souffrir sans désirer souffrir davan- 
tage, pour imiter l'agonie sanglante de Jésus-Christ 
dans le jardin des Olives, lorsqu'il était abandonné de 
toute espèce de consolation. Dans cette lutte terrible et 

(l) Improperium expectavit cor meum, et iniseriam. (Ps. lxvui^ 21.) 



360 APPENDICE AU COLLOQUE DES INEUF ROCHERS. 

douloureuse de la chair et de l'esprit, Notre -Seigneur 
triompha par la force de l'amour même , et il accepta 
la mort de la Croix avec toutes les angoisses et les 
ignominies de la Passion, afin d'ohéir à son Père, de 
racheter le genre humain et de nous laisser l'exemple 
du renoncement le plus hhre, le plus humble et le plus 
grand. C'est ce renoncement qui est le fondement de la 
perfection. 



DISCOURS SPIRITUELS 



BIENHEUREUX HENR[ SUSO 



DE LA VÉRITÉ DE NOTRE NÉANT, ET DE l'HUMILITÉ 
DU COEUR 



Combien est précieuse la connaissance de nous-mêmes. 

Parmi les misères innombrables dans lesquelles 
vivent les hommes du monde, il est incontestable que 
l'aveuglement de l'esprit doit tenir le premier rang. Le 
plus grand malheur qu'on puisse imaginer est celui 
de l'homme qui ne se connaît pas, ne veut pas se con- 
naître lui-même, qui vit toujours hors de lui , négli- 
geant son intérieur pour poursuivre la vanité des créa- 
tures. curiosité insensée, erreur qui égare tous les 
hommes! On prend plaisir à lire les feuilles publiques; 
on veut savoir ce qui se fait dans la ville , ce qui agite 
les princes, et ce qui se passe dans le clergé; on est 
avide des nouvelles de Rome, de France, d'Espagne, 
du monde entier ; et l'on se nourrit de ces futilités , 
comme si la vie rehgieuse n'obligeait pas à ne penser 
qu'à Dieu. Malheureux chrétien , qu'as-tu à démêler 



362 DISCOUUS SPIUITUELS 

avec le monde , puisque tu as promis de vivre mort au 
monde? D'autres veulent apprendre les choses élevées 
et sublimes , non pour monter au ciel, mais pour ram- 
per sur terre et y être admirés. D'autres veulent péné- 
trer le cœur des autres, examiner avec soin leur con- 
duite, pour les louer, s'ils leur ressemblent, ou les 
critiquer, s'ils agissent autrement qu'eux. Ils cherchent 
dans les actions du prochain la justification de leurs 
fautes. 

Combien sont plus heureux les vrais serviteurs de 
Dieu, qui vivent étrangers à ce qui se passe, et qui 
n'ont que des pensées du ciel ! Les uns brûlent de con- 
naître la volonté de Dieu et son bon plaisir. Soit qu'ils 
veillent ou qu'ils dorment, soit qu'ils mangent ou qu'ils 
se promènent, soit qu'ils écrivent ou qu'ils étudient, 
soit qu'ils travaillent ou qu'ils se reposent, leur unique 
désir est de savoir ce que Dieu leur demande. Les 
autres, qui sont déjà arrivés à la perfection, n'ont 
aucune curiosité, ni humaine, ni divine : ils vivent 
abîmés en Dieu, et ne souhaitent rien savoir d'eux ou 
des autres, parce qu'ils ont déjà vaincu cette avidité 
que produit en nous l'ignorance. Ils ne peuvent aimer 
et admirer les choses créées, ni les rechercher par con- 
séquent; la Vérité les illumine, et ils ne veulent rien 
apprendre de Dieu sur eux-mêmes, mais seulement 
vivre ensevelis dans la source de la vie. Hélas! oij trou- 
verons-nous des hommes semblables? 

Je ne vous appelle pas, mes frères bien -aimés, à 
un état si élevé : je veux vous proposer une voie plus 
facile à suivre ; je veux vous engager à vous recueillir 



DU BIENHEUREUX SUSO. 363 

en vous-mêmes, aQn de bien comprendre votre néant: 
imitez ce prince céleste, cette étoile brillante, cet en- 
voyé , ce paranymphe de Jésus-Christ , saint Jean-Bap- 
tiste; lorsque les prêtres de Jérusalem lui demandèrent 
qui il était, il rendit témoignage de son néant, ainsi 
que le dit l'Evangile (1). bienheureux saint, qui ne 
voyait d'autre bien en lui que son néant! qui pourrait 
jamais exphquer les trésors inestimables qui sont cachés 
dans cette conviction intime de notre néant? 

Celui qui marche dans cette voie d'humilité, a trouvé 
le moyen d'abréger le chemin du ciel; il a des ailes 
pour voler jusqu'au Paradis : c'est la voie de la paix , 
de la tranquillité parfaite; il est impossible de servir 
plus sûrement Dieu , que de s'ensevelir sincèrement 
dans la profondeur de sa nullité. Personne ne peut 
s'excuser de ne pas le faire, qu'il soit vieux ou jeune, 
bien portant ou malade , grand ou petit : car c'est là 
une vérité commune à toutes les crétures. 

Pour mériter, il ne suffit pas de connaître notre 
néant, il faut encore l'adhésion de notre volonté, c'est- 
à-dire qu'il faut en être si persuadé , qu'on désire être 
oublié par tout le monde , et qu'on dise , du fond de 
son cœur, à Dieu et aux hommes : Je ne suis rien , non 
sum. C'est ainsi que s'anéantit Madeleine , lorsqu'elle 
se prosterna aux pieds de Jésus-Christ, pour y pleurer 
ses péchés et s'abandonner entièrement à la miséricorde 
du Sauveur. Du fond de sa misère , elle gémit , elle 
pleura ; et non-seulement elle retrouva sa pureté à la 

(1) Saint Jean, i, 20. 



'36(1 DISCOURS SPIRITUELS 

source de l'amour, mais elle y prit des ailes pour voler 
au delà des cieux; car il semble que Jésus-Christ Téleva 
au-dessus même des Anges. Voici ou conduit l'aveu de 
notre néant, et combien il renferme de trésors. 

Combien tous les hommes veulent être estimés et honorés. 

Hélas! nous fuyons tous cet aveu; religieux ou sé- 
culiers , nous voulons être quelque chose ; ce mot : Je 
ne suis rien , non sum, personne ne le comprend et ne 
le répète. Imo omnes et sumus, et volumus aliquid 
esse. Tous nous sommes et nous voulons être quelque 
chose. Etre et paraître, voilà la ruine des grands et des 
petits , parce que personne ne veut se quitter et se 
renoncer soi-même. 

On trouvera des gens de mérite qui feront , sans 
efforts , beaucoup de bonnes œuvres extérieures, et qui 
ne sauront pas une seule fois se détacher d'eux-mêmes, 
tant l'homme est malheureusement incliné à être, tant 
il évite le non être , le non sum; c'est le but constant 
de tous ses efforts. C'est pour cela que les séculiers 
travaillent à amasser des richesses, des trésors , à s'é- 
lever au moyen de leurs parents, à s'appuyer sur leurs 
amis ; ils n'hésitent pas à exposer à mille dangers leur 
corps et leur âme , pour être grands et honorés dans le 
monde. Et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que les 
ecclésiastiques , les religieux , les frères de tous les 
Ordres , veulent aussi , presque tous , être et paraître. 

Les malheureux oublient que Lucifer, pour avoir 
méconnu la vérité de son néant, et voulu être grand 



DU BIE-MIEUREUX SUSO. 365 

dans le ciel , a été précipité dans l'abîme du mal , et 
abaissé, en punition de son orgueil, au-dessous du 
néant même. Et nos premiers pères, n'est-ce pas le 
désir d'être qui les a plongés dans un gouffre infini 
de douleurs, de calamités et de misères? C'est ce qui 
fait que nous vivons maintenant sans Dieu , sans grâce, 
sans vertu , sans paix intérieure , en guerre avec le ciel 
et la terre , avec Dieu et avec les liommes , parce que 
nous faisons tous nos efforts pour être et pour paraître 
ce que nous ne sommes pas; nous désirons abaisser et 
anéantir tous les autres , comme le faisait le Pharisien , 
à côté de l'humble Publicain , afin de nous élever nous- 
mêmes dans l'estime du monde. Et pourtant Jésus- 
Christ affirme , dans son Evangile , que le Publicain , 
en s'abaissant au-dessous de tous à cause de ses pé- 
chés , fut justifié et honoré du ciel , tandis que le Pha- 
risien fut repoussé et condamné. 

Que dirons-nous de tant de génies superbes qui, 
pour être glorifiés parmi les hommes, veulent discourir 
sur les choses divines, parler des difficultés de la per- 
fection , de la lumière éblouissante où Dieu se cache , 
tandis que le Christ lui-même gardait le silence , lors- 
que Pilale lui demandait ce qu'était la vérité : Quid est 
verilasf^e doit-on pas gémir, quand on voit, à notre 
époque, les religieux méconnaître le non sum, et les 
couvents se peupler de sujets qui vivent dans une fausse 
apparence de sainteté, qui règlent leurs paroles , leurs 
actes , leurs démarches et leurs regards pour faire ad- 
mirer leur intelligence et leur vertu , tandis qu'ils n'ont 
jamais compris la bassesse de leur condition et le néant 



366 DISCOURS SPIRITUELS 

de leur nature , et qu'ils n'ont jamais ouvert les yeux 
de l'esprit à la lumière de la Vérité même? Aussi , 
quand ils sont maltraités, offensés, ils se lamentent, se 
plaignent , s'indignent , s'emportent , déchirent leur 
prochain et découvrent leur àme et le fond vicieux de 
leur cœur. 

En quoi consiste le véritable renoncement. 

Qu'on ne dise pas que ces personnes sont dans leur 
intérieur tiès-régulières et toutes résignées en Dieu. 
La résignation en paroles ^ sans la vérité du non sum, 
ne doit pas être plus comptée qu'un brin de paille. Un 
homme semblable est un démon sous l'apparence d'un 
ange. La nature est très-trompeuse, l'amour-propre en 
égare beaucoup , et là où ne sont pas les faits, on ne 
peut croire aux paroles. Celui qui ne déracine pas ses 
passions , qui ne foule pas aux pieds sa nature et sa 
volonté , qui laisse une goutte de sang dans ses veines, 
un peu de moelle dans ses os, sans les brûler et les 
consumer au feu du pur amour, celui-là n'atteindra 
jamais à la parfaite et véritable résignation. Car il est 
nécessaire, comme le dit Notre-Seigneur , que le grain 
de froment pourrisse dans la terre avant de donner son 
fruit. Si nous ne mourons pas aussi entièrement, tout 
co que nous ferons sera stérile (i). 

Comprenons donc, mes frères bien-aimés, la vérité 

(1) Nisi granitm friimenti cadens in terram , mortuum fuerit, ipsum 
solum manet ; si autem mortuum fuerit , maltum fructum affert. 
; S. Jean, xii, 24.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 367 

du saint Evangile , et mourons véritablement à nous- 
mêmes , nous détachant de tout notre être et nous anéan- 
tissant de manière à pouvoir dire avec sincérité: Non 
sum: c< Je ne suis rien. » A quoi sert de parler de son 
renoncement , de le désirer, de le demander à Dieu dans 
nos prières, si nous ne le réalisons jamais dans nos 
œuvres? Saint Augustin ne dit-il pas: Celui qui vous 
a créé sans vous , ne pourra vous justifier et vous sanc- 
tifier sans vous? Notre concours est nécessaire, et il 
faut joindre aux désirs la mortification et une humilité 
patiente dans les épreuves qui nous viennent de Dieu 
et des hommes. 

Ne vous imaginez pas, mes bien-aimés, que Dieu 
va par un miracle élever vos cœurs au parfait renon- 
cement, sans qu'il y ait aucun effort de votre part; il 
pourrait bien certainement faire naître , pendant Thiver, 
les roses, les lis, les fleurs, les fruits; mais il suit 
l'ordre qu'a tracé sa divine sagesse; il attend l'époque 
de chaque chose, l'effet des saisons, le printemps, 
l'été , l'automne. 11 veut la culture de la terre , les vents, 
la pluie, ie concours du ciel , des éléments, et la main 
laborieuse de l'homme. Que les enfants de la lumière 
et les religieux voient les enfants des ténèbres et les 
partisans du monde s'exposer à tant de fatigues pour 
acquérir si peu de choses ; qu'ils ne comptent plus 
tant leurs années passées dans le cloître , mais qu'ils y 
vivent tellement détachés , tellement morts à eux- 
mêmes et anéantis , qu'on ne les connaisse que par 
l'aveu de leur nullité. Sachez qu'une seule année passée 
dans cet anéantissement vaut mieux que cinquante 



368 DISCOURS SPIRITUELS 

années d'une vie religieuse rendue stérile par la tié- 
deur et par l'ignorance de soi-même. A quoi vous ser- 
viront , mes amis, vos pénitences, vos cilices, vos 
jeunes au pain et à l'eau , vos études , vos pèlerinages 
et toutes vos autres œuvres extérieures , sans le non 
sum? C'est là le chemin le plus court pour arriver au 
ciel. 

Que chacun se recueille dans le fond de son cœur, 
pour en arracher les vices et l'amour de soi-même ; 
qu'il considère attentivement combien il suit peu les 
exemples sublimes de Jésus - Christ, dont le renon- 
cement fut si profond , qu'auprès de lui tout le renon- 
cement des anges, des saints et des prédestinés, depuis 
le commencement du monde jusqu'à la fin , serait 
comme une goutte d'eau à côté de cet océan où Jésus- 
Christ a voulu souffrir et mourir pour plaire à son Père. 
C'est la vérité de sa lumière qui nous fera découvrir 
notre bassesse, notre néant, notre ignorance et nos 
péchés. Plus nous serons pénétrés du non sum , et plus 
nous serons soumis à sa volonté, et c'est en n'étant pas , 
que nous arriverons à la source de l'être, par les mé- 
rites de Jésus- Christ, qui est béni dans tous les siècles. 

II 

DE LA PERFECTION SPIRITUELLE 

Comment l'esprit doit s'élever et se détacher des sens. 

Lorsque Jésus-Christ voulut laisser à ses disciples un 
juoyen simple et efficace pour obtenir le ciel , une route 



DU BIENHEUREUX SUSO. 369 

courte , droite et certaine pour y arriver, il leur dit : 
« Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le 
« monde; maintenant je laisse le monde, et je vais à 
c< mon Père (1). » Je suis sorti du sein et du cœur de 
mon Père ; je suis venu dans cette vallée de larmes où 
j'ai été accablé , tous les jours de ma vie , de douleurs , 
de misères , sans nombre et sans mesure ; et cela volon- 
tairement pour votre salut; je ne me suis pas accordé 
une seule beure de repos et de plaisir; je me suis re- 
fusé toutes les aises et les jouissances de la vie; j'ai été 
arrêté, condamné, crucifié, enseveli. Mais ensuite je 
suis ressuscité impassible et glorieux ; je suis retourné 
triompbant dans le sein de mon Père, pour partager 
avec lui son éternité et son bonheur. Vous devez suivre 
la même route, mes bien-aimés ; que personne ne s'y 
trompe, pour être avec moi , dans le sein de mon Père, 
pour devenir impassible , immortel , pour acquérir dans 
le ciel, cet héritage , cette béatitude que j'ai par nature 
et que vous aurez par la grâce , il faut avant tout souf- 
frir, mourir et s'ensevelir avec moi. 

Certainement, mes chers frères , Jésus-Christ ne pou- 
vait pas mieux nous assurer le ciel , qu'en nous invitant 
à l'imitation de sa vie douloureuse , de sa mort, de sa 
sépulture, ainsi que le dit l'apôtre saint Paul : « Nous 
« avons été ensevelis avec lui par le baptême pour 
« mourir; et comme le Christ s'est levé entre les morts 
(( pour la gloire de son Père , nous devons marcher aussi 
« dans une vie nouvelle ; car si nous lui sommes unis 

(I) Exivi a Pâtre, et veni ia mundum; iterum relinquo mundum, et 
vado ad Palrem. (S. Jean , \\\, 28.) 

24 



370 DISCOURS SPIRITUELS 

« en imitant sa mort, nous lui serons unis aussi dans 
« la résurrection (1). » Heureux le serviteur de Dieu 
qui marche en changeant de \ie dans cette voie de mort 
et de sépulture avec le Christ. On peut dire de lui qu'il 
est aussi supérieur aux hommes du monde, que Thomme 
est supérieur aux bètes. 

Il est vrai que beaucoup, poussés par leur con- 
science , désirent le bien et commencent à vivre selon 
Dieu et selon l'esprit; mais dès qu'ils s'aperçoivent que 
les choses n'arrivent pas au gré de leur désir, la difficulté 
les arrête; ils abandonnent leurs bonnes résolutions et 
retombent sous la loi des sens et dans le laisser-aller 
de la nature. Qui ne sait que si l'écolier s'effraie dès 
les premières leçons , et se néglige , il lui est impos- 
sible d'arriver jamais à la science du maître? La persé- 
vérance est aussi nécessaire pour acquérir la couronne 
de la perfection. 

La vertu est quelque chose d'élevé, de difficile, et 
celui qui aspire à la vie parfaite de l'àme, doit être 
constant , généreux et ne pas se laisser rebuter et vaincre 
par les obstacles. 11 doit d'abord mourir à toute sensua. 
lité, rejeter loin de lui toutes les jouissances de la chair 
et oublier complètement toutes les choses visibles. Et 
je ne parle pas ici de ceux qui vivent dans le péché, 
mais de ceux qui suivent Jésus- Christ pour mourir 
et ressusciter avec lui. Que ceux-là sachent bien qu'il 



(t) Consepulti enim sumus cum illo per baptismum in mortem, ut. 
quomodo Ghristus surrexit à mortuis per gloriam Patris, ita et nos in 
iiovitate vitœ ambulemus. Si enim complantati facti sumus similitudini 
mortis ejus, simul et resurrectionis erimus. (Ép. aux Rom., vi, 4.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 371 

ne suffit pas d'étudier, de discourir et d'écrire sur les 
vertus sublimes et parfaites de l'esprit; c'est là une 
science de l'intelligence qui s'apprend avec des maî- 
tres , des livres , mais ce n'est pas la sève véritable des 
œuvres. Ceux qui savent seulement ne sont que des 
soldats fanfarons et braves en paroles. Qu'ils passent 
des paroles aux actes ; qu'ils foulent aux pieds toute 
vaine curiosité; qu'ils ne se répandent plus dans les 
choses extérieures; mais qu'ils se recueillent en Dieu , 
et qu'ils combattent, par amour pour lui , tous leurs 
désirs. 

Une personne pieuse désirait ardemment connaître 
le bon plaisir de Dieu, et le suppliait par de ferventes 
prières de lui révéler sa divine volonté. Le Seigneur lui 
apparut et lui dit: Captive tes sens, bâillonne ta bouche 
et lie ta langue; dompte ton cœur, supporte par amour 
pour moi toutes les choses fâcheuses ; tu feras parfaite- 
ment ma volonté; renonce aux images des choses vi- 
sibles , et fixe tes regards en dedans de toi-même pour 
voir ton intérieur, et tu comprendras combien est vraie 
cette parole du Prophète : « La lumière de votre visage 
« est fixée sur nous. Seigneur (1). » 

A cette époque , il y en a beaucoup qui vivent occu- 
pés de choses extérieures, par le saint motif d'être 
utiles aux autres, et qui , à cause de cela, n'ont presque 
jamais de loisirs et de repos. Que ceux-là suivent mon 
conseil : dès qu'ils trouveront au milieu de leurs tra- 
vaux une seule heure libre, qu'ils aillent sur-le-champ 

(1) Signatum est super nos lumen vultustui, Domine. (Ps. iv, 7.) 



o72 DISCOURS SPIRITUELS 

à Dieu, qu'ils se livrent à lui complètement, qu'ils 
se cachent et se plongent dans son cœur, et que dans 
ces quelques instants, ils rachètent par leur zèle et 
leur ferveur toutes les années perdues dans la vie des 
sens, ou dissipées dans les affaires; qu'ils s'adressent 
à Dieu , non pas avec l'imagination et avec des paroles 
étudiées et trouvées dans des livres, mais du fond de 
leur âme, de toute la vivacité de leur cœur; qu'ils 
parlent à Dieu âme à âme, esprit à esprit, cœur à 
cœur, comme le recommande notre Sauveur, quand 
il dit : (( Dieu est esprit, et ceux qui l'adorent, doivent 
(4 l'adorer en esprit et en vérité (1). » 

Dieu entend la langue du cœur, l'intention intime 
et essentielle de l'âme, les cris intérieurs qui, sans 
bruit, sans paroles, sortent d'une volonté forte et dé- 
vouée. La présence silencieuse et la contemplation in- 
térieure de Madeleine furent bien mieux entendues de 
Notre- Seigneur Jésus-Christ que les paroles et les 
plaintes de Marthe contre sa sœur. Aussi lui dit -il: 
« Marthe, Marthe, vous vous inquiétez et vous vous 
(( troublez de beaucoup de choses, et il n'y en a qu'une 
« nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, et elle 
c( ne lui sera point enlevée (2). » 



(1) Spiritus est Deus : et eos qui adorant eiim, in spiritu et veritate 
oportet adorare (S. Jean, iv, 24.) 

(2) Martha, Maitha, sollicita es, et tmbaris erga plurima. Porro 
unum est necessarium. Maria optimam partem elegit,quae non aufere- 
lur ab ea. (S.Liic,x, 41.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 373 

De la victoire de l'esprit sur toutes les forces naturelles. 

En second lieu, il convient qu'une personne qui 
veut arriver à la perfection spirituelle, foule aux pieds 
et dompte toutes ses forces, ses puissances, et ses 
facultés naturelles , tant intérieures qu'extérieures. 
J'avoue qu'il est très-difficile de les vaincre, sans les 
affaiblir; et je n'ai jamais connu un serviteur de Dieu 
qui ait mortifié et vaincu complètement ses forces na- 
turelles, tout en les conservant saines et entières. Je lis 
et je vois que saint Grégoire et saint Bernard se lamen- 
taient d'avoir en partie perdu la santé, affaibli et épuisé 
leurs forces, au service de Dieu et du prochain. Mais 
cela n'est pas une raison d'abandonner les pénitences 
extérieures et les exercices qui attaquent les forces na- 
turelles, parce qu'il est juste d'obtenir une chose pré- 
cieuse et divine en sacrifiant, pour l'amour de Dieu, 
un avantage naturel qui nous est cher. 

Un disciple se plaignait à son maître de prendre 
abondamment de la nourriture, sans en tirer aucun 
profit pour son corps et pour ses forces. Le maître lui 
répondit: « Ne vous étonnez pas , mon fils, de ne pas 
voir votre corps prendre ses développements naturels ; 
le travail de votre esprit épuise presque tous les ali- 
ments que vous prenez. » Il faut donc suivre une 
autre route, et puisque la nature ne suffit pas, il est 
nécessaire de recourir avec confiance au Dieu tout- 
puissant, qui peut seul donnera ses serviteurs de nou- 
velles forces d'en haut , qui vous soutiendront dans 



37/1 DISCOURS SPIRITUELS 

les pénitences, les jeûnes, les mortifications, et les 
exercices extérieurs, qui altèrent la santé et affaiblis- 
sent les forces naturelles. De plus, celui qui aspire à 
la perfection, doit s'élever au-dessus des sens, toujours 
fertiles en images. Qu'il s'en isole, qu'il s'éloigne de 
leur confusion , et qu'il ramène toutes ces choses à la 
simplicité de leur principe, c'est-à-dire à Dieu, qui 
se trouve dans toutes les créatures. 

Un serviteur de Dieu voyait un jour la tige d'une 
plante, et disait : « Oh! qu'il y a dans cette tige une 
belle et divine image , si je savais en ôter le superflu î » 
Le Seigneur dit aussi par son Prophète : « Si tu sé- 
« pares, dans mes créatures, ce qui est précieux de 
« ce qui est grossier, tu seras mon bien -aimé (1). » Si 
nous savions distinguer et séparer en nous tout ce 
qui est vil et naturel , combien plus facilement et plus 
clairement verrions-nous au fond de notre àme notre 
Créateur, Dieu, le Bien infini , incomparable ! 

On triomphe de ses sens , lorsque toutes les images 
se rapportent à Dieu, et lorsque, dans tous les objets 
sensibles, et dans toutes les formes extérieures, l'âme 
parvient à ne voir que Dieu. 

La puissance de l'esprit est supérieure à celle des 
sens ; il faut aussi la vaincre , la dompter. Il y a 
dans le monde de grands esprits qui , avec leurs 
seules forces naturelles, s'efforcent de pénétrer le Ciel 
et Dieu lui-même : tels furent Homère , Socrate , Platon, 
Aristote , Zenon, et d'autres beaux génies, dont l'heu- 

(1) Si separabis pretiosiim a vili, quasi os meum eris. (Jér. xv, 19.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 375 

relise nature les soutint dans leurs efforts. Mais ces 
intelligences supérieures ont besoin d'être en garde 
contre elles-mêmes, afin de rester toujours fidèles à la 
vérité de la Foi et à Thumanité de Jésus-Christ. 

D'autres naissent, au contraire, avec des facultés 
peu étendues et des dispositions très-ordinaires; ceux- 
là se détachent plus facilement d'eux-mêmes, et font 
plus de progrès en Dieu que les autres , parce qu'ils 
voient les choses simplement, et qu'ils n'ont pas à lutter 
contre l'ardeur de leur esprit. ïls sont disposés à la 
grâce divine, comme la cire molle est propre à recevoir 
l'empreinte d'un cachet. Les esprits supérieurs , au 
contraire, ont besoin d'une plus grande force pour se 
vaincre eux-mêmes; mais aussi, comme l'empreinte 
d'un cachet sur la cire molle s'altère et s'efface plus 
facilement, et que la figure que le ciseau a tracée sur 
la pierre y reste ineffaçable, les hommes simples se 
fatiguent plus facilement dans la voie de la perfection , 
reculent et abandonnent leurs saintes résolutions , 
tandis que les esprits supérieurs, dès qu'ils se sont 
vaincus une fois , sont plus fermes et persévèrent 
avec plus de courage dans la grâce ; et comme ils 
l'ont acquise avec plus de peine , ils la conservent 
avec plus d'amour. La Vérité divine les pénètre et les 
possède plus profondément. 

Comment on doit vaincre ses désirs. 

En troisième lieu, les personnes qui aspirent à la 
perfection doivent vaincre leurs propres désirs, et tout 



376 DISCOURS SPIRITUELS 

ce qui , dans la volonté , appartient à la possession 
d'eux-mêmes et à la concupiscence. Je ne parle pas de 
ceux qui ont soif des biens terrestres et passagers, qui 
aspirent aux honneurs, aux dignités, aux richesses, à 
la vanité du monde , parce que ceux-là sont si éloignés 
de la sainteté, qu'ils n'ont jamais compris, même 
superficiellement, ce que c'est que la perfection. Je 
m'adresse aux vrais serviteurs de Dieu , et je les exhorte 
à déraciner de leur cœur tout désir propre, soit 
humain, soit divin. Il est certain que dans leurs dé- 
sirs le plus grand nombre se trompent ; beaucoup 
disent: Oh! si Dieu m'avait fait autrement, s'il m'ac- 
cordait telle grâce , s'il se montrait à moi , s'il me 
révélait son amour, si je pouvais connaître en toute 
occasion sa volonté , si je ressemblais à ce grand saint! 
Ceux-là sont bien éloignés de la perfection , puisqu'ils 
devraient , en toute chose , s'abandonner à Dieu et ne 
vouloir rien que lui , se remettre entièrement entre ses 
mains, et dire de tout leur cœur avec Jésus-Christ: 
a Mon Père , non pas comme je le veux , mais comme 
vous le voulez; que votre volonté soit faite (1). » 

La voie parfaite, dans le malheur, dans les défail- 
lances , dans les afflictions , est d'être sans trouble , 
sans désirs, et de s'abandonner à Dieu de tout son 
cœur, à l'exemple de notre Sauveur Jésus-Christ, qui, 
dans ses dernières douleurs et son dernier soupir, resta 
soumis de toutes les puissances de sa volonté à la volonté 
de son Père éternel, et n'eut réellement pas d'autres 

(1) Pater mi , non sicut ego volo, sed sicut tu. — Fiat voluntas tua. 
(S. Matth.,xxvi, 39.) 



DU BIENHEURFXiX SUSO. 377 

désirs que de lui être agréable. C'est à cela que sont 
appelés tous les vrais soldats de Jésus- Christ. Mais 
que personne ne s'imagine qu'en s'abandonnant à 
Dieu, on évite la douleur, ou qu'on en émousse l'ai- 
guillon. Quel mérite y aurait-il de supporter l'adver- 
sité sans en éprouver de douleur? Jésus- Christ sentit 
profondément toutes ses blessures, qui s'élevèrent, 
selon les révélations de sainte Brigitte, au nombre de 
cinq mille quatre cent soixante, et s'il avait mis sa 
main dans le feu , il en eût certainement ressenti la 
brûlure. 

11 est nécessaire que celui qui souffre sente la dou- 
leur de sa passion, et que, dans sa douleur, il s'aban- 
donne à Dieu sans désirs. Car celui qui désire hors de 
lui quelque chose , ou qui supporte avec impatience 
ce qu'il éprouve en lui et ce que Dieu y opère , celui- 
là ne connaît pas encore le véritable renoncement. 
Aussi la divine Sagesse a révélé à un de ses servi- 
teurs que pour se résigner en Dieu , il fallait res- 
sembler à celui qui serait au milieu de l'Océan , séparé 
de la terre par des distances incalculables, sans vais- 
seau pour le secourir, sans une planche pour le porter, 
n'ayant qu'un manteau pour se soutenir sur les vagues 
agitées, et au sein de la plus affreuse tempête, ne 
pouvant agir, nager ou crier: il faudrait bien néces- 
sairement qu'il s'abandonnât complètement à Dieu. 
C'est l'image du renoncement d'une vie sainte et 
parfaite. 



378 DISCOURS SPIRITUELS 

Comment on doit triompher de toutes les images sensibles et créées. 

En dernier lieu, Thomme spirituel doit écarter et 
surmonter toutes les images créées. Je ne parle pas 
ici à ces hommes du monde qui obéissent à la chair 
et qui en poursuivent sans cesse les jouissances , 
n'ayant des regards et des pensées que pour les per- 
sonnes et les créatures qu'ils aiment. Ceux-là ne sont 
pas dignes du nom d'homme. On doit les classer parmi 
les animaux immondes, puisqu'ils vivent dans la fange 
et dans la corruption de leurs infamies, et qu'ils finis- 
sent par y périr. Mais, parmi les serviteurs de Dieu, 
il y en a qui ont besoin que je leur parle de la sorte , 
parce qu'ils sont tourmentés d'apparences vaines et 
d'images des choses visibles et créées, ils les repous- 
sent pourtant par la crainte de Dieu, et voudraient 
n'avoir que les pensées et les images des choses cé- 
lestes; je leur dirai qu'ils fassent tout leur possible pour 
s'en délivrer, qu'ils confessent à Dieu leur imperfec- 
tion , qu'ils se plaignent doucement en eux-mêmes 
du tumulte de ces images, qu'ils s'appliquent à les 
rejeter, à les détester, ou du moins à les rapporter à 
Dieu, comme je l'ai dit plus haut. Si ces images re- 
viennent ou ne s'éloignent pas, qu'ils supportent 
humblement cette croix, et qu'ils s'y résignent en 
Dieu. 

Il y en a d'autres qui sont pleins de bonnes pen- 
sées, mais qui les mêlent de songes et d'imaginations 
pieuses. Ils contemplent des choses élevées et admi- 



DU BIENHEUREUX SUSO. 279 

rables: les saints dans le Ciel, les âmes dans le Pur- 
gatoire , et souvent , dans leurs extases , ils voient 
l'avenir. Ceux-là , je ne puis pas les condamner abso- 
lument, sachant que l'ange de Dieu apparut au chaste 
Joseph, l'époux de la bienheureuse vierge Marie. 
Boëce l'enseigne : si les hommes charnels et sensuels 
sont pleins de rêves immondes, les hommes purs sont 
naturellement remplis d'images pures. 

D'autres sont sujets à des visions et à des sortes de 
révélations , qui sont le plus ordinairement saintes , 
vraies et divines , mais parmi lesquelles cependant 
l'esprit malin peut se transformer en ange de lumière , 
afin de tromper et d'égarer les âmes imprudentes et 
trop crédules. Que ces personnes se tiennent sur leurs 
gardes, et qu'elles examinent si toutes leurs pensées 
extatiques et leurs révélations sont entièrement con- 
formes aux Saintes Ecritures et à la doctrine des Saints 
Pères. Si elles y sont conformes , qu'elles les acceptent; 
si elles y sont contraires, qu'elles les repoussent. Au- 
trement, elles agiraient contre les grâces de Dieu, et 
s'éloigneraient de la voie sûre du salut. 

J'ajouterai de plus que toutes les images, les vi- 
sions, les extases de Dieu et des saints doivent être 
abandonnées et surmontées, si l'âme s'y appuie trop, 
et si le cœur s'y attache d'une manière sensible. Qu'on 
oublie toutes les images qui peuvent être des illusions; 
qu'on se laisse guider en tout par la volonté divine; 
qu'on s'attache à Dieu seul dans tout état, dans 
l'abondance ou dans la pauvreté, dans la consolation 
ou dans la peine, dans le bonheur ou dans l'adversité, 



380 DISCOURS SPIRITUELS 

suivant toujours les exemples parfaits de Jésus-Christ, 
notre Sauveur. 



Comment lame doit graver en elle-même l'image de Jésus-Christ. 

Lorscjue l'âme sainte aura vaincu toutes les images 
créées, humaines ou divines, qu'elle s'applique à gra- 
ver profondément dans son cœur, Jésus-Christ, sa 
vie, son esprit, son détachement, sa simplicité, sa 
pureté, sa modestie, son humilité, sa patience, toutes 
ses vertus, afin de le voir, de le contempler intérieu- 
rement, de l'adorer et de se renoncer en lui. Dans 
toute la vie et dans toutes les actions , dans tous les 
vopges, prenez-le pour guide et pour compagnon; 
qu'il s'asseye avec nous à la même tahle et qu'il nous 
devienne présent, soit que nous mangions, soit que 
nous buvions; si le repos nous est nécessaire, endor- 
mons-nous en lui, afin que nous le retrouvions à 
notre réveil. Ne faisons jamais un pas, un mouvement, 
sans Jésus. 

Saint Bernard conseille aux commençants de se re- 
présenter en eux-mêmes un homme vénérable, qui les 
regarde' toujours, et de se demander, lorsqu'ils ont à 
faire ou à décider quelque chose, si cette personne 
agirait comme ils veulent agir. N'est il pas meilleur de 
se représenter dans son âme la douce figure de Jésus- 
Christ, lui qui nous est plus dévoué, plus présent que 
nous ne le sommes à nous-mêmes? En Jésus-Christ , 
se trouvent toute grâce, toute vérité, toute joie, toute 



DU BIENHEUREUX SUSO. 381 

consolation , tout bien; appliquons-nous donc à rendre 
son image si parfaite et si vivante en nous, que nous 
ne la perdions pas de vue un seul instant, afin que 
nous puissions par elle juger notre intérieur et voir 
si nous lui sommes en tout conformes , comme nous 
nous y sommes engagés , en renonçant aux erreurs du 
monde , et en nous obligeant à ne plaire qu'à Dieu , à 
ne vivre que pour lui seul. S'il y a des séculiers qui 
vivent si purement et si intimement unis à Dieu dans 
tout ce qu'ils font, quelle honte pour des solitaires et 
des religieux de ne pas faire de même ! 

L'image de Jésus-Christ peut être fixée en nous de 
deux manières : nous pouvons nous le figurer sous la 
forme sensible d'un homme aimable, saint et bienfai- 
sant. Mais c'est là l'image d'une simple créature qui 
ne représente pas complètement Jésus-Christ, non- 
seulement homme et créature, mais homme et Dieu 
tout ensemble : gardons -nous donc de nous former 
l'image du Christ avec des traits inférieurs à sa person- 
nalité. Ne séparons jamais l'humain du divin. Voyons 
toujours en lui le Fils de Dieu et de Marie, le Sauveur 
du monde, vrai Dieu et vrai homme. En pensant à 
Jésus-Christ , nous penserons ainsi toujours à Dieu. 

On peut, en second lieu , fixer dans son âme l'image 
du Christ en se conformant à ses divins exemples. 
Alors ce n'est plus l'imagination , c'est l'imitation qui 
remplit Tâme des préceptes, des conseils, de la doc- 
trine de Jésus-Christ, et avec tant d'amour, qu'on ne 
veut plus faire que sa volonté. Parce qu'on lui entend 
dire : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui 



382 DISCOURS SPIRITUELS 

« VOUS haïssent (1),» non-seulement on pardonne à ses 
ennemis, mais on les reçoit, on les aime sincèrement, 
(le tout son cœur; on les honore , on les excuse, on les 
défend : non pas qu'on ignore le mal fait et la haine 
qu'ils vous portent, mais parce qu'on ne veut pas s'y 
arrêter et se le rappeler, afin d'imiter la patience de 
Jésus-Christ. 

Mais ici quelqu'un me demandera peut-être si l'âme 
qui doit, comme nous l'avons expliqué, vaincre et 
surmonter toutes les images, peut se permettre celle 
de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Le Sauveur, en dis- 
paraissant aux yeux des Apôtres, ne leur a-t-il pas dit: 
« Il vous est utile que je m'en aille; car si je ne m'en 
« vais, le Paraclet ne vous visitera pas (i)?» N'était-ce 
pas leur interdire son image? Rappelons-nous qu'alors 
les Apôtres étaient imparfaits; et le Christ, en les quit- 
tant, ne voulut leur ôter que sa forme sensible, son 
extérieur de simple créature , mais non son image de 
vrai homme et de vrai Dieu. Aussi, en montant au 
ciel , il attira après lui les âmes de tous ses apôtres et 
les fixa dans le cœur de son Père , afin de leur faire 
comprendre qu'il n'était pas seulement homme, mais 
encore le Verbe de Dieu, la splendeur de sa gloire, la 
figure de sa substance, son très-clair miroir, vrai 
Dieu , consubstantiel à Celui qui l'engendra de toute 
éternité. Si l'âme s'applique à former en elle l'image 

(1) Diligite iiiimicos vestros, benefacite his qui oderuiit vos. 
(S, Matth., V, 4 A.) 

(2) Expedit vobis ut ego vadam : si enim non abiero , Paracletus non 
veniet ad vos. (S. Jean, xvi^ 7.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 383 

de Jdsiïs-Christ, c'est pour s'allacher à ce Verbe divin 
et s'unir par lui aux personnes de la très-sainte Trinité. 
Celui qui n'obtiendra pas cette grâce pendant la y\e , 
l'obtiendra peut-être avant la mort ou dans la morl; 
et même en ne l'obtenant pas, il faut toujours désirer 
avec ardeur une union si haute et diriger vers ce but 
i©us les élans de son cœur, parce que Dieu ne manque 
jamais de récompepser les désirs ardents des âmes 
saintes, soit dans cette vie soit dans l'autre. 

m 

DE LA MORT SPIRITUELLE 

De quelle manière on doit nioiiriv au inonde et à soi-même. 

La vie de Jésus-Christ et son saint Evangile nous 
montrent que tous ses efforts, ses fatigues, ses pré- 
ceptes, ses exemples eurent pour but d'apprendre à ses 
amis et à ses disciples à devenir des hommes inté- 
rieurs , et à garder leurs âmes pures , afin d'y faire 
briller la lumière de la Vérité. Et, parce qu'il voyait 
que les Apôtres, dans leur imperfection, s'attachaient 
à l'homme extérieur, et se rendaient à cause de cela 
incapables du souverain Bien , il fut forcé de les quit- 
ter et de les priver de sa présence corporelle. Ceci doit 
dissiper toute incertitude , et nous fait comprendre 
jusqu'à l'évidence, que, si l'éternelle Sagesse, le Fils 
de Dieu , par la présence de son humanité , et par ratta- 
chement qu'elle inspirait à ses disciples, était d'une 



384' DISCOURS SPIRITUELS 

certaine manière un obstacle à lenr perfection, à bien 
plus forte raison, les créatures de ce monde empêcbe- 
ront les serviteurs de Dieu d'arriver à la vie spirituelle 
et parfaite. 

Ainsi donc, que ceux qui se donnent à Dieu dans 
la ferme volonté de le servir, commencent par visiter 
avec soin tous les replis de leur cœur, afin de voir s'ils 
ne cachent pas des affections déréglées pour quelques 
créatures; s'ils en trouvent, qu'ils y renoncent, et 
qu'ils en purifient leur intérieur. Semblables aux petits 
enfants qui , pour apprendre à lire , étudient longtemps 
leur alphabet avant d'épeler, ils ne doivent pas s'ef- 
frayer, s'ils ne triomphent pas sur-le-champ de leurs 
affections, comme ils le désirent; qu'ils y travaillent, 
et qu'ils y travaillent sans cesse, se détachant d'eux- 
mêmes et de toutes les créatures vaines et passagères. 
Que le matin, en s'éveillant, ils élèvent leur âme vers 
Dieu , en lui disant : mon Dieu , mon seul maître, 
mon trésor, mon unique bien , voici que de nou- 
veau je veux par amour pour vous me détacher de 
moi-même et de toutes les créatures. Accordez -moi 
le secours de votre grâce. Et pendant le jour, mille 
fois, si vous le pouvez, redites la même chose, et 
renouvelez la résolution de vous renoncer et de renon- 
cer à toutes les créatures; car c'est dans ce renonce- 
ment, dans cette mort de l'amour de soi et de toutes 
les créatures, que consiste la véritable perfection. 

Il se trouve des âmes qui , après avoir pendant 
quarante ans servi Dieu et fait de grandes choses, 
sont à la fin aussi éloignées de la perfection, qu'elles 



DU BIENHEUREUX SUSO. 385 

l'étaient au commencement. Ce fut le sort du peuple 
d'Israël ; après tant de fatigues et d'épreuves suppor- 
tées pendant son long voyage dans le désert , lorsqu'il 
en eut atteint les limites, il lui fallut retourner au fond 
des solitudes qu'il croyait avoir quittées pour toujours. 
Combien qui, après des années passées dans les exer- 
cices de la vie spirituelle, lorsqu'ils pensent être 
arrivés à la perfection , se trouvent au même point 
où ils étaient en commençant! et cela, parce qu'il ne 
suffit pas de mourir à soi-même, mais qu'il faut sans 
cesse renouveler cette mort jusqu'à la fin de sa vie. 

On ne meurt jamais si parfaitement à soi-même et 
au monde , qu'il ne reste quelque chose où l'on ne 
puisse se renoncer et se mortifier encore; et ceux-là 
sont dans une grande erreur, qui s'imaginent pouvoir 
arriver dans cette vie à un détachement si complet 
qu'ils n'aient plus à se mortifier. Plus un serviteur de 
Dieu fait de progrès dans cette mort de lui-même, 
plus il doit s'y appliquer et mourir toujours davan- 
tage. Oh! combien après s'être renonces véritablement 
en Dieu, après s'être quittés, reviennent à eux d'une 
manière déplorable , et reprennent tout ce qui ne leur 
appartenait plus! Cela n'est pas étonnant, parce que 
notre nature a mille moyens secrets de se retrouver et 
de se perdre dans les créatures. On se trompe et on 
s'excuse de ce retour à soi-même, en se rejetant sur les 
bonnes intentions qui font agir; on trouve toujours des 
prétextes pour cacher ses fautes. Mais qu'importe qu'on 
soit aveuglé par de l'or ou par du fer? que ces motifs 
soient bons ou mauvais, la perfection est toujours 

23 



386 DISCOURS SPIRITUELS 

impossible, tant qu'on ne renoncera pas à toutes les 
créatures et à tous les faux-fuyants. 

Que (lirons-nous de ces personnes qui vivent dans 
la dévotion et dans le cloître , et qui , à tout propos , 
pour la moindre chose qu'on leur refuse ou qu'elles 
perdent, jettent les hauts cris et deviennent furieuses, 
comme des êtres sans raison? Et pourtant un religieux, 
par sa règle même, est obligé de vivre tellement déta- 
ché , tellement mort à lui-même, qu'il doit, lorsqu'on 
le frappe sur la joue gauche , présenter la joue droite , 
et conserver toujours son âme calme et tranquille. 
Notre Seigneur Jésus-Christ n'a-t-il pas été publique- 
ment traité d'imposteur, de débauché , de possédé du 
démon? et il se taisait, il supportait avec résignation 
toutes ces injures. 

On lit dans la vie des Saints Pères qu'un disciple 
demandant ta son maître ce qu'il fallait faire pour 
devenir parfait, le maître répondit : « Allez dans le 
cimetière et adressez des compliments et des louanges 
aux morts et à leurs cendres; vous les maudirez en- 
suite et vous les accablerez d'injures , et vous verrez 
si les morts vous répondent et si leurs cendres en sont 
troublées. » Le disciple obéit, et revint dire à son 
maître que les morts n'avaient rien répondu, et que 
leurs cendres n'avaient pas été plus émues des éloges 
que des injures. Le maître ajouta : « C'est là la perfec- 
« tion ; allez , et faites de même (1). » 

(1) Vade, et tu fac similiter. (Luc, x, 37.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 387 

D'une plus haute perfection des serviteurs de Dieu. 

Dans la voie du renoncement, il y en a quelques- 
uns qui veulent s'attacher à Dieu , le souverain Bien , 
naturellement, comme le feraient les bêtes par ins- 
linct , sans aucun effort de leur esprit , de leur raison , 
de leur volonté. Ce serait servir Dieu d'une manière 
indigne de lui, puisque l'homme ne vit pas, n'agit 
pas par instinct , mais bien par l'intelligence , par la 
volonté, en raisonnant, en choisissant et en aimant. 
Celui qui sert Dieu comme un homme doit le servir, 
foule aux pieds ses inclinations naturelles et agit tou- 
jours par amour ; il détourne ce qui lui est destiné , 
pour le consacrera l'honneur de Dieu. Il dit : « mon 
Dieu , c'est pour vous que je mange, et non pour moi ; 
c'est pour vous que je dors , que j'agis , que je souffre ; 
ce n'est pas pour moi, mais pour votre seul amour, 
que j'abandonne le monde et ses vanités. » 

11 y avait un disciple de la divine Sagesse qui , dési- 
rant mener une vie sainte et parfaite, fut conduit à 
une école remplie d'illustres docteurs; et, comme il 
demandait quelle science on y apprenait, il lui fut 
répondu : « On n'apprend ici qu'à mourir à soi-même 
et à se renoncer en toutes choses. ïf Je veux y rester, 
dit le disciple; pour y être plus tranquille, j'y aurai 
une chambre, et je me pourvoirai de tout ce dont j'ai 
besoin, afin de n'incommoder personne. «Non pas, 
dit le maître ; ne pensez qu'à vous renoncer en Dieu , et 
soyez persuadé que moins vous ferez , plus vous avan- 



38R DISCOURS SPIRITUELS 

cerez ; plus vous vous détacherez de vous-même, plus 
vous mourrez à votre volonté, et plus la divine Sagesse 
vous instruira.» 

Ambitionner beaucoup de choses, faire des projets 
et des plans dans la voie de la perfection , comme si 
on était chargé de diriger Dieu lui-même, c'est aller 
contre la science véritable. Agir en écoutant sa volonté, 
son sens, son jugement, sa nature, son plaisir, c'est 
suivre le chemin d'une aveugle ignorance, c'est s'éloi- 
gner de la perfection, qui s'acquiert en se renonçant, 
en mourant, en se perdant, en s'abandonnant comme 
une poussière insensible, qui n'a ni désir, ni volonté, 
et que la puissance de Dieu porte où bon lui semble.» 

Le disciple connut alors que la doctrine de cette 
école était parfaitement conforme aux saintes Ecritures, 
et surtout h l'enseignement de l'apôtre saint Paul, qui 
disait : « Je vis, mais ce n'est pas moi, c'est Jésus- 
« Christ qui vit en moi (1). » Ce qui signifiait que 
tant qu'il y a quelque chose en l'homme qui n'est pas 
Dieu, mais qui est l'homme lui-même, ou quelque 
créature. Dieu ne vit pas complètement dans son cœur. 
Dès qu'on ne peut pas dire avec saint Paul : « Je vis, 
mais ce n'est pas moi , c'est Jésus-Christ qui vit en 
moi , » on est toujours éloigné de la perfection. Le 
démon ne vise qu'à une chose pour empêcher nos 
progrès , c'est à inspirer aux âmes l'amour d'elles- 
mêmes. 

Lorsqu'Eve craignait de mourir et d'être punie, si 

(1) Vivo auteni, jam non ego, vivit vero in me Christus. (Galat., 



DU BIENHEUREUX SUSO. 389 

elle mangeait le fruit défendu , le Tentateur lui répon- 
dait : « Non , vous ne mourrez pas , mais vous serez 
comme des dieux. » C'est cette promesse qui séduisit 
Eve, et qui lui alla tellement au cœur, qu'elle cueillit 
aussitôt le fruit, qu'elle en mangea avec Adam, et 
qu'elle se perdit avec toute sa postérité. Voilà oii con- 
duit la sensualité et l'amour de soi-même. Ainsi, celui 
qui veut suivre la voie de Dieu doit se détacher de lui- 
même et mourir à tout ce qui est en lui. Que celui qui 
désire être ce qu'il n'est pas, commence par détruire ce 
qu'il est et tout ce qu'il est; qu'il sache que sans Dieu 
il n'est rien, et que Dieu seul est son être, son essence 
calme et immobile, la source indépendante de tous les 
biens. 

Celui qui se renonce et qui meurt généreusement à 
tout lui-même, doit le faire complètement, parfaite- 
ment, semblable à un marbre, à une pierre pesante 
qu'on jetterait dans une mer d'une profondeur infinie. 
11 est certain que cette pierre tomberait toujours et s'en- 
foncerait dans l'eau sans jamais toucher le fond. Ainsi 
celui qui aime Dieu , meurt à lui-même et s'abandonne 
à Dieu, qui est sans fond et sans fin; il y est plongé si 
profondément, qu'il ne se voit plus, ne se sent plus, 
et n'est pas troublé par les événements extraordinaires 
qui peuvent lui arriver, parce qu'il se repose et s'en- 
dort toujours satisfait dans l'abîme de la volonté divine. 
Qui mérite plus que Dieu notre cœur, notre intention 
sincère, pure, dégagée de tout avantage , de tout plai- 
sir, de toute séduction, de toute récompense? En agis- 
sant ainsi, nous pourrons dire à Dieu, avec Jésus- 



390 DISCOURS SPIRITUELS 

Christ, son Fils bien aimé: « Je ne cherche pas ma 
<( gloire, mais celle de mon Père (1). » 

Celui qui cherche quelque chose hors Dieu , ne 
cherche pas Dieu , et s'éloigne par conséquent de la\ie 
parfaite. Un vase de cristal brisé perd sa valeur, parce 
qu'il n'est pas entier dès qu'il a une fente. Qu'on ne s'y 
trompe pas, il y a en Paradis des grands et des petits, 
comme il y a sur la terre des géants et des nains parmi 
les hommes doués de raison. Que celui qui désire être 
grand dans le ciel renouvelle tous les mois, tous les 
jours, toutes les heures son renoncement; qu'il s'a- 
néantisse sans cesse lui-même dans le bon plaisir de 
Dieu , qui aime par-dessus tout l'oubli de toutes les 
choses passagères et fugitives, le mépris du monde et 
de soi-même. 

Je vous avertis qu'un riche peut, aussi bien qu'un 
pauvre , imiter Jésus Christ et fuir le monde; car c'est 
du riche surtout qu'il est dit : « Bienheureux les pau- 
« vres d'esprit, car le royaume des cieux leur appar- 
« tient (2). » Si le riche prélève sur sa richesse ce qui 
est nécessaire à sa nourriture ou à son habillement , 
comme s'il l'obtenait d'un autie ; si , lorsque ses amis 
ou ceux qui le méritent, ont besoin de quelque secours, 
il le leur donne et les aide , comme si ses biens leur 
appartenaient réellement; si enfin, dans l'adversité, il 
reste, en perdant sa fortune, calme, tranquille comme 
s'il n'avait jamais rien possédé , celui-là sera vérita- 

(1) Ego autem non quaero gloriam meam. (S. Jean, vin, 50.) 

(2) Beati pauperes spiriiu, quoniam ipsornm est regnum cœlorum. 
(S. Matth., V, 30 



DU BIENHEUREUX SUSO. S91 

blement pauvre d'esprit , lors même qu'il posséderait 
l'empire d'Auguste et les trésors de Crésus. Non-seu- 
lement il aura l'empire du ciel promis dans l'Evangile 
aux pauvres d'esprit, mais, au Jugement dernier, il 
siégera avec le Christ pour juger les avares et les impies, 
parce (Ju'il ne se sera pas laissé posséder par les ri- 
chesses , et qu'il n'aura eu dans son cœur d'autre désir 
que celui de Dieu. 

Aussi saint Thomas enseigne que , si on possède des 
richesses sans un amour déréglé, comme on doit les 
posséder, et qu'on en use seulement pour ce qui est 
nécessaire , on ne manque point à la pauvreté de 
l'esprit; et le riche même peut vivre plus libre, plus 
appliqué à la vie intérieure et à Dieu, que le pauvre, 
qui est obligé de travailler chaque jour et de mendier 
son pain à la porte des autres. 11 a vaincu l'amour des 
richesses, et il les méprise. Que le grand saint Bernard 
nous serve d'exemple: il fut plus aimé, plus honoré 
que tous les hommes de son temps , et il n'estima pas 
plus cette gloire qu'un brin de paille qu'on foule aux 
pieds. Saint Thomas a bien raison de dire que celui 
qui fuit les honneurs et qui les méprise sincèrement et 
joyeusement est un homme parfait. 

Concluons donc. Si le serviteur de Dieu désire 
s'avancer à grands pas dans le chemin de la perfec- 
tion, il est nécessaire qu'il méprise les choses de la 
terre, qu'il ne recherche pas les grandeurs, qu'il ne 
se réjouisse pas et qu'il ne se trouble pas dans la pros- 
périté ; qu'il soit toujours le même dans les événements 
heureux ou contraires; qu'il accepte toutes les épreuves 



392 DISCOURS SPIRITUELS 

de la main de Dieu avec joie , puisque ce sont des 
moyens de lui plaire; qu'il se fixe enfin dans le cœur 
de Dieu et en sa sainte présence; qu'il s'applique à se 
détacher toujours de lui-même, à se mortifier, à se 
renoncer en tout ce qu'il a ou qu'il désire, et qu'il 
s'exerce chaque jour à une mort sainte et parfaite, afin 
de vivre caché et perdu en Dieu et en son aimable 
Providence. Ainsi soit-il. 

IV 

DE QUELQUES GRAVES TENTATIONS DE LA VIE SPIRITUELLE 

Que les personnes qui veulent vivre de la vie de 
l'esprit ne croient pas pouvoir faire de grands progrès 
dans la vertu , sans s'appliquer à acquérir la paix de la 
conscience et la tranquillité de l'âme. Jésus-Christ aime 
se reposer dans les consciences pures et calmes ; et cela 
est facile à comprendre. Quelle différence pour nous de 
nous reposer doucement dans un lit tout orné de lis et 
de roses, ou bien sur une terre inculte et sauvage, toute 
pleine d'épines et de chardons? Il en est de même pour 
Jésus -Christ, qui préfère à une conscience troublée 
une âme calme et tranquille ; les délices du Verbe de 
Dieu sont les cœurs qu'embellit la paix de la conscience. 
La sainte Épouse des Cantiques ne l'ignorait pas , lors- 
qu'elle disait, dans l'attente des caresses de son divin 
Époux : Lectulus noster floridus (1 ) , c'est-à-dire, notre 

(l)Gant., I, 5. 



DU BIENHEUREUX SUSO. 393 

demeure est tranquille, et le lit de notre amour est orné 
de fleurs. Viens donc, mon bien-aimé, mon âme est 
fermée à tout autre amour; ma conscience est pure, 
elle est parée de lis et de vertus ; mon cœur est dans le 
calme et dans la paix; je ne désire que ta présence, 
afin que tu me reçoives dans le sein de ton amour in- 
fini , que je m'y endorme et que je m'y repose. 

Comprenons donc combien les âmes scrupuleuses, 
qui se tourmentent sans cesse par leurs doutes et leurs 
inquiétudes , préparent mal leur cœur à recevoir Jésus- 
Christ. Au lieu du calme que la religion devrait leur 
donner, elles se font une vie malheureuse , pleine de 
trouble et de tentations. Je ne puis pas expliquer toutes 
ces tentations, mais j'en choisirai trois principales, 
qui sont beaucoup plus dangereuses que les autres. 

De la tristesse de Tâme. 

La première tentation est une tristesse déréglée ; la 
seconde, un trouble exagéré de l'esprit; la troisième, 
un violent découragement. Pourla première de ces ten- 
tations , il faut savoir que souvent l'homme se trouve 
si accablé par la mélancolie , que , non-seulement il n'a 
plus le goût du Bien, mais qu'il ne peut plus l'ac- 
complir; il vit alors dans l'ignorance de ce qui lui man- 
que, et il ne peut comprendre ce qui cause sa peine. 
C'est cette tristesse que David éprouvait lorsqu'il di- 
sait : « Pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi 
« me troubles-tu (1)? » Encore si je savais ce qui le 

(1) Quare tristis es, anima mea, et quare conturbas me ? (Ps. xlii, 5.) 



39h DISCOURS SPIRITUELS 

manque pour te le donner. Mais enfin espère, et ne 
te décourage pas; bientôt viendra le temps où je ser- 
virai Dieu avec allégresse : « Espère en Dieu , car je 
« mettrai toujours en lui ma confiance (1). » 

Il est vrai que la mélancolie a le plus souvent son 
principe dans le tempérament ; mais il n'en est pas 
moins déplorable de voir tant de personnes qui , après 
avoir commencé à servir Dieu avec ardeur, y renon- 
cent, vaincues par la tristesse. Et cela n'est pas éton- 
nant, parce que jamais la constance et la force de 
l'esprit n'ont été si nécessaires que dans les premiers 
moments où l'on cbercbe à triompher de ses vices. Quel 
trouble et quel obstacle peut apporter une mauvaise 
disposition du corps, si l'âme est solidement fixée en 
Dieu , et si elle est remplie de la grâce et des consola- 
tions du Saint-Esprit? et, au contraire, qu'est-ce qui 
peut la réjouir et la charmer, si elle est triste , tour- 
mentée , et accablée d'un poids insupportable de mé- 
lancolie ? 

Si quelqu'un me demande comment une âme triste 
peut se délivrer de sa souffrance intérieure , je répon- 
drai par un exemple. Il y avait un serviteur de Dieu, 
un ami de la Sagesse éternelle, qui, dans les commen- 
cements de sa conversion, était sujet à des accès de 
mélancolie profonde; non-seulement il avait perdu le 
goiit de la lecture et de l'oraison , mais il était encore 
dans l'impossibilité d'agir. Un jour qu'il se tenait assis 
dans sa chambre , livré à cet état insupportable, il en- 

(1) Spem in Dec, quoniam adhiic confltebor illi. ( Ps. xlii , 5.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 305 

tendit une voix intérieure qui lui disait: « Pourquoi 
rester ainsi, triste et sans rien faire? pourquoi te con- 
sumer en toi-même, et t'épuiser dans les angoisses de 
la mélancolie? Du courage, lève-toi, fais-toi violence, 
médite ma Passion et mes souffrances cruelles , et tu 
surmonteras ta douleur. Le serviteur de Dieu obéit; la 
méditation de la Passion de Jésus-Christ dissipa sa tris- 
tesse, et , en continuant ce saint exercice , il guérit son 
âme et ne fut plus sujet à la mélancolie. 

Du désespoir. 

La seconde tentation est un accablement , un serre- 
ment de cœur, un trouble déréglé de l'âme. Ceux qui 
éprouvent cette tentation , savent bien ce qui leur man- 
que; ils comprennent qu'ils ne sont pas assez conformes 
à la volonté de Dieu , puisqu'ils éprouvent en eux une 
foule de désirs naturels, souvent opposé? au bon plaisir 
de Dieu. La cause de leur mal est d'estimer trop ce qui 
ne mérite pas de l'être; c'est là la source de leur afflic- 
tion intérieure; et ils la sentent plus que jamais, lors- 
que, voulant se recueillir en Dieu, ils sont assaillis 
par des pensées mauvaises et honteuses, contre Dieu et 
contre sa bonté. Cette tentation est la plus pénible que 
puisse éprouver le cœur de l'homme , non pas à cause 
du mal qu'elle fait à l'âme , qui n'y consent pas, mais 
à cause de la douleur dont elle se sent accablée. 

A cette tentation se joignent souvent des doutes 
cruels contre la foi, des pensées odieuses contre Dieu 
et contre les saints; on a des projets insensés de sui- 



S96 DISCOURS SPIRITUELS 

cide, et on désespère de la miséricorde divine. Par- 
lons seulement de celte dernière tentation , et disons 
que ce désespoir vient de trois causes : l'âme ne sait pas 
et ne comprend pas ce qu'est Dieu, ce qu'est le péché, 
et ce qu'est la contrition du cœur. Dieu est une source 
inépuisable d'infinie miséricorde et de souveraine ten- 
dresse. 11 n'y a pas de mère dévouée qui soit plus 
prompte à retirer des flammes le fils qu'elle a porté 
dans son sein , que Dieu n'est empressé à secourir une 
âme pénitente, eût- elle commis mille fois tous les 
péchés du monde. 

Dites-nous , très-doux Seigneur, d'où vient que les 
âmes pénitentes vous trouvent si tendre , si aimable , et 
goûtent en vous et par vous tant de bonheur. La cause 
d'un si grand amour n'est pas leur innocence; mais 
elles pleurent leurs fautes; elles comprennent leur in- 
dignité; elles savent que vous n'avez pas besoin de 
nous; et pourtant vous vous donnez si généreusement , 
vous les recevez si tendrement dans le sein de vos misé- 
ricordes ! C'est cela , Seigneur, qui fait comprendre 
votre grandeur et votre tendresse aux âmes pénitentes, 
à tous les cœurs des hommes. Il vous est aussi facile 
de remettre à vos débiteurs mille talents qu'un seul, de 
pardonner à une âme mille crimes qu'un péché. Votre 
bonté surpasse toutes les bontés. Aussi ces âmes sont 
confondues par les douceurs de votre infinie miséri- 
corde , et elles se reconnaissent incapables de vous 
rendre les actions de grâces que mérite votre indul- 
gente bonté. 

Les âmes repentantes qui reviennent à vous, vous 



DU BIENHEUREUX SUSO. 397 

louent et vous honorent plus que si elles n'avaient pas 
péché ; et en appréciant votre charité , elles servent plus 
à voire gloire que les âmes tièdes; car saint Bernard Ta 
dit: ft Vous ne regardez pas tant ce que l'homme a été, 
c( que ce qu'il veut être dans le fond de son cœur (1). » 
Celui qui nie ou qui n'espère pas que Dieu remet les 
péchés, et cela autant de fois que les jours ont d'ins- 
tants , celui-là prive Dieu de son plus grand honneur. 
C'est le péché qui l'a fait descendre du ciel en terre, 
qui l'a rendu notre bon, notre aimable Rédempteur, 
toujours prêt à recevoir les âmes qui reviennent à lui. 
Que l'âme , dans ses afflictions et ses tentations , se 
recueille en elle-même et médite sur ce qu'est Dieu , 
et jamais elle ne pourra douter de sa miséricorde. De 
plus, qu'elle cherche à comprendre ce qu'est le péché: 
il n'y a jamais péché , si la volonté n'est pas délibérée 
et certaine, si la raison combat et s'oppose , si les pen- 
sées mauvaises qui se présentent lui répugnent. 11 y a 
péché seulement, quand , en toute connaissance de 
cause, par un acte de volonté bien arrêté , sans hési- 
lation et sans répugnance, le cœur se livre à l'iniquité. 
Sans cela , l'âme pourrait être obsédée de mille pensées 
mauvaises, en être tourmentée pendant des années en- 
tières; pourvu qu'elle les combatte, qu'elle les repousse, 
qu'elle ne veuille pas y consentir, elle se conservera 
toujours exempte de péché mortel ; et même si, dans ces 
pensées mauvaises, elle éprouvait quelque délectation ; 
ou que , par oubli et par négligence d'elle-même , elle 

(1) Non enim taiu attendis quid fuerit homo, quam quid pro sui cordis 
desiderio esse velit. 



398 DISCOURS SPIIUTUELS 

ne fût pas assez prompte à les repousser, elle ne péche- 
rait pas en cela mortellement. Car, d'après la doctrine 
unanime des saints Pères , si la pensée et la délectation 
du mal n'ont pas pour complice une volonté ferme et 
maîtresse d'elle-même, il n'y a pas péché mortel, lors 
même que l'âme s'y est arrêtée longtemps. Telle est la 
règle : il n'y a jamais péché sans parfait consentement. 
Que l'âme affligée s'applique à comprendre la vertu 
et la puissance de la contrition. Une contrition véri- 
table , humble et pleine de confiance, délivre l'homme 
de tous ses péchés. Un cœur contrit et humble obtient 
toujours miséricorde ; car il est écrit : « Mon fils , dans 
« ton infirmité, ne te méprise pas loi-même , mais 
« prie le Seigneur, et il te guérira (1). » 

De quelques erreurs des personnes scrupuleuses. 

Les personnes scrupuleuses s'égarent en beaucoup 
de choses. Elles ne croient, pour ainsi dire, à per- 
sonne ; et aucun conseil ne peut calmer la douleur inté- 
rieure qu'elles éprouvent. Elles reviennent aussi, sans 
cesse, sur leurs péchés et sur leurs doutes; et plus 
elles en parlent, plus elles s'en inquiètent, plus leur 
état s'aggrave. Elles devraient se contenter d'un bon 
confesseur, et se fier entièrement à ses lumières et à sa 
direction. Au jour du Jugement, le confesseur devra 
rendre compte de son pénitent; tandis que le péni- 
tent pourra se retrancher dans sa soumission et son 
obéissance. 

(1) Fili , in tua infirmitate ne despicias te ipsum , sed ora Dorainum ; 
et ipse curabitte. ( Eccli., xxxviii, 9.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. 399 

Les personnes scrupuleuses se laissent abattre par 
une crainte exagérée de ne jamais bien se confesser. 
Cela vient de ce qu'elles ne veulent pas comprendre 
qu'il suffit , dans la confession , de préciser seulement 
les pécbés mortels , et que , pour les autres , on peut 
les accuser généralement; le démon entretient leur 
crainte , parce que c'est le moyen de leur ôter la paix 
du cœur ; elles ne peuvent faire aucun bien , tant leur 
esprit se fatigue et leur conscience se trouble. Elles 
veulent savoir ce que personne ne peut savoir; car, 
dans cette vie, personne ne peut savoir, avec certi- 
lude, avec évidence, s'il est exempt de péché mortel, 
et s'il est en grâce avec Dieu. Mais il suffit, pour notre 
repos, que notre conscience ne consente jamais au 
péché mortel ; ceux qui sont agités d'une crainte déré- 
glée et qui sont tourmentés par des scrupules , s'impa- 
tientent contre Dieu , comme ceux qui manquent de 
résignation dans l'adversité; semblables aux chevaux 
qui ne sont pas encore habitués à la bride et qui s'em- 
portent, se cabrent et se blessent dans leurs efforts, 
plus ils résistent à leurs afflictions, plus elles leur 
deviennent pénibles. Leur unique remède serait de 
s'abandonner à la volonté de Dieu , qui a toujours les 
yeux de sa miséricorde fixés sur nos épreuves et notre 
patience , afin de nous préserver de tout mal. 

Ces personnes affligées veulent aussi répondre à 
toutes leurs pensées mauvaises et les discuter avec le 
démon. Elles se fatiguent à cela l'esprit de telle 
manière qu'elles rendent le remède impossible, il 
vaudrait bien mieux se détourner sur-le-champ de ses 



ZiOO DiSCOUnS SPIRITUELS 

pensées, et s'appliquer l'esprit à d'autres choses, en 
disant au démon : Garde tes suggestions, je n'ai 
point à m'en occuper. Moins on fait attention aux 
scrupules, et plus vite ils disparaissent. 

Le démon emploie encore une autre ruse. C'est 
dans les temps les plus saints et les fêtes les plus 
solennelles qu'il tourmente davantage les personnes 
scrupuleuses. Elles ne peuvent dire un seul Ave Ma- 
ria; et alors, vaincues par le découragement et par 
l'ennui, elles abandonnent tous leurs exercices spiri- 
tuels , la prière, les sacrements, les visites à l'église, 
en disant : A quoi me sert une prière troublée par 
tant de mauvaises ])ensées ? Elles ne s'aperçoivent pas 
que le démon triomphe au grand détriment de leur 
âme ; car une prière troublée et pénible est plus 
agréable à Dieu qu'une prière douce et tranquille. 
Cette souffrance, cette douleur d'une âme qui prie 
sans pouvoir rien dire, qui gémit, qui combat et se 
lamente , est victorieuse auprès de Dieu et en obtient 
des grâces en abondance, ainsi que le dit saint Gré- 
goire ; « Souvent l'esprit de l'homme est tellement 
« troublé, qu'il n'est plus maître de lui-même ; mais 
« il peut utiliser cet état de peine et d'angoisses. 11 
« doit exposer avec amour son affliction à Dieu : la 
« vue de sa douleur touchera le regard de Dieu , qui 
« se laissera gagner plus vite par cela que par tout 
{( autre exercice , et qui lui accordera plus prompte- 
« ment son secours (1). » 

(1) Saepe namque mens humana adeo perturbatur, at seipsam eriiere 
nesciat ; sed in prœsenti dolore et angustia constituta , ipsa pro eadeni , 



DU BIENHEUREUX SUSO. ZjOl 

Ainsi, pour ne pas perdre un si grand moyen de 
mériter, et pour ne pas réjouir le démon, il faut 
toujours, quoi qu'il arrive, continuer, au moment 
des fêtes , ses exercices de piété , et ne jamais les 
abandonner. 

Combien on peut , au milieu des dégoûts intérieurs , acquérir 
de mérite. 

On me demandera peut-être comment Dieu permet 
que les personnes qui se consacrent à lui soient sujettes 
à tant d'épreuves intérieures, et surtout à des tenta- 
tions de désespoir si terribles, que les souffrances les 
plus cruelles du corps ne sont rien en comparaison. Il 
y en a quelques-uns qui, dans leur ignorance des 
secrets de la divine Sagesse , prétendent que le déses- 
poir ne peut avoir d'autre cause que nos péchés ; mais 
cette erreur est facilement réfutée par l'expérience de 
ces personnes d'une grande sainteté et d'une grande 
innocence de vie qui éprouvent aussi, pendant des 
années entières, les mêmes tentations; ces tentations 
ne tourmentent pas les mondains et les coupables, 
mais bien plutôt ceux qui craignent la Majesté divine. 

Pour ceux qui sont éclairés par la grâce et qui sont 
soumis à cette épreuve à cause de leurs fautes, ils 
doivent bénir et remercier Dieu , qui ne permet pas 
que les pécheurs vivent comme ils le désirent, mais 
qui , par bonté, commence à les purifier et à les punir. 

ante Dei oculos adversitas devotissime interpellât: ipsaque passionis 
amaritudo in oculis illiusresplendens, citiusenm illi, quam alia exerci- 
tia inclinât, et velocius adesse onmpellit. 

20 



/|02 DISCOURS SPiniTUELS 

Pourquoi Dieu , dans sa sagesse , emploie- 1- il de pré- 
férence cette épreuve pour châtier et humilier les 
pécheurs, c'est un secret qu'il garde pour lui. Celui 
qui connaît les cœurs, les inclinations et les hahitudes 
de chacun , pourvoit à nos besoins de mille manières, 
et cela, sans se tromper et selon son hon plaisir. 

11 est certain que les fruits de cette tentation sont 
très- abondants ; et d'abord les honmies qui, par 
nature , sont orgueilleux , ne peuvent pas mieux et 
plus secrètement acquérir l'humilité, la vraie mère de 
toutes les vertus; les dégoùls, les troubles intérieurs 
leur en fournissent les moyens; car lorsqu'on se voit 
rempli de tant de pensées mauvaises et basses, on est 
bien forcé de se connaître et de s'abaisser au -dessous 
des autres ; rien ne peut être plus utile , parce qu'il 
est impossible que Dieu permette la ruine et la perte 
d'une âme humble. Aussi celui qui vit intérieurement 
attaché à cette croix , doit la chérir et rester aux pieds 
de Notre Seigneur, en remerciant sa Bonté infinie, qui , 
par ces angoisses et cette tentation de désespoir, le 
retire de l'enfer, le délivre d'une multitude de péchés, 
l'affranchit de l'amour des vanités du siècle, et lui pré- 
pare des trésors de mérite dans le ciel. Plus ces per- 
sonnes sont péniblement éprouvées de Dieu, plus elles 
s'appliquent et s'attachent à la vertu. Pour éviter le 
danger qu'elles redoutent, aucun moyenne leur semble 
impossible, quand elles espèrent se délivrer de cette 
tentation. Aussi Dieu la permet, afin qu'elles s'exercent 
continuellement à des œuvres saintes , et qu'elles 
finissent par être remplies de grâce et de vertu. 



DU BIENHEUREUX SUSO. Ù03 

Il faut donc admirer les desseins de la divine Sagesse, 
qui dispose tout dans nos âmes avec force et douceur. 
Ce qui nous semble devoir être notre malheur et notre 
damnation , se change, sous sa direction paternelle et 
puissante , en moyen de sainteté , de mérite , de salut 
et de gloire abondante. 

J'ajouterai , pour terminer ce sujet , que cette tenta- 
tion de désespoir, de blasphème et de hontes inté- 
rieures, place, à un certain degré , les personnes qui y 
résistent au nombre et dans les prérogatives des mar- 
tyrs ; car les serviteurs de Dieu aimeraient mieux donner 
d'un seul coup leur tête, leur sang, leur vie pour Jésus- 
Christ, que de souffrir intérieurement ces tentations si 
pénibles pendant des mois et des années. Concluons 
donc que les personnes affligées de scrupules sont les 
plus favorisées de l'amour divin et les plus sûres d'arriver 
au ciel , parce qu'en supportant leur peine avec patience 
et humilité, en mourant ainsi sans cesse , elles vivent 
dans un purgatoire continuel, et quittent la terre pour 
s'envoler au ciel, purifiées, exemptes de fautes à expier. 
C'est ce qui arriva à une âme sainte qui avait été cruelle- 
ment éprouvée par les tentations dont nous venons de 
parler. Dieu la glorifia au moment de la mort, et la 
conduisit au ciel sans la faire passer par les flammes du 
Purgatoire, et je puis rendre témoignage de son salut 
à la louange et à l'honneur de Jésus-Christ, qui est 
béni dans tous les siècles. 



Zi04 DISCOURS SPllUTIJELS 



DE LA FUITE DU MONDE , ET DU SERVICE DE DIEU (1). 

Notre Seigneur et Rédempteur Jésus- Christ nous 
recommande, dans l'Evangile, de mépriser les richesses 
et les plaisirs du monde , et de supporter avec patience 
la pauvreté et les angoisses de cette vie. Il nous dit : 
« Le mendiant Lazare mourut, et fut porté par les 
« anges dans le sein d'Abraham ; le riche mourutaussi, 
« et fut enseveli dans les enfers (i). » Si nous médi- 
tons ces deux morts , nous verrons que tout ce qui dans 
ce monde paraît grand et désirable n'est qu'un songe, 
une illusion, un piège du démon, et ne conduit qu'à 
des supplices éternels. 

On se dit : Sur terre la joie est courte, et la dou- 
leur est longue. Combien d'hommes, cependant, 
sont séduits, et fixent leurs cœurs dans le néant des 
choses passagères ! Hélas ! que leur aveuglement est 
profond I Ils cherchent les joies de cette vie, si on peut 
appeler joies ce qui ne renferme aucune joie véritable. 

(1) Ce discours du bienheureux Suso n'est pas dans l'édition ita- 
lienne. Nous l'avons trouvé dans les Œuvres de Tauler, publiées à 
Cologne en 1553, et nous le donnons malgré son authenticité douteuse. 
L'auteur, qui a recueilli les Sermons de Tauler, y a joint quelques 
sermons d'autres Dominicains célèbres. Celui qui est placé au second 
Dimanche après Pâques est composé avec la VIP Lettre du bienheu- 
reux Suso. 

(2) Factum est autem ut moreretur mendicus, et portaretur ab angelis 
in sinum Abrahœ. Mortuus est autem et dives, et sepultus est in inferno. 
(S. Luc, xvt,22.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. /i05 

Souvent , pour obtenir une chose qui leur paraît 
agréable , ils en supporteront dix pénibles et contraires ; 
plus ils ont de désirs, plus ils sont tourmentés. Ces 
infortunés , qui ne pensent point à Dieu , sont torturés 
dès cette vie par des craintes et des terreurs conti- 
nuelles. Ce rapide plaisir qu'ils poursuivent , ils le 
recherchent avec fatigue, ils le possèdent avec inquié- 
tude, et le perdent avec douleur. 

Le monde est trompeur et inconstant. Dès que la 
fortune passe, Tamitié s'en va. Les hommes ont beau 
faire, ils ne pourront jamais trouver dans les créatures 
une affection sincère, une joie parfaite, une paix véri- 
table. 11 faut donc gémir et pleurer de toutes ses larmes, 
en voyant tant d'âmes, faites à l'image de Dieu, tant 
d'hommes choisis pour régner au ciel et sur la terre, 
s'avilir aussi follement, se précipiter volontairement 
dans des malheurs éternels , tandis qu'il vaudrait mieux 
souffrir mille morts que de commettre la moindre faute 
capable de séparer l'âme de Dieu. Il faut gémir de ne 
voir tenir aucun compte du temps, qui est si précieux; 
de le voir employer si mal, si inutilement, lorsqu'il 
est impossible de le retrouver. Les hommes le savent 
par expérience , et cependant ils ne renoncent pas à 
leurs vanités, à leurs plaisirs, à leurs frivoles jouis- 
sances; ils ne cherchent pas à embrasser une vie meil- 
leure avant que la mort les livre aux peines qu'ils ont 
méritées, et qu'ils pleurent trop tard leurs négligences 
et leurs fautes. 

Hélas! il est dur de quitter ce qu'on aime, d'en 
détacher son cœur, et il est presque impossible de 



/iOG DlSCOUnS SPIRITUELS 

renoncera ses longues habitudes ; mais il sera bien phis 
dur et bien plus impossible de supporter les flammes 
éternelles de l'Enfer ou les tourments du Purgatoire. 
C'est en voulant éviter les contrariétés, la peine et la 
douleur, qu'ils s'y plongent plus profondément. Les 
malheureux fuient le souverain Bien et le fardeau léger 
qu'il impose, et ils se chargent des fardeaux accablants 
du démon. Il leur arrive ce que dit Job : « Ceux qui 
« craignent le brouillard sont couverts de neige (1). » 
Ils s'imaginent que les vaines consolations, les plaisirs 
des sens et les récréations frivoles ne leur causent 
aucun mal; ils en font cependant l'expérience. Ces 
choses ne sont- elles pas nuisibles, puisqu'elles affai- 
blissent, détournent du recueillement, ôtentla paix du 
cœur, éloignent la grâce et l'amour de Dieu , et causent 
l'aveuglement de l'esprit et l'engourdissement du corps! 
Notre faiblesse et la corruption des hommes sont telles, 
que pour une fois que leur société sera utile à notre 
salut, mille fois elle nous en éloignera; et, au lieu d'y 
trouver quelque avantage, nous n'en rapporterons que 
de fâcheux souvenirs et de mauvais exemples qui nous 
troubleront. Comme les gelées du printemps détruisent 
les fleurs des arbres qui promettent des fruits, les 
affections terrestres éteignent l'amour divin et nous 
privent de la félicité éternelle. 

Malheur donc à ces heures consacrées au monde! 
c^r il faudra rendre compte de tout le temps perdu , de 
tous les biens méprisés, lorsque toutes les pensées fri- 

(1) Qui timent pruiiiam, ivrue.t super eos nix. (Job, vi, 16.) 



nu BIENHEUREUX SUSO, hOl 

voles et coupables, lorsque toutes les paroles et les 
actions seront manifestées devant Dieu et devant les 
hommes, et que les intentions les plus secrètes seront 
dévoilées. Il faut avoir le cœur plus dur qu'un rocher, 
pour n'être pas touché et épouvanté de ces considé- 
rations. 

Je vous en conjure donc, mes frères bien-aimés, 
fuyez le monde, car il est trompeur; son bonheur est 
un avilissement, ses inspirations sont l'orgueil et l'ava- 
rice; son esclavage plaît, mais il est sans récompense ; 
ses fleurs sont brillantes , mais ses fruits sont exécrables. 
Sa tranquillité est une ruine, son secours un poison , 
ses promesses des mensonges , ses présents des ruses 
et des fourberies. Pour bonheur il donne le chagrin , 
pour honneur la honte , pour fidélité la fraude , pour 
richesse la misère, pour vie véritable la mort éternelle. 
Celui qui pendant cette vie préfère à Dieu un plaisir, 
un bien-être qui sépare de Dieu, perd tout à la fois à 
l'heure de la mort. 

Oh ! si on pensait à cette félicité qui fait paraître 
mille années plus rapides qu'un jour, et à ces supplices 
qui rendent une nuit plus longue que mille années! 
Combien est affreuse et redoutable cette nuit qui ne 
finit jamais! 

l^a justice de Dieu a justement condamné à être en- 
seveli dans l'enfer ce riche gourmand , revêtu de pour- 
pre et de lin, vivant sans cesse au milieu des festins 
magnifiques, entourant son corps de jouissances, sans 
songer jamais aux pauvres. C'est de ceux qui lui res- 
semblent que le saint homme Job disait; « lis tiennent 



Zl08 DISCOURS SPIRITUELS 

(( le tambourin et la cithare , ils se réjouissent au son 
« des instruments, ils passent leurs jours dans le bien- 
« être, et ils tombent enfin dans les enfers (1). » Le 
Sage dit aussi : « L'espérance de l'impie est semblable 
« au flocon de laine qu'emporte le vent ; elle est sem- 
« blable à la vapeur légère que disperse la tempête , à 
« la fumée que dissipe le vent, au soutenir d'un 
« voyageur qui n'a été notre hôte qu'un jour (2). » 

Puisque les choses sont ainsi , tous les amis de Dieu 
doivent renoncer avec joie à ce siècle trompeur. Si 
quelqu'un vivait mille ans , lorsqu'il lui faudrait 
mourir, sa longue vie ne lui semblerait qu'un instant. 
La loi, la nature du monde est de passer, d'aban- 
donner. 

Et vous , mes frères bien-aimés, qui par amour pour 
Dieu avez quitté le monde et tout ce qu'il renferme , 
réjouissez-vous , soyez dans Tallégresse , et remerciez 
votre Créateur pour la grâce ineffable qu'il vous a faite 
en vous séparant du monde. Ne regardez plus en ar- 
rière , de peur qu'en vous occupant trop de choses fri- 
voles, vous ne perdiez les trésors qui sont votre partage. 
Car malheur à ceux qui préfèrent follement à l'amour 
et à la douce intimité de Jésus , l'amour misérable et 
la faveur du monde, qui entraîne la perte du temps , 

(1) Tenent tympanum et citharam, et gaudent ad sonitmn organi. 
Ducunt in bonis dies suos , et in puncto ad inferna descendunt. { Jol> , 
XXI, 12.) 

(2) Spes impii tamqiiam lanugo est (juae a vente tollitur, et tamquam 
spuma gracilis quae à procella dispergitur, et tamquam fumus qui a 
vento diffususest, et tamquam memoria hospitis unius dieipraetereuntis. 
(Sap., V, 15.) 



DU BIENHEUREUX SUSO. Zl09 

l'égarement du cœur et la ruine de la vie spirituelle. 
Ces infortunés vont et viennent sans cesse ; ils écrivent 
des lettres , font des visites , ne se lassent jamais de par- 
ler; ils s'occupent de frivolités et se nourrissent de 
pensées et d'images mondaines, comme ceux qui ont 
soif songent à se désaltérer et rêvent à l'eau des fon- 
taines jusque dans leur sommeil. Que leur reste-t-ilde 
toute cette agitation ? tout s'évanouit comme la fumée, 
et ils se trouvent les mains vides et la conscience 
troublée. 

N'est-ce pas là vraiment, mes frères bien-aimés, un 
prélude de l'Enfer? pour si peu, pour des jouissances si 
fugitives et si méprisables, se priver du Bien suprême 
et éternel ! Quelle sera la confusion de ces malheureux 
au jour du jugement , non -seulement devant leurs 
amis, mais encore devant toutes les créatures ! Comme 
ils rougiront et gémiront d'avoir négligé pour quelques 
joies de cette vie passagère des biens inflnis, éternels ! 
Ne vaut-il pas mieux, pendant les courts instants que 
nous avons à vivre, servir Dieu dans la paix et la pureté 
du cœur? Lors même que Dieu ne donnerait aucune 
récompense à ceux qui le servent, les bons témoignages 
de la conscience ne pourraient-ils pas suffire? 

On dit que Dieu impose bien des croix à ses servi- 
teurs. Cela est vrai, il est impossible de le nier; mais 
si Dieu permet que ces épreuves arrivent à ses amis, 
ils n'en souffrent pas, parce que Dieu les porte avec eux. 
Ces épreuves les unissent plus intimement et les ren- 
dent plus chers à leur Créateur. Les consolations inté- 
rieures qu'ils reçoivent adoucissent facilement leurs 



610 DISCOURS SIMIUTUELS 

souffrances. D'ailleurs , je vous prie , y a-t-il en ce 
inonde quelqu'un qui soit exempt de peines et de con- 
trariétés? personne assurément. Les hommes ont beau 
habiter de grandes villes et de magnifiques châteaux , 
ils ont beau se vêtir d'étoffes précieuses , ils n'évitent 
pas les afnictions , les croix et les douleurs. Ils sont 
à l'extérieur couverts d'habits élégants et riches, mais 
à l'intérieur le chagrin les ronge , et ils endurent 
des angoisses terribles pour des choses qui passent et 
pour gagner l'Enfer. Les serviteurs et les amis de Dieu, 
au contraire, doivent supporter leurs épreuves, parce 
c'est un moyen de mériter leur Dieu et d'obtenir une 
gloire impérissable. Il est pénible dans les commen- 
cements de se priver de ce qui plaît ; la chose devient 
ensuite plus facile , et on y trouve à la fin plus de bon- 
heur que dans toutes les jouissances du monde. 

Je vous conjure donc , mes frères bien-aimés , de 
renoncer au monde pour vous donner entièrement a 
Dieu ; je vous conjure de faire tous vos efforts pour 
avancer dans la vertu; et voici les conseils que je vous 
donne pour y réussir. Premièrement, observez avec 
soin et sans négligence les préceptes et les pratiques 
de votre religion; appliquez - vous surtout à ce qui 
regarde le culte et l'office divin. Restez jusqu'à la fin à 
l'église, avec recueillement et dévotion; n'en sortez pas 
avec légèreté, mais soyez toujours calmes et immobiles 
dans le lieu de la prière , surtout pendant le saint sacri- 
fice de la Messe , en union avec l'amour qui fixa Notre 
Seigneur Jésus-Christ sur la Croix. Ne vous occupez 
pas de choses étrangères, mais joignez vos louanges à 



DU BIENHEUREUX SUSO. liii 

celles de vos frères pour les offrir ensemble à Dieu. 

Secondement, réprimez autant que vous le pourrez la 
vivacité de votre caractère , afin de ne vous mettre en 
colère contre personne, et de ne pas laisser paraître le 
trouble de votre esprit. Toutes les fois que, par un effort 
de volonté, vous triomplierez ainsi de vous même, vous 
mériterez de la justice de Dieu une brillante couronne. 
Si , lorsque vous pouvez vous venger, vous ne le faites 
pas , vous serez plus agréable à Dieu que si vous lui 
otïriez mille livres pesant d'or. Quand vous vous sen- 
tez ému , fermez - vous la bouche et enchaînez votre 
langue. A l'exemple du pauvre Lazare , oubliez les in- 
jures qui vous sont faites ; c'est le meilleur moyen de 
les supporter. 

Troisièmement, vivez en paix: la paix est la beauté 
de l'homme , comme les pierres précieuses , celle de 
l'or même. Il y en a qui sont toujours inquiets sans 
jamais pouvoir s'arrêter et rester tranquilles ; ils sont 
toujours en mouvement: ils ne font cependant aucun 
progrès dans la vertu, et s'exposent souvent à de grands 
dangers. 

Quatrièmement, faites un pacte avec votre langue, et 
qu'elle contracte la bonne habitude de ne jamais pro- 
noncer des paroles oiseuses. Qu'elle ne vous serve quo 
quand cela est nécessaire ou utile , et avec la permission 
d'un homme grave que vous aurez établi gardien de 
votre cœur. Si vous avez à parler, imaginez-vous qu'il 
est présent, et si vous croyez qu'il vous y autorise, 
faites-le modestement, simplement et en quelques mots, 
comme s'il vous écoutait. 



412 DISCOURS SPIRITUELS 

Cinquièmement, ne cherchez pas à vous lier avec 
ceux qui aiment les amusements , les joies et les vanités 
du monde ; mais soyez les amis de ceux dont les sen- 
timents et la société vous rendront meilleurs , unissez- 
vous à ceux qui travaillent à leur avancement spirituel. 
Que deux moments de votre journée soient chers et 
précieux à votre âme : occupez .- vous de Dieu surtout 
le matin et le soir. Le matin, avant le jour, priez avec 
ferveur, et disposez votre temps de manière à faire des 
progrès dans la vertu en accomplissant la sainte volonté 
de Dieu. Le soir, examinez attentivement comment 
vous avez passé la journée : si vous avez fait quelque 
bien , rendez-en grâces à Dieu , si vous avez commis 
quelques négligences ou quelques fautes , regrettez-les 
de tout votre cœur et prenez la résolution de les éviter à 
l'avenir. Si vous retombez encore, ne vous découragez 
pas , persévérez dans vos efforts ; si vous n'atteignez 
pas la perfection , vous suivrez du moins le chemin du 
ciel. 

J'ai encore à vous faire, mes frères bien -aimés, 
deux recommandations dont vous retirerez un grand 
fruit, si vous y êtes fidèles. La première est de méditer 
toujours le dimanche la Passion de Notr^- Seigneur. 
Partout où vous serez , quelque chose que vous fassiez, 
dites à Jésus: a Doux Sauveur, Dieu tout aimable , où 
ètes-vous? Venez , je vous en conjure, à moi; asseyez- 
vous avec moi , marchez avec moi , secourez-moi et ne 
m'abandonnez jamais.» La seconde recommandation est 
de servir et d'aimer de tout votre cœur la sainte Vierge, 
la glorieuse Mère de Dieu; après son divin Fils, c'est 



DU BIENHEUREUX SUSO. /il3 

cette Reine du ciel qu'il faut le plus honorer. Récitez 
avec dévotion son oftice ; si vous la prenez pour pro- 
tectrice et pour amie , vous obtiendrez de Dieu de 
grandes grâces, et vous éprouverez sa miraculeuse assis- 
tance dans tous vos dangers , vos angoisses , vos afflic- 
tions , et surtout dans les langueurs de la mort. Que 
Dieu tout-puissant nous fasse la grâce d'abandonner 
entièrement le monde et de nous avancer dans son 
divin amour. Ainsi soit-il. 



-ETTRKS SPIRIIUELLES 



BlE^Hl:l]RKl]X HEINRI SUSO 



LETTRE PREMIÈRE 

A une i-eligieuse, sur le mépris et l'oubli du muade, 

Je veux vous dire , ma bien-aiuiée sœur, les pensées 
ijui me sont venues lorsque vous vous êtes consacrée à 
Dieu et que j'entendais cette mélodie douce et virginale 
que l'on chantait pour vous : « L'amour de mon Sei- 
gneur Jésus- Christ m'a l'ait mépriser le royaume du 
monde et toute la pompe du siècle. » On a bien raison, 
me disais-je, de tout abandonner lorsqu'on trouve un 
ami précieux et fidèle comme celui-là, et c'est avec 
joie et résolution que vous devez renoncer à ce monde 
trompeur. Voyez comme il abuse tous ceux qui l'aiment; 
je m'attachais à une ombre, je poursuivais un songe, 
et je croyais à une chimère j et maintenant, où est cette 
apparence , cette ombre ? où sont les promesses de ce 
songe et la foi que j'avais en cette chimère? Et que 
serait-il arrivé , monde imposteur, si j'avais goûté tes 



LETTRES SPIRlTliELLES DU BIENHEIIREUX SUSO. /il 5 

joies pendant mille ans? Ces mille ans n'auraient -ils 
pas fini comme une heure, comme un instant? Ta 
nature, ton essence est de t'écouler, de t'évanouir; et 
lorsque je croyais t'étreindre, tu glissais de mes mains 
comme un serpent flexible. Celui qui ne te fuit pas le 
premier, tu le trompes bientôt et tu le délaisses : adieu 
donc, siècle trompeur, lâche ennemi; puissance du 
monde , gloire de ses adorateurs, je vous dis un éternel 
adieu. 

Oui , ma bien-aimée fille en Jésus-Christ , rappelez- 
vous qu'aujourd'hui vous avez renoncé volontairement 
à vos amis, a vos parents, aux honneurs et aux 
richesses; soyez ferme dans votre résolution , et n'imi- 
tez pas les vierges folles qui sont dans leurs cloîtres 
comme des bêtes enfermées dans un parc; elles ne 
peuvent sortir, mais elles le désirent tant, qu'une 
partie d'elles-mêmes erre au loin, tandis que l'autre 
est prisonnière. Oh ! comme ces infortunées perdent et 
dissipent leurs années! Et pourquoi? pour une frivo- 
lité, pour un néant. Le service de Dieu est pour elles 
une captivité, et la règle un dur assujettissement. 

Elles ne peuvent prendre et goûter le fruit du siècle, 
mais elles cherchent à respirer son odeur : au lieu 
d'une couronne de roses, elles se parent avec leur 
voile; pour remplacer la pourpre et le brocard, elles 
font servir à leur folle vanité le sac et la cendre dont 
elles sont couvertes; elles négligent Dieu, dont elles 
sont les épouses choisies, pour se livrer aux vaines 
amitiés des hommes; et qu'en retirent- elles? la perte 
du temps , les orages du cœur et la ruine de toute vie 



hiG LETTRES SPIRITUELLES 

spirituelle. Ces visites, cet échange de lettres mettent 
sans cesse dans leur âme l'image et le désir des absents ; 
elles deviennent comme ces malades que la soif dévore 
et qui demandent à boire sans jamais pouvoir se désal- 
térer; les infortunées perdent la grâce et vivent dans 
le trouble et la tristesse. 

Un moine se fit un manteau avec une natte; le diable 
vint s'asseoir dessus, et lui dit en se moquant : Si tu 
pouvais, tu ferais bien davantage. 

Ilélas! que cette vie est triste et malheureuse! El 
encore, c'est la préparation , le chemin de l'Enfer. Ne 
pouvoir se réjouir avec le monde comme on le désire, 
et être privé de Dieu ! ne goûter ni les plaisirs du 
monde ni les consolations du Ciel! Au contraire , pour 
celui qui sert Dieu , que la vie est douce, agréable et 
tranquille dans ce monde comme dans l'autre ! Si les 
serviteurs de Dieu tombent quelquefois dans l'affliction, 
ils ne se tourmentent pas ; ils savent que le joug de 
Jésus est doux et facile à porter. D'ailleurs, quel est 
sur terre celui qui n'a point de croix? les petits et les 
puissants ne les évitent jamais, et elles n'épargnent ni 
la couronne, ni le sceptre, ni la pourpre. Sous cet 
extérieur qui paraît si beau, si riche, si brillant, se 
cachent sans cesse les déchirements et l'angoisse. 

Le cœur de l'homme exilé dans cette vallée de larmes 
vit toujours au milieu des épines et des croix. Souffrir 
pour l'amour de Dieu est un bonheur parfait; la morti- 
fication paraît d'abord dure et cruelle , mais peu à peu 
elle perd son amertume et devient d'une douceur 
extrême. Ainsi donc, ma bien-aimée sœur, si vous 



DU BIENHEUREUX SUSO. Ù17 

avez dormi dans le monde, il est temps de vous 
réveiller, pour réparer les négligences de votre vie 
passée; ouvrez votre âme à Jésus, que votre Epoux 
vous visite autant qu'il lui plaira; retenez-le, aimez- 
le, embrassez-le au fond de votre cœur; livrez-vous 
tout entière à lui , et soyez pour le moins aussi sainte 
que vous avez été frivole quand vous étiez l'amie du 
monde. 

LETTRE II 

Il exhorte une religieuse 3l l'humilité du cœur, au courage dans les 
souffrances et à la persévérance dans les bonnes œuvres. 

N'est-il pas vrai , ma bien douce fille, que l'amour 
rassemble et unit les cboses les plus différentes et les 
plus opposées? Isaïe ne dit-il pas : « Le loup habitera 
u avec l'agneau (1) » Combien de nobles, de riches, 
de princes mêmes et de rois se sont faits les serviteurs 
et les esclaves des pauvres ! Et cela pour imiter le cher 
petit enfant Jésus, leur céleste ami et la seule passion 
de leur cœur. Vous aussi , ma chère fille , foulez aux 
pieds cet orgueil secret que fait naître dans votre âme 
la noblesse de votre naissance ; laissez toutes les pen- 
sées vaines et trompeuses de vos amis et de vos parents ; 
venez vous humilier aux pieds de Jésus, qui naît tout 
petit dans la pauvreté d'une étable , pour vous élever au 
trône de sa gloire et de sa majesté. 

Soyez forte et généreuse; pour imiter votre Seigneur, 

(1) Habitabit lupus cum agno, (Isaïe, ïi, G.) 

27 



/il8 LETTRES SPIUITUELLES 

humiliez -VOUS devant tout le monde, comme si vous 
deviez être foulée aux pieds de tous. 

Une véritable soumission est la source de toutes les 
vertus et de toute félicité ; elle enfante un repos doux 
et profond, une paix silencieuse, un entier abandon à 
la volonté de Dieu , et une véritable indifférence pour 
rabaissement et l'élévation. 11 paraît dur à la chair 
qu'un homme savant, sage, éloquent et digne de tons 
les honneurs , garde le silence, ne se défende point 
contre les injures, et ne se venge jamais , mais cède au 
contraire et s'humilie devant un inférieur méprisable 
et déconsidéré : c'est pourtant là vivre avec Jésus- 
Christ et se conformer h cet illustre exenq)le. 

Je ne vous demande pas une grande austérité de 
vie, je ne vous conseille pas une grande pénitence ; je 
désire au contraire que vous régliez votre vie d'après 
les exig(ïnces de votre faible santé; que vous mangiez, 
que vous buviez , que vous dormiez autant que vous en 
avez besoin ; mais aussi, en échange des mortifications 
de la chair, je vous exhorte à l'humilité du cœur, à 
l'abandon à Dieu, à un silence rigoureux, à ne dire 
jamais une parole superflue, une parole même qui ne 
soit très-nécessaire , qui ne soit pour la gloire de Dieu 
ou l'utilité du prochain. 

Ne perdez pas courage, si vous ne réussissez pas 
aussi vite que vous le désirez; le souvenir de tant de 
choses , les souillures de vingt années ne peuvent s'ef- 
facer en un instant ; mais tout disparaîtra peu à peu , 
si vous vous livrez à de saintes méditations , à la prière 
et aux exercices de la vie spirituelle. Si dans ces occu- 



ni" BIENHEUREUX SUSO. Zil9 

pations de Tesprit, vous ne ressentez point les jouis- 
sances et les délices de la grâce divine, reconnaissez- 
vous-en indigne, bumiliez-vous aux pieds de votre bon 
Maître, notre Seigneur Jésus-Christ, et laissez -vous 
guider selon son bon plaisir: le ciel est plus serein 
après les grandes pluies et les orages. 

Étiez-vous toujours heureuse dans le monde? Non. 
Les joies et les peines se succèdent selon le mouvement 
de la roue mobile de la fortune. Ne vous désolez donc 
pas si Dieu vous éprouve souvent par des croix; sa 
colère est meilleure et plus désirable que les amitiés 
trompeuses et les flatteries du monde. Dissimulez avec 
Jésus, et ne paraissez pas sensible à ses rigueurs. 
N'a-t-il pas dissimulé souvent avec vous , en ne punis- 
sant pas vos fautes? Jamais il ne pourra abandonner 
celui qui se confie réellement en lui. 

J'avais un ami désolé, mais confiant en Dieu. Un 
jour qu'il sentait son cœur dans l'allégresse et se disait 
à lui-même : « Qu'as-tu , mon cœur, pour te réjouir 
tant?» il entendit au dedans de lui cette réponse : 
« Je n'ai au monde rien qui puisse me réjouir; je n'ai 
ni richesse, ni bonneur, ni amis, ni plaisir. Mais je 
me réjouis dans mon âme parce que Dieu est mon sou- 
verain bien , parce qu'il est mon unique ami et qu'il 
fait tout mon bonheur. )> 

Souvenez - vous que la vertu est une montagne 
très-haute, très-escarpée, très - difficile , et qu'il faut 
bien des fatigues et des sueurs pour arriver au repos 
du sommet. Il est par trop faible , le soldat que le seul 
signal de la bataille fait fuir. Si en combattant vous 



lilO LETTIŒS SPIUITUELLES 

tombez , lelevoz-YOïisbicn vile , reprenez avec lonfiaiice 
les exercices que vous avez négligés, et reconnnencez 
toujours sans désespérer jamais. 

Dans cette vie nous ne pouvons rester sans cesse au 
même degré , et dans les commencements surtout, les 
chutes sont fréquentes. Ce qui distingue les élus des ré- 
prouvés, c'est que ceux-ci ne se relèvent pas quand ils 
tombent; mais que ceux-là, au contraire , se redressent 
et tachent en gémissant de retourner à Dieu ; et souvent 
la grâce du retour est plus forte que la grâce première. 

Si vous voulez vous affermir en Dieu , fuyez les 
choses extérieures , appliquez- vous aux exercices spi- 
rituels, et vivez au dedans de vous-même, parce que 
la vie intérieure est la plus forte, la plus sûre et la 
plus victorieuse. Celui qui se livre sans nécessité aux 
choses extérieures porte dans son cœur une fausse paix. 
Ce qui faisait dire à Albert le Grand : « Je ne suis 
jamais sorti pour me mettre en rapport avec les hommes 
sans revenir dans ma cellule après avoir perdu quelque 
chose de moi-même. » Aimez donc le silence, fuyez 
les distractions, dissimulez les défauts de votre pro- 
chain, ne vous disputez avec personne, acceptez avec 
joie les tribulations que le Ciel vous enverra, mettez- 
vous aux pieds de tout le monde, accusez-vous, mépri- 
sez-vous vous-même. Evitez les petites fautes comme 
vous évitez les grandes , et dans tout ce que vous ferez 
ne recherchez que Thonneuret la gloire de Dieu : en 
vivant de cette sorte , vous vous affermirez en Jésus- 
Christ, et vous acquerrez de grands trésors et de grands 
mérites. — Adieu. 



DU BIENHEUREUX SUSO. /i2l 

LETTRE III 

Il console ime affligée. 

Si Dieu vous éprouve, ma chère fille, par les croix 
et les adversités , bénissez-le, rendez-lui mille actions 
de grâces, parce que vous pouvez dire avec l'Epouse 
des Cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle, 
« ô filles de Jérusalem (1). » 

Les filles de Jérusalem s'étonnaient que la reine 
choisie par Salomon, dans un si grand nombre, fût 
noire de visage ; mais l'Esprit-Saint a voulu dire par là 
que tous les fidèles affligés, terrassés, défigurés et sans 
cesse tourmentés de Dieu par les plus pesantes croix, 
s'ils persévèrent dans la patience et la sainte résigna- 
tion, deviennent les favoris les plus intimes de la cour 
céleste. 

H est bien facile, ma sœur, de parler, d'entendre 
discourir et d'écrire sur les afflictions; mais quand elles 
arrivent, il est bien difficile de les supporter. Quel- 
quefois les serviteurs de Dieu éprouvent de si grandes 
peines, qu'ils peuvent douter si Dieu se souvient 
encore d'eux- Ils pourraient lui dire : « Ah! Seigneur, 
avez- vous oublié que nous sommes dans le monde! 
quel sujet décolère avez-vous contre nous, et comment 
se fait-il que votre main soit si pesante et si dure , vous 
dont le cœur est si miséricordieux et si bon ! » 

(1) Nigra sum, sed forinosa, filiie Jérusalem. (Gant., i, 4.) 



h22 LETTI\ES SPIIUTUELLES 

A ces plaintes amoureuses , Dieu répondrait : « Mes 
bien-nimés, contemplez le Paradis , et voyez les my- 
riades de saints qui y régnent et qui brillent d'une 
éblouissante lumière; ce sont les pierres vivantes qui 
servent à bâtir les rues et les palais de la Cité bien- 
heureuse ; mais souvenez -vous que lorsqu'ils étaient 
sur terre ils ont été travaillés et polis avec le marteau 
et le ciseau. Mes Apôtres n'ont-ils pas été la dérision du 
monde? les martyrs et les confesseurs n'étaient-ils pas 
tourmentés, exilés, soumis à de si grands malheurs, 
que tout semblait conjuré contre eux? Tous, pour 
l'amour de moi , ont souffert le martyre , les uns dans 
leur cœur, les autres dans leur cœur et dans leur 
corps. » 

Ecoutez ces paroles divines, ô ma fdle bien-aimée, 
et le désir ardent que vous avez de cette gloire vous 
donnera tant de courage , que vous direz : « Oh ! que 
maintenant se précipitent sur moi la tempête , les mal- 
heurs, les croix , les tourments; que la mort même ne 
m'épargne point. Pour votre amour, ô mon Jésus, 
j'accepte, je souffre tout. » Si parfois le poids des afflic- 
tions vous faisait faiblir, n'allez pas pour cela perdre la 
grâce de Dieu , et ne désespérez jamais de votre salut. 
C'est le matin et le soir réunis qui forment une journée 
entière. 11 suffit que vous ne vous révoltiez pas et que 
votre volonté soit toujours soumise à Dieu. 

Lorsque, au fort de vos angoisses, votre visage pâlira, 
votre bouche sera brûlante, lorsque tout votre être 
sera ébranlé , que votre nature se fanera et languira 
comme une fleur desséchée, levez les yeux au ciel et 



DU BIENHEUUElJX SU80. Zi23 

dites : « Filles de Jérusalem , je suis noire, mais je 
« suis belle comme les tentes de Cédar, comme les 
« peaux de Salomon (1). » Pensez que ces peaux 
royales de Salomon, durcies, battues et sans cesse 
tourmentées par l'injure des vents et des orages , repré- 
sentent l'humanité du Roi des rois, de Jésus-Christ 
attaché pour nous à la Croix, déchiré et tellement défi- 
guré, qu'il n'y avait plus en lui ni beauté, ni grâce. 
Quand même viendraient les plus dures afflictions , 
dites-moi si vous pouvez vous comparera Jésus-Christ? 
Peut-on voir un abaissement, une misère semblable à 
ce que nous offre sa Croix, lorsqu'il disait lui-même : 
« Non, je ne suis plus un homme, je suis un ver 
de terre, l'opprobre des hommes et la dérision du 
peuple. » ver plus splendide que le soleil! qui pourra 
se plaindre au pied de votre Croix ? qui ne souffrira 
pas avec joie toute sorte de tourments? 

Ma chère fille , peut-être êtes-vous si accablée d'af- 
flictions , que vous pensez que vos croix sont plus dures 
et plus cruelles que celles des autres? Mais ne le croyez 
pas, chacun sait ce qui se passe en lui, et ressent sa 
douleur, sans connaître celle des autres. Et moi aussi, 
ces pensées me sont venues, et je me suis exagéré mes 
peines. C'est à Dieu qu'il appartient de faire cette com- 
paraison. Sans mesurer vos maux , confiez-vous entiè- 
rement en lui. Je ne devrais pas vous parler de toutes 
ces choses, ma chère fille; mais la charité m'a inspiré 
de partager et d'alléger un peu le poids qui pèse sur 

(l)Nigrii siim, sed forniosa, fili* Jérusalem , siciit tabeniacula Cedar, 
sicut pelles Salomonis. (Gant., i, 4.) 



h'2ll LETTKES SPIUITUELLES 

VOUS. Quand les pauvres se rencontrent, ils aiment à 
se parler, et leurs douces confidences leur font oublier 
un peu leurs besoins. Souffrez, ma bien chère sœur, 
souffrez avec courage, et attendez avec une ferme espé- 
rance les couronnes du Ciel. Adieu. 



LETTRE IV 



Il fortifie et affermit une novice que le démon engageait à retourner 
dans le monde. 



Rejetteriez-vous , mépriseriez-vous , ma chère fille , 
les conseils queje vous donne? Retourneriez-vous à cette 
vie d'autrefois que vous avez eu tant de peine à quitter? 
Ne vous souvenez-vous pas des chagrins que vous avez 
soufferts alors, dans votre réputation et dans votre âme? 
Pensez-vous qu'il soit permis , dans un cloître , de se 
complaire à ses fantaisies? Etes-vous assez affermie dans 
la voie de Dieu pour pouvoir suivre tous les rêves de 
votre volonté et pour tout vous permettre? Pourquoi ne 
vous rappelez -vous point les fautes nombreuses que 
Dieu vous a pardonnées, les grandes difficultés que 
vous avez éprouvées pour arriver où vous êtes, et sur- 
tout votre fragilité, votre misère, votre nullité? Je vois 
quelles sont vos excuses , vos raisons. Si je fréquente 
mes parents, mes amis, dites-vous, je les édifierai, je 
les porterai à Dieu . 

Pauvre malheureuse , fuyez , cachez-vous et ne pen- 
sez qu'à Dieu. Ne voyez-vous pas que le démon vous 
étrangle avec un fil de soie, et qu'il veut vous conduire 



DU BIENHEUREUX SUSO. ^125 

à votre ruine? Pendant tant d'années, vous n'avez pu 
apprendre Dieu vous-même, et vous voulez l'enseigner 
aux autres! Ne voyez-vous pas que vous êtes plus faible 
qu'Eve, qui se laissa tromper par le Serpent, et se 
perdit, elle et Adam? Vous voulez convertir les autres 
à Dieu ! N'est-ce pas mettre un tison mal éteint et cou- 
vert d'un peu de cendre, près d'un monceau de paille? 
Peut-être vos rapports avec les hommes seront -ils 
d'abord religieux ; mais ils deviendront bientôt char- 
nels. Vous comprenez la vérité de mes paroles , et vous 
devez en trouver des preuves dans vos souvenirs. Et 
quand vous sentirez que vous êtes tombée dans les 
pièges du démon , que ferez-vous ? Ce n'est pas une 
chose facile de tromper Dieu et les hommes, et seule, 
vous resterez trompée. 

Allez, ma chère sœur, c'est une assez grande 
tache de combattre le démon et de vous vaincre vous- 
même. Je vous dirai , avec le Psalmiste , ce que je 
disais à une autre en pareille circonstance : « Com- 
« battez vaillamment, et votre cœur s'affermira, ô vous 
<( tous qui espérez dans le Seigneur (1). » Quand un 
capitaine conduit son armée à la bataille , il lui donne 
de l'âme et du courage avec ces paroles : C'est main- 
tenant qu'il faut avoir de la résolution et se battre géné- 
reusement; la peur ne vous fera jamais fuir comme 
des lâches; une mort glorieuse vaut mieux qu'une vie 
déshonorée; lorsque vous aurez supporté le choc du 
danger, la joie la plus vive sera votre récompense. 

(1) Viriliter agite, et confortetur cor vestrum, omnes qui speratis iii 
Domino. (Ps. xxx, 25. ) 



Ù2« LETTRES SPIRITUELLES 

Soyez donc ferme et inébranlable en Dieu , ma fille ; 
ne vous laissez jamais prendre aux artifices du démon. 
Je sais bien qu'à cette heure, votre âme souffre de rudes 
angoisses et de terribles tentations ; mais si vous avez 
du courage, si vous franchissez ce mauvais pas, vous 
arriverez bientôt aux champs , aux prés fleuris d'une 
vie spirituelle et tranquille. Je voudrais bien pouvoir 
combattre pour vous, et recevoir dans mon cœur les 
attaques et les blessures que vous essuyez; mais vous 
ne pourriez pas remporter dans le ciel la palme du 
triomphe avec les autres soldats de Jésus-Christ. La 
guerre n'est pour vous qu'une occasion de victoire; et 
toutes les tentations qui vous frappent maintenant , 
deviendront des diamants et des pierres précieuses qui 
embelliront votre couronne. Résistez donc au démon 
avec courage; la lutte durera un instant , et votre gloire 
sera éternelle, si vous surmontez les obstacles et les 
peines de votre noviciat. Combien de vierges, et plus 
nobles et plus délicates , ont été en butte aux' attaques 
acharnées de l'enfer! avec quelle gloire aussi ont-elles 
renversé leurs ennemis! 

Soyez bien persuadée que Dieu ne vous abandon- 
nera jamais; confiez-vous entièrement en lui. Fermez 
les oreilles à tout ce qu'on pourra vous dire pour vous 
détourner de votre sainte résolution. Ne soyez pas trop 
facile et trop complaisante pour cet aspic venimeux qui 
ronge voire cœur. Ne le saisissez pas par la queue , car 
il vous mordrait davantage, et finirait par vous donner 
la mort; mais hâtez -vous de lui écraser la tête; réfu- 
giez-vous en Dieu , cachez-vous en lui ; ne paraissez 



DU BIENHEUREUX SUSO. 427 

plus , ne réj3ondez pas quand on vous appellera; c'est là 
le moyen de rompre les liens et les chaînes du démon ; 
pensez qu'il serait bien triste pour une épouse de Jésus- 
Christ de retomber dans la misère et la honteuse con- 
dition d'une esclave. — Adieu. 



LETTRE V 

II se réjouit de la conversion d'une pécheresse, et il l'encourage. 

Votre retour à Dieu, ma chère sœur, me cause une 
telle joie que je ne puis la contenir; je bénis de toute 
l'affection de mon âme la très - glorieuse Reine du ciel, 
Marie , dont la douce lumière est venue éclairer votre 
cœur. Ma jubilation est si grande que je suis tout hors 
de moi. Je crois vivre dans un âge d'or et me promener 
dans les jardins du Paradis. J'invite et j'appelle tous les 
oiseaux du ciel et les cygnes de cet océan de clarté à 
louer et à remercier Dieu de la grâce que j'ai reçue à 
votre sujet. Venez donc , saints anges qui vivez dans 
ces régions de gloire ; venez et réjouissez-vous avec moi: 
de l'allégresse , des fêtes et des cantiques pour cette 
bonne nouvelle: une âme s'est repentie! 

Oui, une fille de Dieu était morte et perdue , elle est 
retrouvée, ressuscitée ! Un champ de roses avait été 
ravagé, détruit par les bêtes sauvages; voilà qu'il se 
couvre d'une beauté divine, il produit en abondance les 
lis et les roses d'une vertu céleste. Les bêtes sauvages 
sont chassées , le champ est maintenant renfermé et 
gardé. Un jardin avait été foulé aux pieds et ravi à son 



428 LETTIIES SPIRITUELLES 

maître; il lui a été rendu, et lui donne une moisson de 
fleurs. Ainsi donc, musiciens du Paradis, prenez vos 
harpes, vos cithares, tous vos instruments, pour faire 
entendre dans la bienheureuse Jérusalem un cantique 
nouveau à la gloire de Dieu. Voyez, elle a ôté de son 
cœur toute passion impure , elle jette loin d'elle la 
joyeuse couronne qui ornait ses cheveux; elle a banni 
tout amour profane, elle qui était si avide de boire à 
cette coupe empoisonnée. 

monde trompeur, amour coupable et impur, dis- 
parais et cache ton front sous tes cendres honteuses. Tu 
es vaincu, et c'est Dieu et nous qui sommes les vain* 
queurs. Ne vois-tu pas que ce sauvageon est devenu un. 
rameau fertile et divin? Que les cieux se réjouissent, 
que les bien-aimés du Paradis fassent une fête et chan- 
tent : Gloire à Dieu ! De toutes vos œuvres. Seigneur, 
ce n'est pas la moins belle , la moins digne de votre 
bonté , puisque l'orage de votre terrible justice s'est 
évanoui. Chantons à Dieu d'immenses actions de grâces. 

Quel étonnant miracle! Celle qui s'attachait à la cor- 
ruption est devenue un cœur pur; et dans son ardeur 
elle embrasse , elle possède Dieu lui-même ; celle qui 
perdait les autres, leur enseigne et leur prêche main- 
tenant votre très- saint et très-suave amour. Celle qui 
était si faible et si délicate , celle qui , sans un appui , 
ne pouvait faire un pas, se prive maintenant de tout 
bien-être; elle cherche sans cesse, dans son imagi- 
nation, des souffrances et des pénitences nouvelles. 
Elle s'aimait et elle s'adorait ; elle se traite maintenant 
comme une ennemie, elle se déteste. Elle se parait pour 



nu BIENHEUREUX SUSO. Û29 

plaire au monde; elle se néglige maintenant pour lui 
déplaire et ne plaire qu'à Dieu. 

Une lou\e redoutable et furieuse est devenue une 
brebis douce et patiente dans les affronts. Son cœur 
était blessé, torturé par mille remords, chargé de kurdes 
chaînes ; sa conscience endurait l'angoisse de l'amer- 
tume et de la souffrance ; la voilà maintenant joyeuse 
au-dessus de toute allégresse du monde ; libre et sans 
inquiétude, elle vole vers le ciel, elle ne comprend pas 
comment elle a pu vivre un instant au milieu des en- 
traves pesantes, de la nuit obscure et ténébreuse des 
amours profanes. Ceci, mon Dieu, est bien la confir- 
mation de ce que vous m'aviez appris déjà : dès que le 
corps se soumet à l'esprit , dès qu'une âme droite 
et d'une nature heureuse s'occupe de l'éternité, les 
flammes les plus ardentes de votre pur amour viennent 
bientôt l'embraser. C'est là , bon Jésus, un changement 
de votre main toute-puissante. Marie, c'est là aussi 
l'œuvre de votre immense commisération. 

Ma bien chère fille, en quittant les erreurs du monde 
pour aller à Dieu, nous devons régler notre vie de 
telle sorte, que rien ne puisse égarer notre cœur. Si 
une pauvre villageoise , si une servante d'auberge était 
aimée et devenait l'épouse d'un prince , n'aurait-elle 
pas pour lui le zèle le plus grand , l'amour le plus 
fidèle? et le souvenir de son indignité ne donnerait-il 
pas sans cesse un nouvel élan à son ardeur? A ce compte, 
nous devons tâcher de surpasser les saints et ceux qui 
n'ont point péché. Oh ! que nous ferions de choses, si 
nous étions aussi empressés pour le service de Dieu 



m LETTRES SPIRITUELLES 

que nous avons été zélés pour les œuvres coupables du 
nionde! Si nous avons tant souffert pour lui , n'est-il 
pas plus juste de souffrir pour le Ciel? 

éternelle Sagesse , si tous les hommes pouvaient 
vous contempler des yeux de Tâme comme je vous con- 
temple, toute affection terrestre ne disparaîtrait-elle pas 
sur-lechamp? Hélas! que ne puis-je faire que tons se 
donnent à vous seul et se reposent dans l'abîme de 
votre bonté! Mais pourquoi, Seigneur, ne vous décou- 
vrez-vous pas à eux? Les adorateurs du monde cachent 
leurs difformités et couvrent d'une apparence trom- 
peuse , d'une hypocrite splendeur, tout ce qui est en 
eux criminel et difforme à voir. Ces dehors, naturels 
ou empruntés , ne sont au fond qu'ordure et corrup- 
tion. Arrachez leur masque, et ce sont des monstres 
affreux. 

Vous, au contraire, divine Sagesse, vous ne montrez 
à vos serviteurs que ce qui paraît dur, incommode, 
fatigant , et vous leur cachez tout ce qu'il y a en vous 
d'aimable et de délicieux. Et pourquoi? si ce n'est, ô 
mon Dieu! pour nous donner quelque mérite, pour 
nous conduire à travers quelques afflictions passagères, 
à la jouissance d'une couronne et d'une paix éternelles. 
Mon bien doux Jésus, m'aimez -vous? me chérissez- 
vous? ai- je été reçu au nombre de vos amis? n'avez- 
vous pas chargé quelqu'un de me l'apprendre? A cette 
seule pensée , je me sens défaillir de bonheur. 

Oh! si j'osais désirer et demander! pourrais -je 
demander et désirer une faveur plus précieuse et plus 
sublime que le moment où Jésus me montra son ai- 



DU BIENHEUREUX SUSO. 431 

niable visage et me donna un baiser d'aniour infini. 
Qui doutera que ce ne soit là tout le Paradis? Vos yeux, 
Jésus , sont plus brillants que les rayons du soleil, votre 
bouche est suave, et elle distille le miel ; votre visage est 
de lis et de rose, et l'ensemble de votre virginale beauté 
surpasse infiniment tout ce que l'univers renferme de 
beau, de joyeux, de désirable. Plus je vous contemple 
au delà du temps et de la matière , plus je vous admire 
dans Textase de la joie ; plus je vous sens , plus j'ap- 
précie combien vous êtes bon, aimable et doux au 
cœur: «Voilà quel est mon bien-aimé, c'est lui qui 
« est mon ami (1). » Oh! que vous serez heureuse, 
ma chère fille , si vous avez pour ami Jésus ! — Adieu. 

LETTRE VI 

Le Bienheureux console un de ses fils spirituels sur le pûiut 
de mourir. 

Que ne puis-je, mon très-cher fils, mourir pour vous î 
Mais si mon corps résiste, mon cœur succombe; car 
vous êtes l'enfant de mon affection et de mes plus belles 
espérances. Corporellement, je suis bien loin de vous, 
mais j'assiste en esprit à vos derniers moments, je suis 
près de votre lit , je verse des larmes amères , et mon 
cœur se désole sur la perte douloureuse qui le menace. 
mon fils , je presse vos mains affaiblies ! et, puisque 
c'est la volonté de Dieu que vous mouriez , je vous 
conjure de vous attacher fortement à la Foi catholique , 

(1) Talis est dilectus meus, et ipse est amicus meus. (Gant., v, 16.) 



/432 LETTRES SPIRITUELLES 

afin que vos derniers soupirs soient doux et Iran- 
quilles. 

Réjouissez-vous, parce que votre belle âme, qui est 
un être simple, raisonnable et fait à Timage de Dieu , 
va sortir enfin de cette prison étroite et misérable, pour 
voler libre et sans obstacle jusqu'à son éternelle béati- 
tude. Le Seigneur n'a-t-il pas dit : « L'homme ne peut 
« me voir sans mourir (1)? » La mort a souvent des 
terreurs et des angoisses; beaucoup tremblent à son 
approche, parce que beaucoup, pendant leur vie, ne 
s'exercent pas à mourir ; parce que beaucoup ont à se 
rappeler une conduite coupable et des années perdues; 
ils reconnaissent alors avoir de terribles comptes à 
rendre à Dieu, et ne savent comment faire pour se 
rassurer. 

Mais vous , mon cher ami , je vous donnerai un 
conseil que j'ai puisé dans les saintes Ecritures, dans 
la Vérité même : si vous avez des fautes à vous repro- 
cher, et cela doit être , car peu vivent dans l'innocence 
et à l'abri de tout péché , ne vous effrayez pas trop des 
approches de la mort; mais armez-vous des sacrements 
de la sainte Église; ayez sans cesse devant les yeux 
Jésus crucifié: contemplez son image, pressez-la sur 
votre cœur, cachez-vous avec confiance et humihtédans 
les plaies sanglantes de son immense miséricorde; sup- 
pliez-le de laver tous vos péchés dans ses cruelles bles- 
sures , et cela autant que le demandent son honneur, 
sa gloire et vos besoins dans ce dernier passage. Puis 

(l) Non enim videbit me homo et vivet. (Exode, xxxiii, 20. ) 



DU BIENHEUREUX SUSO. US'S 

soyez calme et joyeux; vos péchés seront effacés, et 
vous pourrez aller au-devant de la mort avec courage 
et consolation. Croyez -moi, car je vous parle d'après 
la foi de l'Église catholique , qui ne peut se tromper. 

Autrefois les Thraces pleuraient à la naissance d'un 
homme, et témoignaient de la joie quand il mourait; 
n'avons- nous pas plus raison d'en agir ainsi, nous qui 
croyons à une éternité, à un paradis pour notre âme? 
Ne devons-nous pas regarder la mort comme une nais- 
sance nouvelle à une vie heureuse, ineffable, qui sera 
le terme de toutes les misères que nous endurons dans 
ce corps de mort? Ceux qui n'ont pas cette foi ardente 
meurent tourmentés par l'appréhension et la crainte ; 
mais les serviteurs de Dieu, que la foi éclaire, s'étei- 
gnent doucement; ils soupirent même après la mort; 
ils l'attendent avec joie, parce qu'ils connaissent l'in- 
constance du monde , les persécutions de la chair, et 
les dangers de la vie. 

Combien y en a-t-il qui avoueraient n'avoir jamais 
eu un jour heureux pendant toute leur existence ! Le 
monde est rempli de pièges, d'impostures et d'infi- 
délités: un homme ne peut se fier à son semblable, 
parce que tous cherchent leurs intérêts particuliers. Si 
quelqu'un désire la vie pour acquérir de plus grands 
mérites, qu'il songe que l'avenir est incertain , et qu'au 
lieu de gagner, peut-être il s'endettera davantage. Quel 
bonheur de pouvoir, en mourant, contempler la splen- 
deur divine de Jésus-Christ, et se réjouir dans la com- 
pagnie de ses saints! Celui qui n'est pas prêt à mourir 
aujourd'hui , le sera peut-être encore moins demain ; 

28 



h'Stl LETTKES f^PiniTUKLF.ES 

parce que les péchés s'amassent toujours , et (ju'ordi- 
nairement les années nous font plus mauvais, au lieu 
de nous rendre meilleurs. 

Ainsi donc , mon fils , élevez votre cœur, vos mains, 
vos yeux vers le ciel, et saluez de toute l'affection i\o. 
votre ame votre céleste patrie; soumettez votre volonté 
au bon plaisir de Dieu , et brisez tous les liens du corps 
et de la vie. Dieu fera de vous ce qu'il voudra ; mais que 
ce soit la vie ou que ce soitla mort , recevez tout de ses 
mains comme ce qui est le meilleur pour vous , et 
soyez sans aucune inquiétude. Oui , les anges qui vous 
assistent vous protégeront, vous défendront; et Dieu, 
dans sa très-grande miséricorde et dans son amour plus 
(|ue paternel , vous délivrera de toute peine, parce que 
vous aurez eu confiance dans son infinie bonté. — 
Adieu. 

LETTRE VII 



Le Bienheureux écrit à un de ses amis, supérieur d'un couvent, et lui 
apprend comment il doit remplir sa charge. 



11 est bien évident, mon cher Père, que celui qui se 
soustrait à l'obéissance, se rend la vie malheureuse et 
insupportable. Le peu qu'il fait contre sa volonté , est 
plus dur et plus pénible que tout ce qu'il fait avec amour 
et empressement. Recevez donc la charge que Dieu vous 
impose, et remplissez-la de manière à ne pas offenser 
votre Maître , ni blesser votre conscience : j'avoue que 
dans une pareille charge, les chagrins et les dégoûts ne 



DU BIENHEUHELX SUSO. Z|35 

VOUS manqueront pas ; et là où vous devriez trouver la 
soumission , vous rencontrerez souvent la révolte et la 
méchanceté. De nos jours, celui qui veut remplir con- 
sciencieusement une dignité ne doit pas espérer de 
repos, mais compter au contraire sur des fatigues, des 
ennuis, sur une vie de misère et d'amertume. Ainsi 
donc, pour l'amour de Jésus-Christ , prenez cette croix 
et ne vous excusez pas sur votre faiblesse et votre in- 
capacité; fatiguez - vous au contraire sous le poids de 
cette charge , et tâchez de faire ce qui vous paraît le 
mieux et le plus parfait ; c'est en ne suivant pas les 
timides inspirations de son cœur qu'on remplit parfai- 
tement son devoir. 

En toute chose , considérez plus le service de Dieu 
que l'avantage temporel ; et dans l'observance des règles 
monastiques, soyez le même pour tous, montrez-vous 
aussi sévère pour vos amis que pour ceux qui vous 
sont opposés; c'est là le grand moyen pour avoir la 
paix. Maintenez rigoureusement la jeunesse , parce 
qu'une jeunesse mal élevée est la ruine de la religion. 
Soyez grave et modeste, mais doux et affable, pour être 
plus aimé que redouté ; et faites en sorte que vos 
ordres soient exécutés plutôt par affection que par 
crainte. 

Dans ce qui surpassera vos forces, ayez recours aux 
supérieurs qui sont élevés au-dessus de vous ; et quant 
aux abus qu'il faut combattre , si vous ne pouvez les 
détruire , élevez-vous au moins contre eux. Si vous ne 
pouvez rappeler la règle à son ancien état , faites en 
sorte au moins que, sous votre administration , elle ne 



436 LETTUES SPIRITUELLES 

tombe et ne périsse pas davantage. Si on ne répare un 
habit vieux et déchiré , il s'en ira bientôt en lambeaux ; 
là où le spirituel est négligé, le temporel finit par se 
perdre lui-même. 

Conduisez ceux qui vous sont confiés par de saints 
exemples, plutôt que par des paroles. Dans une fonc- 
tion quelconque, il est impossible de plaire à tous sans 
offenser Dieu et la vérité ; mais lorsque vous aurez 
rempli votre devoir, lorsque ce que vous aurez fait dans 
de bonnes intentions ne réussira pas, et que ceux aux- 
quels vous aurez fait du bien vous déchireront et vous 
accableront d'ingratitude , supportez tout avec patience; 
et souvenez-vous que ce qui fait la gloire des saints pré- 
lats, c'est le mépris, la malveillance et la calomnie des 
méchants. 

Prenez garde que dans le monastère il ne se trouve 
des personnes scandaleuses, des compagnies mauvaises; 
et veillez surtout avec le plus grand soin à dissiper les 
amitiés dangereuses, autant que vous le pourrez et que 
la prudence le j](ermettra. Voyez ce qui arrive aux cou- 
vents et aux monastères où régnent ces deux abus; 
le premier détruit toute paix, et le second déshonore les 
communautés. Mais, me direz-vous, si je le fais, il 
faudra tout troubler et tout bouleverser. Et moi je vous 
répondrai : Oh ! l'heureux bouleversement, qui sera la 
source d'une paix éternelle! N'est-ce pas pour les supé- 
rieurs qui sont faibles et mous afin d'éviter les repro- 
ches et d'avoir la paix, que Jérémie a dit: « Et ils 
(( pansaient honteusement les plaies de la fille de mon 
({ peuple , en disant: La paix, la paix; et il n'y avait 



DU BIENHEUREUX SUSO. /(37 

a point (le paix (1). » Ces supérieurs vendent leur 
tolérance à leurs inférieurs; ils se délectent dans les 
honneurs temporels , et ils les achètent en sacrifiant la 
règle et la sainteté monastique. Mais malheur à eux, 
parce qu'ils ont reçu leur récompense. 

N'imitez pas de tels exemples, et ayez toujours pour 
hut l'honneur, la gloire et la louange de Dieu , comme 
Jésus-Christ l'a fait lui-même , puisque, pour obéir et 
pour glorifier son Père , il s'est laissé clouer à la Croix. 
Vous désireriez peut-être avoir un peu de repos et de 
tranquillité pour étudier, méditer et vous livrer à la con- 
templation ; mais , dit saint Grégoire, celui qui est 
revêtu d'une fonction doit se consacrer à la vie active , 
et ne se livrer à la contemplation qu'autant que le lui 
permettra son emploi , et jamais davantage. Vous aurez 
peut-être bien des fatigues à supporter, mais comment 
vous plaindre? Avez- vous le corps tout déchiré de bles- 
sures? Le sang vous couvre-t-il le visage, comme il 
arrivait aux saints martyrs , dans ces temps où l'on 
n'élevait aux dignités que les hommes les plus parfaits 
et les plus courageux, ceux qui ne se recherchaient 
jamais eux-mêmes ? 

Ce que je vous recommande par-dessus toutes choses, 
c'est une véritable humilité , c'est de bien reconnaître 
intérieurement votre bassesse , le néant de votre puis- 
sance , les misères de votre corps et la multitude de vos 
péchés. Lorsque vous aurez à reprendre quelqu'un , 
reprenez-vous d'abord vous-même; et puis faites vos 

(1) Et curabant contritionem filiae populi mei ciim ignominia, dicçii- 
tes : Pax, pax ; et non erat pax. ( Jéréinie, vi , 1'».) 



/•as LETTUES SPIRITUELLES 

réprimandes, indulgentes ou sévères, selon les cir- 
constances; mais qu'elles partent toujours d'un cœur 
doux , humble et bienveillant. Administrez avec cette 
charité qui surmonte le mal par le bien ; car ce n'est 
pas le mal qui corrige le mal, et jamais un démon n'en 
chassera un autre. 

Que la prière soit votre plus douce jouissance. Quand 
vous vous occupez des autres , oubliez-vous vous-même ; 
mais retrouvez-vous ensuite , dans le secret de votre 
àme , dans le saint exercice du recueillement, au moins 
deux fois par jour, le matin et le soir ; mettez alors 
de côté toutes les occupations extérieures ; élevez votre 
esprit à Dieu, recommandez-lui vos affaires, et su])- 
pliez-le de vous accorder la grâce de souffrir pour lui 
et avec lui, toutes les peines, tous les dégoûts , toutes 
les sollicitudes de votre charge ; tâchez que cette prière 
intérieure soit un repos dans vos fatigues, et qu'une 
petite heure consacrée ainsi à Dieu seul, vous puisse 
faire supporter tous les ennuis du jour. 

La perfection ne consiste pas dans la consolation , 
mais bien dans la soumission de notre volonté à Dieu , 
surtout dans les amertumes. Enfin, souvenons -nous 
que l'obéissance de Jésus-Christ devint parfaite, lors- 
que sa langue et sa bouche devinrent brûlantes, et 
qu'on augmenta avec le fiel et le vinaigre la soif 
cruelle qui le dévorait ; nous comprendrons que nous 
devons plus estimer l'aridité et la désolation d'une âme 
soumise , que l'amoureuse langueur et le charme déli- 
cieux de la dévotion. — Adieu. 



DU BIENHEUREUX SUSO. 439 

LETTRE VIII 

Il répond à une religieuse qui lui avait demandé comment l'àmc doit se 
conduire dans les extases et les jouissances de l'esprit. 

Une flamme divine s'est donc allumée dans votre 
cœur, ma chère fille; une lumière nouvelle a donc 
excité en vous un amour ardent pour l'éternelle 
Sagesse ; les épreuves sont finies ; vous vous sentez 
doucement blessée , et toute languissante d'amour, au 
milieu des joies de l'extase et d'une contemplation si 
haute, que des paroles n'en peuvent rien exprimer. 
Que cela me console! La joie que j'en éprouve, dissipe 
toutes les afflictions de mon âme. Mais pourquoi me 
demander de vous écrire comment vous devez vous 
conduire avec Dieu dans les consolations , les joies et 
les ardeurs qu'il vous prodigue? Je ne connais per- 
sonne de plus incapable de vous satisfaire. 

Si un riche sortant de table tout enivré, trouvait 
dans un champ stérile un homme tourmenté par la 
soif, et attaché à un genévrier sauvage pour en cueillir 
les fruits qui servent à la médecine, et si l'heureux 
rassasié disait au pauvre : Prends ta cithare et chante 
un de ces airs joyeux et brillants qui résonnent au 
milieu des festins; l'infortuné ne répondrait- il pas: 
On voit bien que le vin et la bonne chère égarent votre 
raison ; vous vous imaginez que tout le monde est 
comme vous. Nous n'avons pas bu à la même coupe : 
mes pensées et mes sentiments ne sont pas semblables 
aux vôtres. N'est-ce pas ce que je pourrais vous ré- 



/|/|0 LETTRES SPIRITUELLES 

pondre , ma fille? Je me réjouirai seulement de ce que 
Dieu s'est montré à votre égard si tendre, si bon, si 
aimable, et je consentirais bien volontiers cà rester privé 
de ces grâces sensibles, pour que tous éprouvent ce 
que vous avez éprouvé, ce que j'ai éprouvé souvent 
moi-même. 

Combien Dieu est doux et tendre pour ses serviteurs! 
Croyez-moi : je ne suis pas étonné de vous voir arriver 
rapidement à une vie si ravissante, à une union si 
grande. Votre entier et absolu dévouement à Dieu, votre 
parfait mépris de toutes les créatures, le courage avec 
lequel vous avez foulé aux pieds le vieil bomme et com- 
battu votre corps et vos sens , vous ont conduite aux 
joies intimes et aux délices de l'âme. La première fois 
qu'on goûte le vin, la saveur en paraît si attrayante 
qu'on veut toujours en faire usage , et qu'on le regarde 
comme une liqueur précieuse et désirable. Voilà votre 
étal, je pense: vous êtes captivée, enivrée de l'amour 
pur et ineffable de l'éternelle Sagesse. 

11 me semble que Dieu veut par là vous inviter à 
courir, à voler à cette source immense et infinie de vie 
et de béatitude dont vous avez reçu une faible goutte 
dans votre extase. 11 veut peut-être vous dévoiler les 
mystères, les grandeurs inénarrables de son amoureuse 
bonté. Mais, au sein de toutes ses faveurs, ne cherchez 
qu'à aimer et à faire la volonté divine ; et cela sans 
aucune attache au plaisir et à la jouissance que vous y 
trouvez. C'est le seul moyen de ne pas vous égarer. 
Toutes ces choses sont les douceurs du ciel, et, si on 
peut le dire , les jeux et les familiarités de Dieu avec 



DU BIENHEUREUX SUSO. hki 

rame. N'oubliez pas pourtant les forces de votre corps ; 
ces extases Taffaiblissent trop. Vous devez demander à 
Dieu qu'il les proportionne à la faiblesse de votre 
nature; qu'il s'éloigne un peu lui-même, et qu'il se 
cache, pour que votre âme puisse avancer davantage 
vers la perfection par le chemin des épreuves et de la 
Croix. 

Vous me dites que vous avez vu en esprit avec quelle 
abondance de grâces, avec quelle intimité l'éternelle 
Sagesse s'est unie à mon âme dans la nuit de la Nati- 
vité ; mais savez-vous combien cette extase me coûta 
de douloureux gémissements à la vue de mon extrême 
indignité? Je savais bien n'être qu'un serviteur ingrat 
et mercenaire , qui marche dans la fange tout en cher- 
chant à retirer les pécheurs de leur vie criminelle; et 
certes, si Dieu ne m'avait donné qu'un roseau pour 
appui , ce serait déjà une grande faveur î 

H faut pourtant vous dire la grâce que je reçus dans 
ma cellule, avant la messe de l'aurore. Je me reposais 
dans la paix et le silence du cœur, lorsque , sans aucun 
effort des sens, je fus transporté dans un temple rempli 
de beaux anges et d'esprits bienheureux ; ils entou- 
raient l'autel où on célébrait la messe , et chantaient 
doucement: « Siint, saint, saint, béni soit Celui qui 
« vient au nom du Seigneur (1). » Leurs voix s'éle- 
vaient comme une harmonieuse mélodie, et je chantais 
aussi ; je languissais d'amour, et il me semblait que de 
l'Hostie sainte sortait une lumière spirituelle qui péné- 

(1) Sanctus, sanctus, sanctus, benedictus qui venit in nomine Do- 
inini. 



h'Xl LEITUKS SPIRITUELLES 

trait mon àme et mon cœur; et c'était comme si deux 
cœurs s'unissaient d'une manière ineffable , sans inter- 
médiaire, sans ombre et sans voile. J'étais dans une 
telle langueur, que les forces me manquèrent, et un 
jeune babitant du ciel qui se trouvait auprès de moi 
riait en me regardant. « Pourquoi, lui dis-je, riez- 
vous, et ne me plaignez-vous pas? Vous voyez bien qu'un 
excès d'amour m'accable et que la vie m'abandonne. » 
Et en disant cela je tombai par terre. Je revins à moi ; 
je versai d'abondantes larmes, et je me sentis tout 
consolé. — Adieu. 

LETTRE IX 

l-R Bienheuivux écrit à un de ses amis affligé, et lui enseigne la voie 
pour arriver à la paix du cœur. 

La Vérité, mon bien cher ami, est par elle-même 
simple , claire et dégagée de toute figure matérielle ; 
mais l'homme, à cause de sa nature, ne peut, dans 
son corps mortel, la comprendre sans nuage, jusqu'à 
l'heure où, dégagée de toute corruption, son intelli- 
gence libre et pure pourra fixer le disque éclatant du 
soleil. Maintenant nous marchons comme des aveugles 
qui tâtonnent les murs, et nous ne savons comment 
et où nous pourrons trouver la Vérité ; même lorsque 
nous l'avons trouvée , nous vivons encore dans le doute 
comme celui qui cherche ce qu'il a dans la main ; 
personne n'est affranchi de cet état, car ces ténèbres 
sont les suites du péché originel. 

Je suis bien sur que vous serez heureux d'apprendre 



m BIENIJEUREUX SUSO. 443 

ce que Dieu demande de vous, pour que vous le ser- 
viez selon son bon plaisir, et que vous répondiez par- 
lai lenient à son amour. Les âmes que dévore le zèle de 
Dieu désirent souffrir la mort même pour sa gloire et 
pour connaître clairement sa sainte volonté. C'est ainsi 
qu'Abraham quitta son pays et sa parenté pour aller au 
loin et au hasard, pour se rapprocher de Dieu et se 
conformer à ses commandements : et cela n'est pas 
étonnant, parce que, dès l'origine du monde, l'amour 
divin a enflammé ses disciples, les a formés plus que ne 
le feraient le fer et la violence, au désir et à la recherche 
du bon plaisir de Dieu. Heureux, mille fois heureux 
qui le connaît, et qui, le connaissant, l'écoute et ne 
s'écarte jamais de cette voie sainte ! 

Dieu, dit un sage, est le principe de tous les prin- 
cipes, l'Essence simple et la Vérité; c'est lui qui fait 
mouvoir toutes choses, et qui reste pourtant immobile 
en lui-même ; mais il attire l'homme, comme ferait un 
ardent ami; il donne à son cœur des grâces qui Ten- 
flamment et des sentiments qui le portent vers lui ; et 
il demeure toujours en lui-même, tranquille, inébran- 
lable, comme un centre vers lequel tendent toutes les 
créatures. Pour lui , les cieux accomplissent leurs 
immenses révolutions, les cerfs courent avec rapidité, 
les vautours déploient la hardiesse de leur vol : les 
moyens sont divers , mais la fin et le but sont les 
mêmes. Ainsi les amis de Dieu se tournent vers lui et 
vont au souverain Bien par des voies différentes. Les 
uns courent à Dieu par une vie très-austère , les autres 
par l'abandon et la séparation des hommes dans la soli- 



Ukll LETTRES SPmrrUELLES 

lude ; les autres volent à lui sur les ailes de la contem- 
plation. Mais quelle est la voie la plus sûre, la plus 
avantageuse pour arriver au ciel? Nous ne le savons 
pas ; et les Écritures saintes mêmes ne sauraient nous 
l'apprendre. 

Nous connaissons avec encore moins de certitude ce 
qu'il y a de meilleur pour chacun de nous en particu- 
lier. Nous devons , comme dit l'Apôtre , essayer tout et 
tenter ce qui nous semble bon pour savoir de Dieu ce 
qu'il demande de nous, et pour arriver au repos et à 
la tranquillité de l'âme. Mais dans les choses certaines 
et incertaines, la vraie et parfaite résignation à la 
volonté d'un Dieu qui fait ce qui nous est bon et qui 
règle tout avec une infinie sagesse , délivre l'homme de 
tout accident, de tout péril, de tout dégoût, et le place 
dans un état de véritable paix. 

Je me souviens qu'un de mes amis, ayant entrepris 
une affaire pour la gloire de Dieu , répondit, lorsqu'on 
lui demanda s'il étail sûr que Dieu l'approuvât : « Je 
ne le sais pas , et je ne veux pas le savoir, parce que , si 
je le savais, j'agirais avec trop de consolation intérieure; 
j'aime mieux agir comme un mort ou comme quel- 
qu'un qui va bientôt mourir. » 

L'homme sage , pour conserver la paix , varie ses 
occupations: tantôt il rentre au fond de lui-même, 
tantôt il en sort pour vaquer aux choses extérieures ; 
mais dans les choses extérieures , il désire ardemment 
les quitter pour revenir à lui-même ^ et lorsqu'il s'oc- 
cupe de lui , il prépare son âme à accomplir 1rs choses 
extérieures selon toutes les exigences raisonnables; de 



DU BIENHEUREUX SUSO. 4/i5 

celte manière , il possède la paix, et comme le dit Jésus- 
Christ : « Il entrera , il sortira et il trouvera de bons 
« pâturages (1). » 

Je vous écris tout ceci parce que vous avez à servir 
Dieu loin de nous et dans un véritable exil ; mais de 
loin ou de près, sachez trouver Dieu et soyez tout à 
lui. J'ai connu une personne très-affligée qui se plai- 
gnait à Jésus en croix ; elle entendit le Sauveur lui 
répondre intérieurement : « Si je veux que tu ne sois 
aimé de personne, c'est pour que tu sois mon bien- 
aimé ; si je veux que tu sois méprisé et tourmenté , 
c'est pour que tu sois mon ami de cœur ; et plus les 
hommes t'abaisseront , t'humilieront et te déprécie- 
ront, plus tu seras devant moi digne d'estime et d'hon- 
neur. » — Adieu. 

LETTRE X 

A un de ses amis sur la purgation , l'illuniination et la perfection 
de l'àme sainte. 

Mon cher ami , notre Seigneur Jésus-Christ n'a point 
appelé ses serviteurs à une vie basse et ordinaire, mais 
bien à la perfection d'une sainteté sublime , puisqu'il 
a dit à ses disciples : « Soyez parfaits comme votre Père 
céleste est parfait. » Dans le Paradis, les Anges infé- 
rieurs sont purifiés, éclairés et rendus parfaits par les 
Anges supérieurs; c'est la doctrine de saint Denis 
l'Aréopagite. Et cela se fait par la splendeur qui 

(l) Et ingredietur et egredietur, et pascua inveniet. (S. Jean, x, 9.) 



/i/l6 LETTRES SPIRITUELLES 

rayonne du Soleil éternel, du Principe des essences, 
par la communication d'inspirations et de vérités nou- 
velles. Ce qui se l'ait dans le Ciel se passe aussi sur la 
terre pour les serviteurs de Dieu, qui sont aussi purifiés, 
éclairés et sanctifiés. La purification consiste à bannir 
de notre esprit toute image créée, serait-ce celle du 
premier Apôtre ou du premier Séraphin. Lliomme 
doit mourir à toute la création, et ne laisser entrer dans 
son ame aucune image, aucune l'orme de la créature, 
pour être libre de ne penser qu'au Créateur. 

A la purgation succèdent l'illumination et la clarté 
de la lumière divine ; car la Vérité est une lumière qui 
chasse les ténèbres de l'ignorance. Cette lumière arrive 
souvent sans intermédiaire, et l'ame en ressent tou- 
jours le bien-être et la joie, parce qu'elle lui apporte 
des images et des formes divines. Plus cette lumière 
est vive et abondante, plus l'homme meurt parfaitement 
aux choses vaines et fragiles de la terre et se revêt d'in- 
corruptibilité. Les choses temporelles lui deviennent 
désagréables, et il ne peut s'en occuper sans ennui et 
dégoût. 

De là vient la perfection de l'âme. Elle consiste dans 
l'union entière de nos puissances et de nos forces intel- 
lectuelles avec Dieu , auquel nous nous attachons par 
une contemplation sublime , un amour ardent et une 
délicieuse jouissance du souverain Bien, autant que le 
comporte la faiblesse de notre nature. Mais parce que 
l'àme, dans son corps fragile, ne peut jamais s'unir 
intimement au pur et souverain Bien, comme le deman- 
deraient la grandeur et la sublimité de cette alliance, elle 



DU BlElNHhUUEUX SUSO. iiUl 

doit se choisir quelques images saintes et divines qui 
puissent Tarracher à elle-même et l'élever à Dieu. 
Parmi ces images, la première est l'image et l'exemple 
de Jésus -Christ, Dieu et homme , auteur de tous les 
saints , dans lequel se trouvent la vie même , la récom- 
pense et la félicité de Tâme, Celui qui se transforme en 
l'image de Jésus-Christ arrive à contempler la gloire du 
Seigneur; et, soulevé par l'Esprit divin, il dépasse la 
lumière de sa très-douce humanité pour se transformer 
dans la clarté de son éternelle divinité. Ainsi , mon 
cher ami , plus nous fixerons les yeux sur le corps de 
Jésus- Christ, et plus nous nous conformerons à sa vie, 
plus aussi nous jouirons de Dieu , et plus sera grande 
notre béatitude dans le ciel. — Adieu. 

LETTRE XI 



.e Bienheureux exhorte une de ses filles spirituelles à graver dans son 
cœur le saint nom de Jésus. 



Ma fille bien-aimée , Dieu désire et demande que les 
âmes pures portent en elles-mêmes l'empreinte de 
notre Sauveur Jésus. N'est-il pas écrit dans le Cantique 
des Cantiques : « Portez- moi comme un cachet sur 
« votre cœur (1)? » Aussi, tout amant de la Divinité 
doit s'appliquer à entretenir son âme de quelques 
images pieuses, de quelques sentiments célestes, afin 
que son cœur soit toujours passionné et enflammé pour 
Jésus-Christ. 

(1) Pone me ut signaculum super cor tuum. ( Cant,, vin, fi.) 



IM LETTRES SPIRITUELLES 

La plus grande perfection à laquelle nous puissions 
tendre en cette \\e est certainement de nous souvenir 
continuellement de lui, de penser à lui, d'en parler 
souvent et de nous nourrir de sa vérité; de soupirer 
après lui, de tout faire pour lui, et de n'avoir d'autre 
intention que de plaire à lui seul. 

Que nos regards soient donc sans cesse fixés sur 
Dieu ; que notre cœur écoute ses exhortations, et que 
tout notre esprit, tout notre être s'applique, s'attache 
amoureusement à lui. Quand nous avons le malheur de 
l'offenser, apaisons- le par la prière; quand il nous 
éprouve par les douleurs, supportons-les avec résigna- 
tion ; quand il se cache, cherchons-le et ne nous repo- 
sons pas avant de l'avoir trouvé ; et quand nous l'aurons 
trouvé, étreignons-le si fortement, que toujours, dans 
l'action et dans le repos , dans les repas et dans le tra- 
vail, le nom de Jésus hrille sur notre cœur comme un 
bijou précieux; que notre bouche, que notre langue, 
que notre voix ne s'occupent que de Jésus. Pensons-y 
avec tant d'ardeur lorsque nous sommes éveillés, que 
nous y songions encore pendant notre sommeil , et que 
nous puissions dire avec le saint Prophète : « Dieu 
éternel î ô très-douce Sagesse! que vous êtes délicieux 
à l'âme qui vous cherche et qui ne soupire qu'après 
vous ! » 

Croyez-le bien , ma fille, ce souvenir et cette prière 
continuelle de Jésus est le couronnement de tous les 
exercices spirituels, et c'est vers ce but que doivent 
tendre tous nos efforts. Les bienheureux , dans le Ciel , 
font- ils autre chose que de contempler Dieu, l'aimer 



DU BIEINHEUREUX SUSO. Uk^ 

et le louer toujours ? Ainsi donc , plus amoureusement 
nous fixons dans nos cœurs Jésus, qui est l'éternelle 
Sagesse, plus nous le contemplons et l'embrassons de 
toutes les puissances de notre âme, plus aussi nous en 
jouirons délicieusement en cette vie et en l'autre. 
Que le souvenir de saint Paul nous encourage et nous 
anime. Ce saint apôtre portait si fortement gravé dans 
les entrailles de son affection le nom de son divin 
Maître, qu'au moment de son supplice, sa tête, séparée 
du tronc, prononça encore trois fois le nom de Jésus. 
Et saint Ignace martyr, lorsque les bourreaux lui de- 
mandaient pourquoi il prononçait sans cesse le nom 
de Jésus: « C'est, répondit-il, que je Fai gravé en 
lettres d'or sur mon cœur, w On vit après sa mort 
qu'il disait la vérité. 

Je termine ici ma lettre , et , puisque vous me de- 
mandez, ma bien douce fille , que je pose ma main sur 
l'endroit de ma poitrine où j'ai gravé le nom de Jésus 
dans ma chair, et que je vous bénisse avant de mourir, 
je ne veux pas vous refuser cette consolation. Ainsi, 
plein de confiance en la miséricorde de Jésus-Christ, 
je place ma main sur ma poitrine , et après y avoir 
imprimé la marque que Jésus y a laissée , je vous 
bénis, vous et tous mes enfants spirituels qui seront 
dévoués à Jésus et à Marie. — Adieu. 



âl) 



/j50 LETTRES SPIRITUELLES 

CONSEILS DU BIENHEUREUX SUSO A SA FILLE SPIRITUELLE 
ELISABETH STAEGLIN (i). 

Le bienheureux Suso eut pour fille spirituelle une 
religieuse dominicaine , nommée Elisabeth Staeglin. 
Elle habitait un couvent cloîtré d'Allemagne ; sa vie 
extérieure était sainte, et la beauté de son âme ressem- 
blait à celle des anges. Elle s'était donnée si parfai- 
tement à Dieu, qu'elle s'était détachée tout à coup 
des choses inutiles et des vanités qui empêchent les 
hommes de faire leur salut. Elle mettait tous ses soins 
à étudier les choses spirituelles pour mieux atteindre 
l'unique objet de ses désirs. Si elle apprenait quelques 
vérités profitables à son àme , elle les notait avec soin , 
imitant l'abeille diligente qui retire de beaucoup de 
fleurs la douceur de son miel. 

Elle reçut surtout de grandes lumières du bienheu- 
reux Suso, qui lui apprit comment il s'était renoncé et 
attaché lui-même à Dieu. Il l'éclaira et la dirigea dans 
les commencements de sa vie spirituelle. Elisabeth 
recevait des communications divines qui la troublaient 
et la charmaient à la fois , et elle demandait à son 

(l) ^ous joignons aux lettres de Suso les conseils qu'il donnait à sa 
fille spirituelle Elisabeth Staeglin. C'est cette religieuse dominicaine qui 
a écrit la Vie du Bienheureux , d'après ses pieuses confidences. Les pas- 
sages qui la regardent ont été retranchés de l'édition italienne, parce 
qu'ils nuisaient à l'unité du récit. Nous les donnons d'après les BoUan- 
distes. Rien ne nous semble plus touchant que cette affection pure et 
sainte, cette adoption en présence des anges, ces entretiens sur la Croix, 
et ces chants poétiques que le bienheureux Suso compose, et que la 
sœur Elisabeth Staeglin met en vers. 



DU BIENHEUREUX SUSO. 451 

directeur de vouloir bien Tentretenir de ces sublimes 
matières. Celui-ci lui répondit : 

« Ma fille, si c'est par ambition ou curiosité que 
vous me demandez que je vous parle de ces choses 
élevées, afln d'en pouvoir parler vous-même, je vous 
dirai en peu de mots qu'il ne faut pas trop vous en ré- 
jouir, car elles vous exposent à tomber dans de graves 
erreurs. La sainteté et la perfection ne consistent pas dans 
de belles paroles , mais dans de bonnes actions. Si vous 
me questionnez seulement pour rendre votre vie plus 
parfaite , suivez mes conseils , mettez de côté les hautes 
spéculations, et demandez des choses plus simples et plus 
utiles. Vous êtes , il me semble , encore bien jeune, bien 
peu avancée dans la vie religieuse ; il vaudrait mieux 
pour vous et pour celles qui vous ressemblent, apprendre 
les principes de la vie active', et connaître de bons et 
salutaires exemples : savoir comment tels ou tels amis 
de Dieu se sont d'abord convertis et se sont exercés sur 
la vie et la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ; 
comment ils ont été sans cesse éprouvés , et comment 
ils ont agi à l'extérieur et à l'intérieur; si Dieu les a 
conduits par les douceurs, ou par les sécheresses ; enfin, 
quand et comment ils se sont délivrés des formes et 
des images sensibles. C'est par ces enseignements que 
l'âme qui commence est excitée à la perfection et 
dirigée dans les choses du salut. Dieu peut, il est vrai, 
lui apprendre tout en un instant, mais il ne le fait pas 
ordinairement, et ce sont les épreuves, les peines et 
les combats qui doivent nous instruire. » 



m LETTRES SPIRITUELLES 

Elisabeth lui écrivit alors : 

« Mon Père, ce ne sont pas de hautes et sublimes 
paroles que je désire, c'est une vie sainte et pure, et 
je suis fermement résolue à ffiire tous mes efforts pour 
y parvenir, quels que soient les difficultés et les ennuis 
que j'y rencontre; les privations, les souffrances, la 
mort même ne sauraient m'arrêler. Mon Père , que la 
faiblesse de ma nature ne vous épouvante pas. Tout ce 
que vous me commanderez, quelque pénible que ce 
soit , je n'en serai pas effrayée, parce que j'espère en la 
grâce divine. Commencez d'abord par les petites choses, 
et menez-moi peu à peu jusqu'aux grandes, comme 
le maître d'école qui enseigne aux enfants ce qui con- 
vient à l'enfance, et leur donne ensuite des leçons de 
plus en plus sérieuses , jusqu'à ce qu'ils deviennent 
savants eux-mêmes. Je veux vous demander une grâce 
que je vous conjure de ne pas me refuser , j'en ai besoin 
pour me conduire et me soutenir dans les épreuves qui 
m'attendent. On dit que le pélican , vaincu par son 
amour, se blesse lui-même et nourrit ses petits avec 
son sang. Faites de même, nourrissez votre pauvre 
et misérable petite fdle de vos saintes instructions, et 
ne les prenez qu'en vous-même. Cette nourriture sou- 
tiendra mieux mon âme altérée , parce qu'elle goûtera 
mieux ce que vous aurez appris par expérience. » 

Le bienheureux Suso répondit : 

« Ma fille , il y a peu de temps que vous m'avez 
communiqué les hautes et sublimes pensées que vous 
aviez recueillies dans les beaux écrits du docteur Ec- 



DU BFK.MIEUREUX SUSO. 453 

card, de sainte mémoire, et vous faites bien de les con- 
server avec amour. Je m'étonne qu'après avoir goûté 
cette délicieuse liqueur, vous paraissiez désirer le breu- 
vage simple et grossier que je puis vous donner. Votre 
demande cependant me cause une joie véritable, parce 
que j'y vois votre prudence et votre zèle à vous instruire 
de tout ce qui peut conduire à une vie sainte. 

« Les commencements de tous les saints ne se res- 
semblent pas: les uns s'y prennent d'une manière , les 
autres d'une autre. Je vous indiquerai cependant les 
moyens d'entreprendre une vie meilleure. Je connais 
en Jésus -Cbrist un homme qui, pour commencer, 
purifia d'abord sa conscience par une bonne confes- 
sion ; il apporta tous ses soins à l'aveu de ses fautes, et 
déclara tous ses péchés à un prudent et sage confes- 
seur, qui , de la part de Dieu , le lava de toutes ses 
souillures. Ses péchés lui furent pardonnes comme à 
cette bienheureuse Marie-Madeleine, quand elle lava, 
avec ses gémissements et ses larmes, les saints pieds de 
Notre-Seigneur, qui lui accorda son pardon. Voilà, ma 
chère fille, le premier pas de cet homme vers Dieu. » 

Elisabeth médita ce premier conseil, et pour le sui- 
vre , elle désira ardemment avoir le bienheureux Suso 
pour confesseur, espérant devenir ainsi sa fille spiri- 
tuelle et se l'attacher en Dieu. Comme elle ne pouvait 
se confesser à lui de vive voix, elle repassa dans sa 
mémoire toute sa vie, qui était innocente et pure ; elle 
écrivit ensuite toutes les fautes qu'elle crut y trouver, 
et elle envoya cette confession au bienheureux Suso , 



UôU LETTRES SPIRITUELLES 

en lui en demandant l'absolution. Elle avait ajoute au 
bas: « Mon révérend Père, permettez à une misérable 
pécheresse de se jeter à vos pieds et de supplier voire 
cœur plein d'amour pour Dieu de la conduire à son 
divin Cœur. Souffrez que je sois et que je me dise votre 
fille en cette vie et en l'autre. » 

Le bienheureux Suso fut touché de la confiance et 
de la piété de cette religieuse. 11 s'adressa à Dieu en 
disant: « Que répondrai -je , très-doux Seigneur? La 
repousserai -je ? Je ne pourrais pas le faire pour un 
chien. Le faire serait peut-être agir contre votre gloire; 
vous êtes mon maître, et ce sont vos richesses qu'elle 
demande à moi votre serviteur? Aussi, très-doux Sei- 
gneur, je me jette à vos pieds avec elle, et je vous con- 
jure de l'exaucer. Que sa foi et sa sainte confiance re- 
çoivent leur récompense ; elle crie vers vous, souvenez- 
vous de ce que vous fîtes autrefois pour la Cananéenne. 
Très-miséricordieux Sauveur, votreinfinie bonté est trop 
connue parmi les hommes pour ne pas lui pardonner, 
lors même qu'elle aurait plus péché. Doux Jésus, jetez 
donc un regard favorable sur elle, et dites-lui une seule 
parole de consolation; dites-lui : Ma fille, prenez con- 
fiance , votre foi vous a sauvée. Que cette grâce soit 
entière et parfaite , et faites pour elle ce que je ne puis 
faire moi-même. J'ai fait ce que je pouvais faire en lui 
désirant le pardon et la rémission de tous ses péchés. » 
Le bienheureux écrivit ensuite à Elisabeth Staeglin : 

« Ma fille , ce que vous avez demandé à Dieu par 
son serviteur vous a été accordé ; apprenez qu'il en a 



DU BIENHEUREUX SUSO. 455 

reçu la révélation. Le même jour, de grand matin, 
après avoir achevé mes prières, je m'étais assis pour 
prendre un peu de repos; mes sens extérieurs s'assou- 
pirent, et j'eus plusieurs visions de la bonté divine. Je 
vis entre autres choses et je compris , par une lumière 
surnaturelle, que Dieu a donné aux Anges des joies 
ineffables, et à chacun, selon son ordre, des dons dif- 
férents, que la parole est incapable d'exprimer. Je me 
réjouissais depuis quelque temps avec les esprits cé- 
lestes de leur félicité , lorsque je vous vis vous-même , 
accompagnée de beaucoup d'Anges , vous avancer vers 
moi, vous jeter à mes genoux et appuyer votre tête sur 
mon cœur; vous êtes restée ainsi longtemps en pré- 
sence des esprits bienheureux. Je m'étonnais de votre 
hardiesse , mais vous étiez si humble et si respectueuse 
que }e vous accueillais avec bonté. Quelles grâces vous 
avez reçues, ainsi appuyée sur ce misérable cœur! vous 
le savez vous-même , et on s'en apercevait en vous; car 
lorsque vous vous êtes levée , votre visage était si calme 
et si joyeux, qu'il était facile de comprendre que Dieu 
vous avait donné et vous donnerait de grandes grâces 
par le cœur de son ministre , qu'il y trouverait sa 
gloire , et vous des consolations. » 

Le bienheureux Suso initia ensuite sa fille spirituelle 
au îîiystère de la pénitence, et lui envoya les sentences 
des saints Pères qu'il avait fait peindre sur les murs 
de son oratoire (1). Elisabeth les médita, et voulut 

(1) Nous donnons ces sentences à la suite des fEuvres du hienheureiix 
Suso. 



656 LETTRES S[>miTUELLES 

suivre la voie qui lui était indiquée. Elle se mit à ac- 
cabler son corps de privations , de haires , de cilices , 
de pointes de fer et d'autres mortifications. Le bien- 
heureux rayant appris , lui écrivit : « Ma fille , si vous 
voulez avancer dans la vie spirituelle en suivant mes 
conseils , comme vous me l'avez demandé, renoncez à 
ces austérités trop rigoureuses; elles ne conviennent ni 
à la faiblesse de votre sexe , ni à votre nature particu- 
lière. Notre Seigneur Jésus-Christ n'a pas dit : Portez 
ma Croix sur vos épaules , mais il a dit : Que chacun 
porte sa croix (1). 11 ne faut pas cherchera imiter les 
grandes pénitences des saints et les mortifications de 
votre père spirituel; faites seulement ce que la déli- 
catesse de votre corps pourra supporter, afin de triom- 
pher de vos défauts sans abréger votre vie. Ce sera une 
pratique qui vous sera bonne et profitable. 

« Si vous me demandez pourquoi j'ai fait de si rudes 
pénitences et pourquoi je ne les conseille pas aux 
autres, je vous 4'enverrai aux écrits des saints Pères. 
Quelques-uns ont mené une vie si dure et si austère 
qu'elle paraît incroyable, et qu'elle fait horreur aux 
gens délicats et efféminés de nos jours. C'est qu'on ne 
sait pas ce que l'ardeur de l'amour uni à la grâce peut 
faire souffrir pour Dieu. A l'homme qui aime ainsi, 
les choses impossibles deviennent possibles. David a 
dit : « Avec l'aide de mon Dieu , je traverserai les 
« murailles (2). » 

(1) Si quis vult post me veiiire, abneget semetipsum, et tollat crucem 
suam quotidie , et sequatiir me. ( Luc , ix , 23, ) 

(2) In Deo meo transgrediar murum. (Ps. ivii. 80.) 



DU BŒNHEUUEUX SUSO. 457 

« Nous lisons , il est vrai , dans la vie des Pères , que 
plusieurs n'ont pas pratiqué ces austérités ; tous cepen- 
dant avaient le même but. Les apôtres saint Pierre et 
saint Jean ne sont pas morts de la même manière. 
Comment expliquer ces différences? Il faut reconnaître 
que Dieu est admirable dans ses saints, et veut être 
loué selon la multitude de ses grandeurs (1). Nous 
n'avons pas tous la même nature et le même tempéra- 
ment. Ce qui est utile à l'un peut nuire à l'autre. Si 
quelqu'un n'embrasse pas les rigueurs de la pénitence j 
il ne faut pas croire qu'il ne puisse malgré cela arriver 
à la perfection ; mais aussi , les personnes molles et 
délicates ne doivent pas se permettre de condamner 
ceux qui pratiquent de grandes mortifications. Que 
chacun s'examine pour savoir ce que Dieu lui demande , 
et qu'il le fasse sans s'occuper des autres. Le plus sou- 
vent il vaut mieux pratiquer des mortifications modé- 
rées que des pénitences extraordinaires. Il est difficile 
de tenir un juste milieu , et il vaut mieux faire un peu 
moins que trop. Il arrive souvent qu'en retranchant 
beaucoup à la nature , on est ensuite obligé de beau- 
coup lui accorder. Plusieurs saints se sont livrés à ces 
pieux excès. Leurs exemples doivent profiter à ceux qui 
s'écoulent trop, ou qui sont exposés à la violence des 
passions ; mais ils ne sont pas pour vous et pour ceux 
qui vous ressemblent. Dieu a bien des sortes de croix et 
d'afflictions pour éprouver ses amis, et il me semble 
qu'il veut vous imposer un fardeau plus lourd que 

(l) Mirabilis Deus in sanctis suis. (Ps. lxvii, 36.) — Laudate eiim 
secundum multitndinem magnitudinis ejiis. (Ps. cl, 2.) 



458 LETTRES SPIRITUELLES 

celui que vous voulez prendre vous-même ; quand cette 
croix viendra, recevez-la avec patience. » 

Peu de temps après, Dieu affligea sœur Elisabeth 
de longues maladies qui l'éprouvèrent jusqu'à la fin de 
sa vie. Elle écrivit au bienheureux Suso que sa pré- 
diction s'était réalisée. Le Bienheureux lui répondit : 

« Ma très-chère fille, si Dieu s'est servi de moi pour 
vous annoncer les croix qu'il vous destinait, il m'a 
aussi cruellement éprouvé en vous; car maintenant je 
n'ai plus personne pour m'aider avec zèle et affection 
dans toutes mes entreprises, comme vous le faisiez 
lorsque vous étiez en bonne santé. J'ai prié avec fer- 
veur pour que Dieu vous guérisse, si c'était sa volonté; 
et comme je n'étais pas exaucé, je me suis presque 
fâché contre Dieu, en lui disant que je n'écrirais plus 
de livres et que je cesserais les hommages que je lui 
adressais le matin , s'il ne vous rendait pas la santé. 
Pendant ce petit orage de cœur, je me retirai dans mon 
oratoire, et j'y perdis bientôt l'usage de mes sens. Il 
me sembla voir venir à moi une troupe d'Anges qui 
chantaient un cantique céleste pour me consoler, car ils 
savaient combien mon affliction était grande. Ils me 
demandèrent pourquoi j'étais triste et pourquoi je ne 
voulais pas chanter avec eux. Je leur avouai que mon 
àme était toute troublée contre Dieu parce qu'il ne vou- 
lait pas exaucer les prières que je lui adressais pour 
vous, ils m'exhortèrent alors à me calmer, et à ne pas 
agir ainsi , parce que Dieu vous avait envoyé ces souf- 
frances pour votre plus grand bien, et que la croix 



DU BIENHEUREUX SUSO. 459 

que VOUS portiez en ce moment vous vaudrait des 
grâces précieuses en cette vie, et dans l'autre une 
magnifique récompense. Ainsi, ma fille, soyez patiente, 
et ne voyez dans cette affliction qu'un riche présent de 
la Providence divine. » 

Le Bienheureux consolait ainsi sa fille spirituelle 
dans ses épreuves, et lui apprenait de plus en plus la 
science de la Croix. Un jour elle lui demanda quelles 
afflictions étaient plus utiles à l'homme, et donnaient 
plus de gloire à Dieu. Le Bienheureux lui répondit : 

« Ma chère fille, il y a beaucoup d'afflictions qui 
purifient l'homme et le conduisent à la félicité suprême , 
s'il sait bien en user. Souvent Dieu envoie à l'homme 
de cruelles afflictions sans qu'il les ait méritées , parce 
qu'il veut éprouver sa constance , ou lui montrer qu'il 
n'est rien par lui-même. Nous en avons des exemples 
dans l'Ancien Testament : quelquefois il les lui envoie 
pour manifester sa gloire, comme nous le voyons pour 
l'aveugle -né de l'Évangile; Notre -Seigneur déclara 
qu'il était innocent, en lui rendant la vue. Quelques- 
uns sont frappés parce qu'ils l'ont mérité, comme il 
arriva au voleur crucifié avec Jésus-Christ. Le Sauveur 
lui promit la vie éternelle parce qu'il s'était converti 
à lui sur la Croix. D'autres n'ont pas mérité la peine 
qu'ils souffrent, mais il y a en eux des fautes dont 
Dieu veut les purifier. Il veut corriger leur orgueil et 
les humilier en les soumettant même à des injustices. 

« Il y a d'autres afflictions que Dieu permet par 
bonté , parce qu'elles préservent ceux qui les souffrent 



Ù60 LETTRES SPIRITUELLES 

de plus grands malheurs. Les uns font ici -bas leur 
purgatoire dans les maladies, la pauvreté et l'adversité, 
et ils évitent ainsi des peines bien plus grandes ; les 
autres sont en butte aux persécutions des méchants , et 
Dieu leur épargne à l'heure de leur mort les derniers 
assauts des démons. D'autres enfin sont tourmentés 
par des passions violentes. 

« Il y a aussi des afflictions stériles que souffrent 
ceux qui poursuivent les choses de ce monde; ils se 
fatiguent et se torturent pour mériter les supplices de 
l'Enfer. Ce triste spectacle doit aider les bons à sup- 
porter leurs peines. Souvent Dieu appelle intérieure- 
ment des âmes h son intimité , mais elles lui résistent 
par leur négligence et leurs fautes. Alors Dieu les pour- 
suit par des afflictions, alin que de quelque côté qu'elles 
veuillent fuir, elles rencontrent l'adversité ; toutes les 
joies du monde sont mêlées pour elles d'amertume, 
et Dieu les presse si bien , qu'elles ne peuvent lui 
échapper. 

«Enfin, vous trouverez des personnes qui n'éprouvent 
aucun malheur, mais qui se forgent à plaisir des peines 
avec des riens. Un jour, quelqu'un qui était grande- 
ment affligé passait devant la maison d'une femme 
qu'il entendit pleurer et se lamenter d'une manière 
extraordinaire. Il entra pour la consoler, et lui demanda 
la cause de son chagrin. Elle lui répondit qu'elle avait 
perdu une aiguille, et qu'elle ne pouvait la retrouver ; 
il sortit aussitôt en se disant à lui-même : « Pauvre 
femme, si tu avais à porter une seule de mes peines, 
tu ne pleurerais pas ton aiguille perdue. » 



DU BIENHEUREUX SUSO. Ziôl 

« Ma fille , la plus excellente et la plus utile croix , 
c'est l'affliction que Dieu le Père imposa à son Fils, et 
qu'il donne encore à ses plus chers amis. Personne 
n'est exempt de péché , comme notre Seigneur Jésus- 
Christ , et il s'est montré dans sa Passion doux et patient 
comme une brebis environnée de loups. Dieu aussi 
envoie des afflictions cruelles à ses meilleurs amis, 
afin que nous, qui sommes impatients, nous appre- 
nions par leurs exemples à souffrir avec patience, à 
triompher par la douceur et à changer le mal en bien. 
Ma fille , méditez ces choses attentivement, et supportez 
vos afflictions sans impatience et avec joie. Car, de quel- 
que côté que vienne l'affliction, elle peut être utile et 
profitable à l'homme, s'il sait bien la recevoir des 
mains de Dieu, la rapporter à lui et la surmonter 
par lui. » 



Le bienheureux Suso avait fait peindre dans son 
oratoire le nom de Jésus, et l'avait entouré de belles 
sentences, afin de provoquer les cœurs à l'amour de 
Dieu. Il avait fait peindre aussi, pour la consolation 
des affligés , un arbre portant des roses qui représen- 
taient leurs afflictions passagères , et un autre arbre 
qui expliquait, par des passages des saintes Ecritures, 
la différence de l'amour divin et de l'amour profane. 
Ces inscriptions étaient en latin ; sa fille spirituelle les 
traduisit en allemand et en vers pour les rendre plus 
faciles à retenir. 



h6'2 LETTRES SPIRITUELLES 

Plaintes de l'homme affligé. — Mon cœur ignore 
la joie , et je suis accablé de douleur ; hélas ! pourquoi 
faut-il souffrir, renoncera ma volonté et travailler jour 
et nuit pour l'amour de Dieu? Hélas! on m'a ravi 
l'honneur, et tout le monde me repousse. Les chiens 
enragés me déchirent, et la langue des médisants 
empoisonne ma vie. Qui pourra dire ce que j'ai souf- 
fert? Dieu lui-même me frappe et m'achève; il m'a 
oublié , moi qui suis dans de si grandes angoisses. 
Est-il étonnant que Dieu ait si peu d'amis, quand il 
a si peu pilié des siens ? 

La Sagesse éternelle. — L'homme peut-il mériter 
sans peine , et ne doit-il pas souffrir s'il veut être l'ami 
de Dieu ? Les adversités conduisent à lui. Je lui jetterai 
donc des roses et je lui donnerai des croix. Contemplez 
le triomphe des martyrs qui ont répandu leur sang par 
amour. Courage, vaillants chevaliers; que nulle afflic- 
tion ne vous arrête ; le moyen de vaincre , c'est de 
penser à l'éternité. Soldats de Jésus- Christ, soyez 
invincibles, et songez qu'un homme sans cœur sera 
toujours sans gloire. 

L'amour profane. — On dit bien des choses de 
l'amour; pour moi, je veux aimer le corps. Quoi de 
plus doux et de plus agréable aux sens que les bons 
vins et les festins délicieux ! 

L'amour divin. — chair corrompue , que ta part 
est pauvre et méprisable! Les fous, les insensés veulent 
goûter tes plaisirs, mais les sages les abhorrent. 



DU BIENHEUREUX SUSO. Zl63 

L'amour profane. — Avoir des amis, des hon- 
neurs, des richesses, c'est le doux rêve du monde. 
Ceux qui ont ces biens sont toujours estimés ; comment 
ne pas les désirer? 

L'amour divin. — La sagesse du monde , ses ri- 
chesses , ses honneurs abusent bien des hommes , et 
tous ces trésors qui passent perdent leurs âmes ; il faut, 
donc les fuir et se donner à Dieu. 

L'amour profane. — Rien n'est plus aimable que 
la beauté et le doux regard des femmes ; les éviter et 
les fuir est trop pénible; mieux vaudrait la mort. 

L'amour divin. — Qui peut dire combien la beauté 
des femmes a fait de victimes? 11 n'y a pas de prudence 
et de force qui puissent y résister ; la fuite est le seul 
moyen de vaincre. Celui qui veut plaire aux femmes doit 
beaucoup souffrir, et il ne peut rien obtenir sans peines. 
Que ces malheureux y pensent, qu'ils deviennent sages ; 
courte joie et longue douleur, c'est le partage de l'a- 
mour coupable. 

La Sagesse engendrée du Père, c'est le Verbe éternel 
en Dieu. Sa nature, son essence est simple et incom- 
préhensible. Tous les cœurs y aspirent, mais personne 
ne peut en parler. Elle surpasse la beauté du soleil et 
la beauté des étoiles ; elle repose au fond de l'âme , 
et l'âme pure l'embrasse mille fois. Elle ne souffre pas 
que le cœur de l'homme se donne à une autre qu'à 
elle. Il faut donc se livrer tout entier à son amour, et 
la prendre pour épouse ; elle n'a pas sa pareille au 
monde, et la posséder, c'est posséder le Ciel. 



U6U LETTRES SPIRITUELLES DU BIENHEUREUX SUSO. 

LE NOM DE JÉSUS. 

Jésus, au fond de nos âmes, est le plus doux, le 
plus fidèle des amis. Le nom de Jésus est un rempart 
que rien ne peut renverser. Il n'y a pas de perle et 
d'ornement comparables au saint nom de Jésus. On 
dirait les sons d'une harpe harmonieuse , quand on 
prononce le nom de Jésus. très-doux Jésus, pour 
l'honneur de votre nom , oubliez mes péchés. Jésus a 
blessé mon cœur, c'est une preuve qu'il est vainqueur; 
ô Jésus , mon doux Seigneur, soyez ma paix et mon 
refuge. Que le Seigneur Jésus me bénisse maintenant 
et à l'heure de ma mort ! Ainsi soit-il. 



MÉDITATIONS 



PENDANT LES TROIS HEURES D'AGOME DE JÉSDS-CnRIST 

SUR LA CROIX 



1" très-miséricordieux Jésus, rappelez- vous pour 
moi celle sueur de sang que fit couler en si grande 
abondance, de loules vos veines, l'angoisse inexpri- 
mable de votre cœur, pendant votre prière au jardin 
de Getbsémani ; 

2" Rappelez- vous et redites-moi cette injuste arres- 
tation , les liens dont vous cliargèrent ceux qui vous 
conduisaient avec tant de violence, dans les premiers 
instants de votre douloureuse Passion ; 

3" N'oubliez pas, ô bon Jésus, cette nuit dans la- 
quelle vous avez été pour moi si maltraité, lorsqu'on 
vous frappait impitoyablement, lorsqu'on vous cra- 
chait au visage, lorsqu'on vous accablait d'injures et 
qu'on vous bandait les yeux ; 

4" Et, le matin, lorsqu'en présence de Caïphe, vous 
avez été déclaré coupable et digne de mort; 

^^ Souvenez-vous, ô très-aimable Jésus, de votre 
pauvre Mère, dont le cœur virginal était déchiré en 
vous voyant frappé au visage, et si odieusement ou- 
tragé ; 

6° Rappelez-vous cette comparution devant Pilate , 
ces fausses accusations , et votre injuste condamnation ; 

50 



466 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

7° Dites-moi, .0 mon Jésus, ce que faisait votre 
éternelle Sagesse, lorsque vous étiez tourné en ridicule 
par Ilérode, revêtu d'une robe blanche et regardé 
comme un fou ; 

8" Lorsque, attaché à la colonne , votre corps délicat 
était frappé de verges, brisé, déchiré, mis en lambeaux 
par des fouets insatiables ; 

9" Et lorsque votre tête adorable était percée par 
des épines aiguës, et que le sang découlait de mille 
endroits et inondait votre beau visage; 

10° Racontez à mon cœur, tiès-doux et très-patient 
Agneau, avec quelle humilité et quel amour vous avez 
entendu votre sentence; avec quelle joie vous avez 
pris la Croix sur vos épaules, et au milieu de (piels 
affronts vous avez été conduit au lieu de votre sup- 
plice. 

Prière. — mon Jésus, éclat de la lumière, Sa- 
gesse du Père, et seule espérance de mon âme, en 
vous rappelant votre Passion, ne m'oubliez pas; je vis 
combattu, éprouvé de mille manières et accablé de 
peines intérieures. Délivrez-moi des liens de mes pé- 
chés. Que vos blessures détruisent ma honte, qu'elles 
guérissent mes plaies. Défendez-moi , je vous en con- 
jure, contre l'amour du monde, contre les ruses du 
démon , contre les occasions et les inclinations que 
j'aurais à faire le mal. Enseignez-moi à vivre avec rai- 
son et sagesse ; que la douleur de votre tête ensanglan- 
tée éclaire mon esprit , fortifie mon cœur, afin que je 
vous imite dans vos souffrances et dans votre Passion, 
afin que je porte avec vous votre croix ; et au terme 



DE JÉSUS-CHRIST. Z|67 

(le ma vie , lorsque je rendrai le dernier soupir, soyez 
pour moi un juge plein de miséricorde. Ainsi soit-il. 



1° mon très -doux Jésus, rappelez -vous le mo- 
ment où vous fûtes élevé sur l'arbre ignominieux de la 
Croix , lorsque vos yeux , si calmes et si brillants , per- 
dirent leur beauté et leur éclat ; 

2** Lorsque vos oreilles divines se remplirent d'in- 
jures , de moqueries et de blasphèmes ; 

3° Lorsque votre odorat très-pur fut assailli d'infectes 
odeurs ; 

4° Jésus! n'oubliez pas surtout cette affreuse bois- 
son , composée de vinaigre et de fiel , qui abreuva de 
son amertume votre bouche , votre langue et votre 
palais ; 

5° N'oubliez pas les douloureuses blessures qui tor- 
turaient votre tact si délicat ; 

6" Souvenez-vous aussi, mon doux Jésus, comment 
votre tête sacrée , à cause de la violence du mal et du 
supplice de la Croix, fut, pendant trois heures d'agonie, 
sans soutien , sans force , dans la plus pénible position ; 

7° Combien votre cou , si blanc et si beau , fut cruel- 
lement blessé et tiraillé ; 

8° Mais, par -dessus tout, ô le plus cher, le plus 
aimable des amis, rappelez-vous comment alors votre 
visage était souillé d'ordures et de crachats , que ne 
pouvait laver tout le sang qui inondait votre figure ; 

9" Vos couleurs , si vives et si belles , avaient été 
remplacées par la pâleur de la mort ; 



/|68 MÉDITATIONS PENDANT I/AGOME 

1 0° Ah ! combien , au milieu de ces tourments cruels, 
se sont évanouies le? grâces et la beauté de tout votre 
divin corps ! 

Prière. — mon Jésus, si déchiré, si torturé,, puis- 
siez-vous, en souvenir de toutes vos douleurs, puis- 
siez-vous délivrer mes yeux des frivolités et des vanités 
du monde; mes oreilles, des fables et des conversations 
inutiles ; mon odorat, de la sensualité des odeurs; mon 
goût, des recherches de la nourriture et des choses 
superflues dans le boire et dans le manger; mon tou- 
cher, de tous les soins inutiles et de toutes les déli- 
catesses du corps ! 

Oh! quand triompherai -je de mes sens! quand 
aimerai-je véritablement la gêne et le malaise de mon 
corps! quand me mépriserai -je moi-même! quand 
mortifierai-je et foulerai-je aux pieds mes désirs et mes 
appétits sensuels, ayant en horreur les plaisirs du monde 
et de la chair ! Qui m'obtiendra de ne goûter de bon- 
heur qu'en vous seul, ô mon Jésus, qui avez souffert et 
qui êtes mort pour moi? Faites , par l'efficacité de votre 
sang , que toutes les choses visibles et corporelles me 
paraissent viles et méprisables comme elles le sont ; 
que je comprenne combien elles sont indignes de mon 
âme ; que toutes les vanités du temps ne m'inspirent 
plus que du dégoût et de Thorreur. 



1° Dites à mon cœur, ô Sauveur très-clément , quelles 
furent vos souffrances lorsqu'on perça votre main droite 
à grands coups de marteau ; 



DE JÉSUS-GHIIIST. Û69 

2** Lorsqu'on rompit les os et qu'on déchira les veines 
de votre main gauche ; 

3" Lorsqu'on étendit votre bras droit avec violence 
sur la Croix ; 

4° Lorsqu'on lit de même pour votre bras gauche ; 

5° Quelles furent vos angoisses lorsqu'on perça votre 
pied droit; 

6" Lorsqu'on vous fit souffrir le môme supplice pour 
votre pied gauche; 

7" Rappelez-vous votre défaillance, votre épuisement, 
votre agonie , 

8" Lorsque vos jambes affaiblies étaient toutes trem- 
blantes. 

9" Ah! comment oublier, ô mon Jésus consumé 
d'amour, avec quelle barbarie on cloua vos membres 
si délicats sur la Croix! 

10" Et comment votre sang brûlant coulait à flots de 
vos veines et inondait tout votre corps ! 

Prière. — Jésus, déchiré, abandonné, faites, 
par les mérites de votre inépuisable patience, que je 
sois, dans la prospérité comme dans le malheur, tou- 
jours égal, calme, immobile comme si j'étais cloué avec 
vous sur la Croix. Fixez mes puissances et mes forces 
sur la Croix, mon intelligence et ma volonté surtout, 
de sorte que je ne comprenne, que je n'aime plus que 
la Croix, et que je ne puisse jamais rechercher les af- 
fections du monde et les délices du corps ; qu'il n'y ait 
en moi aucun membre qui ne médite à sa manièie 
votre mort, et qui ne représente fidèlement votre très- 
aimable Passion, 



470 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 



1° Jésus transfiguré, rappelez-vous comment sur 
la Croix , lorsque vous n'aviez personne pour vous 
secourir, votre corps si florissant, si beau, devint 
sec, desséché, insensible, n'ayant plus que les os et 
la peau ; 

2° Rappelez-vous comment vos épaules furent cruel- 
lement écorchées par le bois grossier de la Croix ; 

3" Comment votre corps tout ensanglanté était affaissé 
sur lui-même ; 

4" Rappelez-vous toutes vos plaies, tout votre sang, 
toutes vos douleurs; 

5" Mais n'oubliez jamais, ô mon Amour crucifié , la 
charité de votre cœur si ardent; rappelez-vous avec quel 
amour, avec quel bonheur vous avez enduré pour moi 
tant de souffrances. 

Prière. — Seigneur très-clément, ranimez, for- 
tifiez mon âme par cette privation de tout secours que 
vous avez endurée, par cet abandon si sensible ; et que 
le déchirement de vos épaules sur la rude écorce de la 
Croix , fasse naître dans mon àme le calme intérieur, 
la paix du cœur et de l'esprit. Que l'affaissement de 
votre corps vers la terre soutienne la faiblesse de mon 
àme ; que vos douleurs guérissent les miennes, et que 
le feu de votre amour échauffe et embrase mon âme 
des flammes d'une ardente charité. 



r N'oubUez pas , ô Verbe de Dieu , outragé et 
bafoué, ô mon Jésus , n'oubliez pas de combien d'in- 



DE JÉSUS-GIUUS'J'. Û71 

jures, de mépris, d'affronts, de blasphèmes, vous 
accablèrent vos ennemis , lorsque vous étiez près 
d'expirer dans vos dernières douleurs. 

2" N'oubliez pas les gestes et les paroles de ceux qui 
vous insultaient. 

3° Dans les angoisses de l'agonie, ils vous estimaient 
un coupable qui mourait justement, un homme mé- 
prisable, un impie ; 

4° Ils vous regardaient comme la honte du genre 
humain ; 

5° Et vous , vous les aimiez de tout votre cœur, vous 
imploriez votre Père pour leur salut. 

6° Dites-moi , ô Jésus, si anéanti , si avili , quelle fut 
votre peine, lorsque vous avez été crucifié entre deux 
voleurs, et regardé comme le plus scélérat et le plus 
impie ? 

7° Que pensiez-vous, innocent Agneau, lorsque le 
voleur qui était crucifié à votre gauche vous condam- 
nait lui-même et vous méprisait? 

8° Mais rappelez-vous pour moi , ô Jésus , votre mi- 
séricorde infinie à l'égard du voleur crucifié à votre 
droite, lorsqu'il reconnut que vous étiez innocent et 
Dieu , lorsqu'il vous pria et vous adora ; 

9° Vous l'avez béni de vos mains transpercées; vous 
lui avez remis tous ses péchés; 

1 0° Vous lui avez promis le Paradis ; vous avez voulu 
qu'il fût avec vous dans la gloire. 

Prière. — Jésus, enseignez-moi par votre Croix 
à souffrir avec patience les injures, les calomnies, la 
honte, les affronts, le mépris de mes ennemis; faites- 



/l72 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

inoi la grâce de les aimer sincèrement et de les excuser 
toujours auprès de vous. source inépuisable de bonté, 
Jésus très-aimant, voici que j'offre votre mort inno- 
cente à votre Père éternel, pour les pécbés innom- 
brables dont j'ai souillé ma vie, et je m'unis au bon 
larron pour implorer humblement votre miséricorde. 
Souvenez-vous , souvenez-vous , je vous en prie , de 
moi dans votre royaume : ne me condamnez pas pour 
mes erreurs. Remettez-moi toutes les fautes que j'ai 
commises. Donnez-moi place dans votre Paradis. 



1° Rappelez-vous, ô Jésus, si bon et si délaissé, 
comment, sur la Croix , à votre dernière heure, vous 
avez été , par amour pour moi, abandonné de tous les 
hommes; 

2" Vos amis mêmes voulaient paraître ne vous avoir 
jamais rencontré, et vous traitaient d'étranger, d'in- 
connu ; 

3° Rappelez-vous comme vous étiez là, suspendu à 
la Croix, dépouillé de tout et anéanti ; 

4° Vous étiez si faible et si épuisé, que votre puis- 
sance infinie paraissait détruite et perdue ; 

5" Vos ennemis vous traitaient sans pitié, sans mé- 
nagement, comme une bête féroce qu'il faut dépouiller. 

6** Ah! souvenez-vous surtout, très-aimable Jésus, 
de cette douleur immense qui accablait votre cœur, en 
voyant au pied de la Croix votre pauvre Mère qui 
avait l'àme déchirée par des angoisses dont vous seul 
connaissiez l'amertume; 



DE JESUS-CHRIST. /l73 

7*^ Et VOUS voyiez ses larmes et ses gestes de dou- 
leur; 

8° Vous entendiez ses soupirs et ses cris lamentables; 

9" Et dans le moment suprême de votre mort , à cette 
heure cruelle de la séparation , vous la recommandiez 
à votre disciple , afin qu'il en prît soin et qu'il l'honorât 
comme sa mère; 

10° Vous lui donniez saint Jean pour fils, afin qu'il 
vous remplaçât dans son cœur maternel. 

Prière. — mon Jésus, modèle adorable de toutes 
les vertus, Sagesse infinie, Dieu tout-puissant, effacez 
dans mon cœur, avec votre sang, tout amour des choses 
passagères, toute affection exagérée que je puis avoir 
pour mes parents et mes amis, toute inquiétude, tout 
soin inutile et matériel. Rendez-moi ferme et courageux 
contre les démons qui me tentent, et doux envers les 
hommes qui me persécutent. Jésus si bon, si aimable, 
gravez d'une manière ineffable dans le fond de mon 
cœur votre douloureuse Passion; que votre mort illu- 
mine toutes mes prières et toutes mes œuvres; que 
j'imite les exemples de votre sainte Mère et de votre 
disciple bien-aimé. 

1° Vous , ô Marie , rappelez-vous cette douleur inex- 
primable qui vous transperça comme un glaive, lors- 
que vous voyiez votre Fils unique suspendu à la Croix, 
pâle , défiguré, dans les angoisses de la mort; 

T Lorsque vous voyiez qu'il avait besoin de vos bras, 
de votre sein, de vos soins, et que vous ne pouviez le 
secourir; 



àlh MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

3" Vierge désolée, dilcs-moi, je vous en prie, 
([uelle était votre peine, lorsque vous le voyiez s'aff.ii- 
l)lir peu à peu, et mourir; 

4° Racontez -moi une à une les larmes que vous 
répandiez alors; 

5° Lorsque, sur la Croix, il vous consolait par ses 
regards et ses paroles ; 

Q" Ah ! combien durent vous déchirer ces plaintes 
que lui causaient la soif et l'abandon de son Père ! 

7" Rappelez à mon cœur, ô Vierge très-sainte , vos 
gestes lamentables , capables d'attendrir les rochers , 

8** Lorsque vous étendiez les bras et les mains pour 
le secourir, et que vous ne le pouviez pas ; 

9° Lorsque votre corps , accablé par la douleur, per- 
dait ses forces, que vous tombiez et retombiez par 
terre ; 

10" Mais surtout, ô Marie inconsolable , révélez-moi 
le supplice que vous éprouviez , lorsque vous embras^ 
siez, en pleurant, le sang de votre Fils qui coulait en 
abondance le long de la Croix. 

Prière a Marie. — Oh! oui, Mère de toute grâce, 
Reine de la charité , que votre tendresse maternelle me 
guide dans tous les moments de ma vie ; que votre 
miséricorde toute - puissante soit ma protection et ma 
défense à mon dernier soupir; c'est là, ô Vierge très- 
clémente, l'heure pour laquelle je vous invoque nuit et 
jour; c'est pour ce moment suprême que je veux vous 
servir fidèlement toute ma vie : sa seule pensée épou- 
vante mon cœur et glace mon sang dans mes veines; 
mes prières et mes supplications cesseront alors, et je 



DE JÉSUS-GHRIST. /l75 

ne saurai plus comment demander du secours. Aussi , 
ô Marie, source inépuisable de miséricorde, je me jette 
à vos pieds en pleurant, et c'est du fond de mon cœur 
que je vous supplie de m'assister à mon dernier mo- 
ment , afin qu'aucun ennemi ne puisse me nuire. Non, 
je ne pourrai jamais désespérer, si vous voulez me 
sauver. mon unique espérance , défendez-moi alors 
de la vue des démons et de leur puissance; fortifiez- 
moi dans mon abattement; ranimez de votre doux 
regard les forces qui m'abandonneront aux approches 
de la mort ; tendez-moi la main , et recevez mon âme 
avec tendresse, afin de la présenter saine et sauve à 
mon Rédempteur et à mon juge. 



ï" Très-doux Jésus , qui êtes la joie de votre Père , 
souvenez-vous que non-seulement vous enduriez dans 
votre corps de mortelles douleurs, mais que votre âme 
aussi était dans l'abandon et la privation de toute con- 
solation humaine et divine. 

2° Vous appeliez votre Père d'une voix plaintive ; 

3" Et dans cette désolation si profonde , vous vous 
résigniez parfaitement à sa volonté; 

4"" très-bon , très-aimable Sauveur, n'oubliez pas 
cette soif brûlante que vous donnait l'abattement de 
tout votre corps et l'épuisement de tous vos membres ; 

5° Et lorsque le supplice de la soif vous faisait 
mourir, on vous offrait une éponge pleine de fiel et de 
vinaigre ; 

6° Mais surtout, ô Jésus bien-aimé, rappelez-vous 



^76 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

celle aulre soif de votre amour infini qui vous faisait 
acconij3lir T œuvre sanglante de notre Rédemption ; 

7" Lorsque vous avez dit sur la Croix : « Tout est 
consommé : Consummatum est: » 

8° Et au moment d'expirer vous recommandiez 
humblement votre esprit à Dieu ; 

9° Oui , c'est par amour pour moi qu'après tant de 
peines dans votre cœur et de tourments dans votre 
corps, vous avez séparé votre âme très -pure de son 
enveloppe mortelle. 

Prière. — Au nom de cet amour, ô très-doux Jésus, 
tenez-moi compagnie dans mes afflictions, et écoulez 
avec indulgence et miséricorde les cris de mon cœur 
désolé. Rendez ma volonté conforme à la vôtre en toute 
chose ; éteignez en moi la soif des choses temporelles 
et fugitives, allumez au contraire en mon âme une soif 
brûlante des biens spirituels et célestes. Que votre 
breuvage de tîel et de vinaigre change mes épreuves en 
douceurs et en délices; accordez- moi qu'après avoir 
soumis mes sens, je persévère dans le bien jusqu'à la 
mort, sans jamais m'écarter de votre obéissance. Au- 
jourd'hui , comme si j'étais sur le point de mourir, je 
remets mon esprit entre vos mains percées pour moi, et 
je vous supplie, ô Jésus très- clément, de le recevoir 
avec bonté et miséricorde. Assurez à mon âme, par 
votre grâce, un heureux passage à l'éternité ; que votre 
mort douloureuse donne de la valeur à mes œuvres, 
si petites et si indignes, et que, par vos mérites, je 
quitte le monde libre de toute faute et de toute peine. 



DE .lÉSUS-CfTRÎST. /|77 



l"* Rappelez -VOUS, ô Seigneur Jésus, cette lance 
cruelle qui déchira votre sein , et qui perça votre cœur 
déjà froid et sans vie ; 

2° Lorsque de cette plaie béante sortit un sang glacé ; 

3° Lorsque votre cœur blessé devint une fontaine 
d'eau vive ; 

4" Jésus, avec combien de peines et de souf- 
frances m'avez-vous racheté ! 

5" Avec quel amour et quelle miséricorde m'avez- 
vous rendu à la première liberté de votre grâce di- 
vine ! 

Prière. — tendre Jésus, changez mon pauvre 
cœur en votre cœur adorable ; que la plaie profonde do 
votre côté entr'ouvert me défende et me sauve de tous 
mes ennemis ; que l'eau vivifiante que vous avez ré- 
pandue purifie mon esprit et me lave de tous mes 
péchés. Que votre sang glacé me ranime ; qu'il donne 
sa belle couleur à mon âme , et qu'il l'embellisse de 
grâces et* de vertus. Que vos peines et vos douleurs 
attachent votre cœur au mien et me le rendent tou- 
jours aimable et favorable. Que cette sainte et amou- 
reuse joie que vous avez eue à me rendre la liberté 
précieuse du bien, triomphe de moi et force mon cœur 
à vivre toujours uni à votre cœur si aimable, si saint, 
si généreux. 



1" Vierge innocente , ô tendre Mère , ô Reine , la 
protection de affligés, le refuge des malheureux pé- 



^78 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

cbeiirs, rappelez-vous aussi l'instant où vous étiez au 
pied de la Croix et que vous voyiez votre Fils mort , 
abandonné de tous et le corps affaissé vers la terre ; 

2° Rappelez-vous avec quelle ardeur, avec quA 
amour maternel vous receviez ses bras meurtris et 
percés sur la Croix ; 

3° Avec quelle foi , quelle cbarité , vous appliquiez 
votre visage ensanglanté sur ses bras qui pendaient; 

4^ Avec quelle douloureuse tendresse vous baisiez 
ses plaies et son visage pâle et livide ; 

5" Ob ! racontez-moi , ô Marie , de combien de bles- 
sures fut alors percé votre cœur si sensible; 

6" Qui me fera entendre vos gémissements profonds 
et lamentables? 

7** Qui me fera voir aussi les larmes brûlantes et 
amères qui coulaient en abondance de vos yeux éteints? 

8° Que ne puis-je entendre vos paroles déchirantes, 
vos plaintes et vos sanglots? 

9° Que je compatis à vos douleurs, ô Marie, lorsque 
je vois votre visage, naguère si calme et si beau, et 
maintenant triste , pâle et tout obscurci des ombres de 
la mort! 

10° Et votre cœur plongé dans un tel abîme de dou- 
leurs, que rien au monde n'aurait pu lui apporter la 
moindre consolation ! 

Prière. — Mère toute clémente, au nom de tout 
ce que vous avez souffert, soyez ma protectrice, mon 
guide fidèle pendant ma vie tout entière ; fixez avec 
bonté vos regards miséricordieux sur mon âme, et 
placez-la sous l'aile tutélaire de votre Fils bien -aimé. 



DE JESUS-CriRIST. /i79 

Que voire bouche , qui embrassa tant de fois le sang 
et les plaies de Jésus-Christ, me réconcilie et me le 
rende favorable. Que les blessures cruelles de votre 
tendre cœur m'obtiennent une contrition sincère de 
tous mes péchés. Que vos profonds soupirs éveillent 
en moi un désir incessant de Dieu seul et de son bon 
plaisir. Que vos paroles déchirantes m'inspirent le 
silence de l'esprit et de la langue. Qu'elles me délivrent 
de toutes les conversations inutiles et frivoles. Que vos 
gestes, que les signes de votre douleur pénètrent d'une 
sainte gravité mon âme et mon corps , qu'ils ôtent de 
moi toute dissipation et toute légèreté. Mais surtout 
que votre cœur désolé m'enseigne à fuir, à mépriser, 
à détester tout amour terrestre et passager. 



1° splendeur éblouissante de l'éternelle Lumière , 
ô mon Jésus , lorsque je vous vois sans vie , lorsque je 
contemple votre corps glacé sur les genoux de votre 
pauvre Mère; lorsque avec elle, au pied de la Croix, 
j'embrasse et je presse sur mon cœur vos membres 
inanimés, je pleure votre mort, mais je loue et je 
bénis votre infinie charité. Éteignez en moi les flammes 
de la concupiscence et les ardeurs de mes désirs et de 
mes passions ; 

2" miroir très-pur de la Majesté suprême, combien 
vous êtes obscurci et souillé ! Que vos peines et vos 
difformités divines purifient mon âme de ses taches et 
de ses souillures ; 

3"" brillante image de la bonté de Dieu votre Pcro , 



/i80 MÉDITATIONS PENDANT L'AGONIE 

comme je vous vois méprisée, avilie, foulée aux pieds! 
mon Jésus, renouvelez par ces beautés de voire grâce 
l'image gâtée et perdue de mon âme ; 

4° Agneau , Tinnocence même , combien vous 
avez été cruellement maltraité et décbiré ! Satisfaites à 
Dieu pour moi , et sanctifiez par votre sacrifice ma vie 
inutile et coupable ; 

5" Roi des rois, Seigneur des seigneurs, comme 
vous voilà humilié, abaissé ! Je pleure tous ces affronts, 
je vous aime, je vous adore, je vous embrasse dans 
votre honte et votre mort. Lorsque viendra aussi pour 
moi la mort, recevez-moi dans les bras de votre misé- 
ricorde et de votre charité; couronnez -moi de joie et 
de gloire en m'associant h votre vie éternelle. 



A LA VIERGE MARIE 

1° très-sainte Vierge Marie, rappelez-vous la dou- 
leur inexprimable qui accabla et brisa votre cœur lors- 
qu'on prit et qu'on détacha de vos embrassements le 
corps sanglant de votre Fils ; 

2** Rappelez-vous votre tristesse lorsqu'il fallut quit- 
ter le sépulcre de Jésus , qu'on avait fermé et scellé ; 

3° Lorsque vous marchiez accablée sous le poids de 
la douleur; 

4° Lorsque vous descendiez le Calvaire en gémis- 
sant , en vous arrêtant à chaque pas pour pleurer votre 
Fils enseveli ; 

O"* Mais surtout n'oubliez pas cette constance invin- 



DE JÉSUS-CHRIS'I'. 481 

cible, cet amour inébranlable que vous avez seule 
toujours montrés à Jésus dans ses peines et dans sa 
Passion, jusqu'au moment où il se reposa enfm dans 
le tombeau. 

Prière. — Reine de mon cœur affligé, Marie, 
tendre Mère, obtenez -moi de votre Fils bien- aimé, 
qu'en vertu de sa Passion et de la part que vous y avez 
prise, je supporte et je surmonte toutes les afflictions , 
les dégoûts, les infirmités, les misères, les douleurs 
de ma vie ; que je me cache dans son tombeau , que 
j'y sois mort à toutes les affaires et à toutes les inquié- 
tudes du monde. Que cette terre soit pour moi un dou- 
loureux exil , que je n'y aie d'autre secours , d'autre 
amour, d'autre désir, d'autre vie que de pleurer Jésus- 
Christ. A lui seul mes soupirs, mes paroles, mes pen- 
sées, mes œuvres. Que je souffre toujours en lui, et 
que je le loue sans cesse jusqu'au dernier instant de 
ma vie. Obtenez-moi, ô Marie, la sagesse de l'amoui', 
une vie pleine d'œuvres saintes , et une mort de grâce 
et de salut. Ainsi soit-il. 



31 



SOLILOQUE 



LA MISERICORDE DE LA VIERGE MARIE 

PAH LE BIENHEUREUX HENRI SUSO 



a profondeur des trésors de la sagesse et de la 
« science de Dieu ! que ses jugements sont incom- 
« préhensibles, et ses voies impénétrables (l)î » Sei- 
gneur tout- puissant, mon Dieu, par combien de 
moyens surprenants et inconnus, par quelles routes 
extraordinaires vous ramenez l'àme à la vertu ! Qu'avez- 
vous pensé dans votre immuable et éternelle intelli- 
gence? qu'avez-vous décidé dans votre adorable volonté, 
lorsque vous avez créé le cbef-d'œuvre de votre sagesse, 
Marie, de toutes les créatures la plus élevée, la plus 
divine , la plus vierge , la plus pure, la plus belle, h 
plus aimable? Vous pouviez dire alors : « J'ai pour 
u vous des pensées de paix (2) ; » puisque, dans votre 
bonté infinie, vous faisiez celle de qui devait naître la 
Splendeur de la gloire, votre Fils, qui ramena à leur 
principe les créatures perdues. 

Quel pécheur aurait osé s'approcher de vous , ô Père 

(1) altitude divitiarum sapientiae et scientiae Dei! quani incompre- 
hensibilia sunt judicia ejus^ et investigabiles viae ejus! (Rom., xi, 33.) 

(2) Ego cogito super vos, ait Dominus, cogitatioues pacis. (Jérém., 

XXIX, U.) 



SOLILOQUE SUR LA MISÉRICORDE DE LA VIERGE. Û83 

céleste, s'il n'avait eu pour guide l'éternelle Sagesse, 
votre Fils bien -aimé? Mais, ô Sagesse éternelle, 
l'homme ainsi souillé pouvait- il se présenter à vous, 
qui êtes la pureté même, sans avoir pour avocate la 
Mère des miséricordes?Vous êtes véritablement homme, 
vous êtes notre frère , mais vous êtes le Seigneur tout- 
puissant, le vrai Dieu ^ le Juge sévère. Celui qui nous 
punit de nos iniquités. Aussi, lorsque la conscience 
nous tourmente et que la crainte nous assaillit, lorsque 
notre cœur est accablé sous le poids de la douleur et 
que nous ne trouvons plus aucun remède à nos maux, 
notre seule consolation est de pouvoir lever nos yeux 
vers vous, ô Reine toute-puissante du ciel ! 

Me voici donc, ô Vierge sacrée! Etoile brillante! 
Miroir éblouissant de l'éternel Soleil! Trésor caché 
de l'infinie Miséricorde ! me voici prosterné à vos pieds, 
moi , la plus misérable et la plus vile des créatures , 
pour vous saluer, en mon nom et au nom de tous les 
pécheurs pénitents. Et vous, esprits célestes, âmes 
bienheureuses, venez, descendez au centre de mon 
àme pour célébrer, comme vous le savez , comme vous 
pouvez le faire , notre Paradis bien-aimé , la source de 
tous les biens et de toutes les jouissances, la grande 
Reine du ciel et de la terre ; car moi j'en suis indigne 
et incapable. 

Amie chérie, Epouse choisie de Dieu, couronne 
précieuse de l'éternelle Sagesse , versez sur votre pauvre 
serviteur une telle abondance de lumière, qu'il puisse 
s'entretenir avec vous. Voyez mon àme, comme elle 
tremble; voyez mon corps prosterné et sans mouve- 



'M SOLILOOtJE SliK LA MFSKillCORDK 

ment , mes yeux baissés , mon visage couverl de lioiile, 
et mon cœur agité par la crainte ; votre grâce pourtant 
me console, et j'entends dire à mon âme : « lispère, 
aie contiance, parce cpie pour aimer, servir et louer 
une si grande Reine, il n'y a d'autre moyen qu'elle- 
même : elle est la médiatrice immédiate de tous les 
pécheurs auprès de son Fils ; et lors même cpie tu 
serais souillée de mille péchés, tu pourrais recourir à 
elle avec coniiance. Plus on est coupable, plus il faut 
se confier en Marie. Ainsi donc, du courage, âme 
timide; découvre tes misères à Marie, et accours avec 
joie au troue de ses miséricordes. Tes fautes et tes 
souillures ne te feront pas repousser ; car c'est Marie 
(pii te désire, qui t'appelle, qui t'invite à recourir à 
son incompréhensible bonté, w 



Marie, la dernière ressource des coupables, le 
refuge assuré des pécheurs , c'est vers vous seule que 
se lèvent nos yeux pleins de larmes , c'est vers vous que 
soupirent tous les cœurs blessés et malheureux , c'est 
en vous qu'espèrent toutes les âmes affligées. Soyez 
notre médiatrice auprès de l'éternelle Sagesse, et récon- 
ciliez-nous dans la grâce et la paix. Souvenez-vous, 
ô très-clémente Souveraine , que c'est nous , infortunés 
pécheurs, qui vous avons valu le diadème de votre 
puissance. Sans nos péchés , seriez - vous devenue 
la Mère de Dieu , l'Arche d'alliance dans laquelle fut 
déposée la manne véritable, le lieu où l'éternelle 
Sagesse a trouvé son repos? Sans notre misère, auriez- 



DK LA MKlUiK VIAilIK. /|85 

VOUS été appelée Mère de grâce et de miséricorde? Qui 
vous a faite riche? notre pauvreté. Qui vous a élevée 
au-dessus de toutes les créatures? nos vices et nos 
erreurs. 

Ainsi donc , à Marie , jetez sur mon pauvre cœur 
ces regards doux et compatissants que vous n'avez 
jamais détournés d'aucun pécheur, lors même qu'il 
était perdu et désespéré. Recevez -moi, mettez - moi 
sous votre protection , parce que c'est de vous que 
j'attends mon secours; c'est en vous seule que je place 
nion espérance. comhien d'impies, d'obstinés pé- 
cheurs avaient abandonné Jésus -Christ, renoncé au 
Ciel, renié Dieu ! Ils étaient tombés dans l'abîme du 
désespoir, mais ils se sont tournés vers vous, ô Marie; 
vous les avez reçus avec la tendresse d'une mère, et 
vous leur avez rendu la grâce de Dieu par la vertu de 
votre toute-puissante intercession. Les blasphémateurs, 
les voleurs , les assassins, en se rappelant votre charité, 
reprennent encore courage et ne désespèrent plus de 
leur salut. 

unique , admirable , infatigable consolatrice des 
pécheurs, la bonté infinie de Dieu vous a rendue chère 
à tous les malheureux, parce que votre compassion 
bienveillante ne laisse aucun atïligé sans consolation. 
Quelle est ma joie , ô ma très-douce Mère , lorsque je 
médite votre tendre charité, et combien je me sens 
ranimé!, fortifié, rempli d'espérance! lime semble que, 
dans la joie que j'éprouve , mon cœur devrait s'échapper 
de mes lèvres, comme les larmes de mes yeux, tant 
votre nom me plaît , ô Marie! C'est un rayon de miel 



m SOLILOQUE SUR LA .MISÉrJCOllDE 

({ui se fond en moi et qui ravit mon Ame. Que vous êtes 
justement appelée la Mère , la Reine de la miséricorde! 
Salut, ô Mère indulgente, ô Reine très-clémente, vous 
dont la bonté est inépuisable et sans limite. Marie , 
qu'êtes-vous donc vous-même , si votre nom seul est si 
délicieux! Non, les harpes et les meilleurs instruments 
n'ont pas de si douces harmonies que celles qu'apporte 
aux cœurs affligés le très- saint nom de Marie, la 
Vierge immaculée; que tous les peuples s'inclinent et 
s'agenouillent à ce nom sublime et divin de Marie. 



Combien de fois, ô tendre Mère, avez-vous repoussé 
les efforts des démons qui nous tentaient ! combien de 
fois les avez-vous mis en fuite ! Combien de fois , par 
votre intercession , avez-vous arrêté et adouci la sévère 
justice du juge redoutable qu'avaient irrité nos péchés! 
combien de fois avez-vous obtenu de votre divin Fils 
des grâces et des consolations ! Que faire pour recon- 
naître tant de bienfaits? comment remercier votre 
maternelle bonté? Ni les étoiles du ciel, ni la terre, 
ni les éléments , ni les anges , ni les esprits bienheu- 
reux, ne peuvent assez vous bénir, et célébrer digne- 
ment votre clémence. 

Ne devons-nous pas nous taire? Non , nous ferons 
notre possible pour vous louer, vous bénir, parce que 
nous savons bien que votre admirable humilité ne 
méprisera pas la petitesse de nos dons, et nous tiendra 
compte de notre bonne volonté. 

Que les hommes ne gémissent plus d'avoir perdu le 



DE LA VIERGE MAIUE. /l87 

Paradis lerreslre; grâce à vous, ô Marie , au lieu d'un, 
nous en avons deux. N'est-ce point un Paradis, le sein 
béni et les entrailles sacrées qui portèrent le véritabic 
arbre de vie, l'origine de toute joie, de tout bonheur, 
de tout bien? N'est-ce pas un Paradis que Jésus, qui 
ressuscite les morts , et dont les blessures sont des 
sources de miséricorde , de sagesse , de douceur, des 
fleuves d'amour infini qui arrosent et consolent toute 
la terre? Que toutes les âmes viennent se désaltérer aux 
eaux vives de Jésus et de Marie ; elles goûteront tant de 
délices , qu'elles ne pourront plus regretter le Paradis 
terrestre. 



vous, notre illustre Souveraine, vous la Reine du 
ciel et de la terre , vous êtes la porte de la miséricorde, 
toujours ouverte, jamais fermée à personne ; l'univers 
entier périrait, avant que vous refusiez votre assistance 
à qui l'implore du fond de son cœur. Aussi , le matin , 
en me levant, le soir, en me couchant, c'est vous la 
première qu'invoque mon âme , parce que je sais que 
tout ce que vos mains très-pures offriront et recom- 
manderont à Dieu , lui plaira et lui deviendra précieux, 
malgré son néant. Prenez donc mes œuvres, mes pen- 
sées , mes affections , mon corps , mon âme , toute ma 
vie : présentez-les à Dieu comme des choses qui vous 
appartiennent, et je serai heureux. 

Marie, vase d'or très-pur, toute embellie de perles 
et de saphirs , toute remplie de grâces et de vertus , et 
plus chère aux yeux de l'éternelle Sagesse que toutes 
les autres créatures ; ô bouquet ravissant de roses et de 



/j88 SOLILOOUE SUIl LA MISÉIUCOIIDK 

lis , qui répandez les plus suaves et les plus délicates 
odeurs , avec quelle joie Dieu ne conlemple-t-il pas 
votre virginité, votre humilité, votre charité, et les 
charmes de vos autres vertus! N'est-ce pas vous, ù 
Marie, qui avez vaincu l'unicorne sauvage? n'est-ce pas 
vous qui avez captivé le Roi des rois par la beauté de 
votre visage? N'en obtenez -vous pas plus de grâces 
qu'Esther n'en obtenait du cœur d'Assuérus? Votre 
beauté est incomparable, et tout ce qu'il y a de ravis- 
sant dans les créatures disparaît devant vous, comme 
un ver luisant devant la splendeur du soleil. Qui jouit 
des faveurs de Dieu, et qui peut dire, comme vous: 
Mon bien-aimé est à moi , et moi je suis à lui (1 )? Dieu 
est tout à vous , et vous toute à Dieu ; et aucune créa- 
ture ne peut troubler cet amour intime qui vous unit. 
éternelle Sagesse , doux Sauveur, écoutez votre 
Mère bien-aimée ; regardez-la et pardonnez-moi , puis- 
que c'est elle, si sainte et si bonne , que j'offre à votre 
Père et à vous. Voyez ces yeux si purs qui étaient sans 
cesse attachés à votre humanité ; reconnaissez ces joues 
si délicates et si blanches qui s'appuyaient sur votre 
divin visage, cette bouche sacrée qui vous embrassait, 
CCS mains qui vous servirent pendant tant d'années, et 
ce sein virginal qui vous allaita , vous pressa, vous ré- 
chauffa, vous endormit si souvent. mon Jésus, je 
vous rappelle toutes les fatigues et les peines qu'endura 
votre sainte Mère pendant les années de votre enfance 
et de votre jeunesse , et cette douleur immense qui l'ac- 

(1) Dilectus ineusmihi, et ego illi. (Cant., ii, 16., 



DE LA VIEKGE MAUIE. ^89 

câbla au pied de votre Croix; et au noin de tout cet 
amour, de toutes ces peines, je vous supplie que vous 
m'attachiez irrévocablement à votre cœur, et que vous 
me conserviez dans votre sainte grâce. 



SUR LES DOULEURS DE JESUS ET DE MARIE. 

Oui pourra donner à mes yeux autant de larmes 
amères qu'il faudrait de mots et de lettres pour racon- 
ter dans quel océan de douleur fut plongée l'âme de 
Marie? Reine du Ciel et de la terre, versez au moins 
dans mon cœur, pour en amollir la dureté , une de ces 
larmes brillantes que vous répandiez à ilôts au pied de 
la Croix, pendant l'agonie de votre divin Fils. Que je 
m'attendrisse , que j'éprouve , que je partage votre 
douleur; car pour comprendre la douleur, il faut 
l'éprouver et la ressentir soi-même. ma Mère , ô ma 
douce Souveraine , faites-moi , pour que j'en profite et 
que je ne l'oublie jamais , le récit lamentable de vos 
douleurs; racontez à votre serviteur vos peines et vos 
angoisses , lorsque vous avez vu l'éternelle Sagesse in- 
carnée , votre Fils bien-aimé , expirer sur la Croix. 

Marie. — Maintenant je suis heureuse dans le Ciel , 
la peine et la douleur ne peuvent m'atteindre ; mais , 
sur terre, j'étais plongée dans un océan de larmes et 
de souffrances. Mon supplice commença lorsque je vis 
mon Fils frappé, blessé , maltraité de mille manières, 
et que, la mort dans l'âme , je le suivis dans cette voie 
douloureuse qui le conduisait au sacritice de la Croix. 



UdO SOLILOQUE sua LA MISÉKIGOKDE 

Ce que je souffris alors, personne au inonde ne pourra 
jamais le comprendre. Tout ce que les hommes souf- 
frent et peuvent souffrir, n'est qu'une goutte amcre en 
comparaison des tourments qui bouleversaient mes 
entrailles maternelles et déchiraient mon àme. 

Tu sais combien l'amour enfante de douleurs. Plus 
un objet est aimable et précieux , plus sa perte devient 
affreuse et intolérable. Jamais la terre n'avait vu naître 
quelqu'un, si aimable, si cher, si aimé, si digne de 
l'éire, que mon Fils , les délices de mon cœur; il était 
tout pour moi , et j'aurais donné pour lui la terre, le 
Ciel, tout l'univers. Je ne vivais qu'en lui; comment 
ne pas mourir en le voyant mourir! J'aimais plus qu'on 
n'a jamais aimé, je souffrais aussi plus qu'on n'a ja- 
mais souffert. Son humanité si belle, si gracieuse, me 
ravissait le cœur quand je la contemplais; sa divinité 
enivrait mon àme et m'élevait à une contemplation 
sublime de la Bonté suprême. Je n'avais d'autre joie 
(|ue de penser à lui , de m'occuper de lui , de savourer 
le miel de ses paroles, et d'entendre l'harmonie de sa 
sagesse et de ses enseignements. Il était le miroir de 
mon cœur, les délices de mon âme; il était pour moi, 
le Ciel, la terre, le monde, le Paradis, le bonheur. 

Et ce Fils si cher, si précieux , je le voyais attaché 
à une croix, succombant dans les dernières angoisses 
de la mort! Oh! qui pourra jamais comprendre les 
tourments de mon âme, le supplice, l'agonie de mon 
cœur! Je le voyais abattu, et je ne pouvais le consoler; 
sanglant, et je ne pouvais le secourir; blessé, et je ne 
pouvais le panser; mourant de soif, et je ne pouvais le 



DE LA VIEKGE \IARIE. 491 

désaltérer; il avait besoin de tous les secours humains 
et divins, et je ne pouvais les lui donner. Aussi mon 
pauvre cœur se brisait dans ma poitrine , et la voix 
expirait sur mes lèvres. Je fis pourtant violence à ma 
douleur, et je dis à Jésus au milieu de ces déchire- 
ments de mon âme : mon cher Fils, miroir délicieux 
de mon cœur, où j'avais tant de consolations à fixer mes 
regards, vous voilà donc attaché à cette affreuse Croix! 
Tunique trésor de mon âme , vous qui êtes mon père, 
ma mère, tout mon bien, accordez- moi de mourir 
avec vous. Pourquoi laisser ainsi votre pauvre mère 
dans un tel abandon? Est-ce que je ne pourrais pas 
boire aussi le calice amer de votre mort? mort, que 
j'appelle, pourquoi ne viens -tu pas? Frappe -moi, 
enlève-moi , tue-moi avec mon cher Fils ; car la vie , 
quand il ne sera plus, me sera plus amère que la mort. 

Mais pendant que je me lamentais ainsi en moi- 
même et que je désirais mourir, mon Fils me consolait 
intérieurement. Ma Mère bien-aimée , me disait-il avec 
douceur, consolez-vous, consolez-vous. Il faut que le 
genre humain soit ainsi racheté. Si je meurs, c'est 
volontairement , et le troisième jour, je ressusciterai , 
et je me montrerai vivant à vous et à mes disciples. 
Soyez certaine que je ne vous abandonnerai jamais. 
Cessez vos gémissements , ô ma Mère, consolez-vous. 

Quand mon Fils me consolait ainsi et me recomman- 
dait à saint Jean , ses paroles déchiraient et pénétraient 
mon âme comme autant d'épées : ma peine était si 
grande et si visible, qu'elle attendrit la dureté de ses 
ennemis implacables; et moi, j'enlaçais la Croix , je 



!m S0ML0OUJ-: SLIl LA MISÉKICOIIDK 

baisais le sang qui coulait de ses blessures, et la pâleur 
de mon visage en était lout inondée. 

Henri. — Bonté iiiunense ! quelles furent les dou- 
leurs, les angoisses de Jésus et de Marie! Où arrêter 
mes yeux et ma pensée? Si je regarde Jésus, la plus 
belle des créatures, je le vois sur la Croix , défait, dé- 
figuré, et dans de telles souffrances que mon cœur en 
est brisé. Autour de lui sur le Calvaire , j'entends les 
cris horribles et les blasphèmes de ses ennemis ; au 
dedans de lui, il y a des luttes affreuses contre la mort. 
Ses veines sont tendues , son sang est presque tout sorti 
de son corps. 11 n'est que plaies, douleurs; il meurt 
dans l'abandon, sans qu'un ange, un homme, son 
Père ou sa Mère le console et le guérisse de ses bles- 
sures. 

Si je regarde Marie , sa pauvre Mère , je vois son àme 
accablée d'une inmiense douleur. Mille glaives trans- 
percent son cœur virginal ; jamais il n'y a eu un spec- 
tacle plus pénible , jamais n'ont retenti des cris plus 
lamentables , plus déchirants. Dans le Fils et dans la 
Mère , je trouve des misères et des angoisses incom- 
parables. La douleur de la Mère tourmente le Fils, et 
la mort du Fils tue la Mère. Le fds regarde sa Mère et 
la console ; la Mère levé les bras au ciel et demande à 
Dieu de mourir avec son Fils. 

Qui a plus souffert? qui a ressenti de plus grandes 
peines intérieures? Jésus, ô Marie , moi je ne puis 
répondre; mais que votre Père, qui frappait du haut du 
Ciel, le dise lui-même. Mère admirable, votre cœur 
si sensible pouvait-il supporter de tels tourments? 



DK LA SAINTE VIEP.GE. /j03 

Cœur virginal, Cœur si aimable, si tendre et si désolé, 
non , toute autre douleur auprès de votre douleur ne 
sera jamais qu'une ombre, qu'un songe. belle, ô nais- 
sante aurore , ce n'est pas la splendeur de la lumière 
que vous répandez, c'est le sang de l'éternelle Sagesse 
qui vous colore. Jésus si beau, si délicat, si ravis- 
sant, visage qui rayonne la grâce, front où repose la 
science infinie , vous voilà obscurcis par les couleurs 
livides de la mort ! ô corps si pur, vous voilà tout 
souillé, sans vie et attaché à la Croix! sang précieux, 
comme vous ruisselez sur le sein maternel d'où vous 
êtes sorti ! 

Venez donc, ô mères, compatir aux larmes et à la 
douleur de la Mère de Dieu; venez, ô vierges, pleurer 
le sang de Jésus qui baigne et couvre le visage de la 
première Vierge du Paradis; et vous, cœurs affliges, qui 
êtes accablés de douleurs, rappelez-vous qu'aucune dou- 
leur ne ressemble et ne peut être comparée à la douleur 
de Jésus et de Marie. Et vous, les imitateurs et les amis 
du Fils et de la Mère, ne vous étonnez pas si , en les 
contemplant, votre cœur succombe à la peine, puisque 
cette douleur de Jésus et de Marie fut si grande, que la 
nature entière y compatit; les rochers se fendirent et 
se brisèrent; la terre trembla, et le soleil fut obscurci. 



® 



EXERCICE SPIRITUEL 

DE 

L'ÉTERNELLE SAGESSE 



Notre-Seigneur Jésus-Christ révéla au frère Henri 
les exercices spirituels et les prières que doivent faire 
ceux qui désirent avancer dans Tamour de la divine 
Sagesse, aiin de bien vivre et de mourir saintement. 
Notre Bienheureux les indique ainsi : 

Quiconque désire devenir le disciple de l'éternelle 
Sagesse, qui est Jésus -Christ, doit se dépouiller de 
tout amour déréglé du monde , de la chair et de soi- 
même. Il doit choisir la Sagesse pour sa maîtresse, 
pour son épouse , et se consacrer humblement à son 
amour, à sa beauté , à sa divine lumière. 

Lorsqu'il se trouve enchaîné par des affections ter- 
restres , et qu'il lui paraît trop difficile d'aspirer à cette 
union céleste, qu'il ne se décourage pas cependant 
pour cela , mais qu'il prenne une ferme résolution de 
sacrifier dans l'occasion, et avec l'aide de Dieu, ses 
affections terrestres. C'est là le commencement de ce 
qu'il faut faire. 

Que ceux qui se sentent froids et négligents dans 
l'amour de Dieu ne se découragent pas non plus, mais 
qu'ils renouvellent souvent le choix de cette Epouse et 



EXERCICE SPIRITUEL DE L'ÉTERNELLE SAGESSE. Zi95 

la prennent humblemenl pour leur bien-aimée , dans 
de chastes et pures fiançailles ; ils serviront Dieu d'ahord 
par un sentiment de crainte, qu'ils changeront ensuite 
en un sentiment d'amour, et ils se dévoueront à la 
divine Sagesse avec ardeur en contemplant l'excellence, 
la beauté, la présence intime de cette Épouse, qui est 
la divinité de Jésus-Christ. Dieu est un esprit très- 
simple et très-pur, et l'àmeest semblable à Dieu, Mais 
ce mariage ne doit pas se faire seulement intérieure- 
ment avec l'âme, il doit se faire encore extérieurement 
par quelques actes de dévotion , secrets cependant. 

Que l'amant de la divine Sagesse se renferme dans sa 
chambre, et que, le corps étendu par terre, il récite 
trois Paler et trois Ave; qu'il s'offre , qu'il se consacre 
entièrement au bon plaisir de celle qu'il aime. Qu'il 
la supplie de vouloir bien lui donner l'anneau nuptial, 
en signe de fidélité et de mutuel amour; amour certain, 
amour pur, amour fort et tel, que ni la vie, ni la 
mort, ni aucune créature, ne pourront le troubler elle 
détruire. Qu'il récite chaque jour l'office et les heures 
de la divine Sagesse, pour demander qu'elle conserve 
son corps et son cœur toujours libres des souillures , des 
vanités , des amours, des périls, des pièges du monde, 
et qu'elle le dirige toujours dans la voie du salut. 

Quand il ira prendre ses repas, qu'il dise un Pater 
et un Ave pour les âmes du Purgatoire. En outre, 
qu'il porte secrètement sous ses vêtements le saint nom 
de Jésus, afin qu'ill'ait toujours avec lui, comme un 
préservatif contre le péché et la mort éternelle. Qu'il 
récite tous les jours en son honneur un Pater et un 



'iSG KXEUCir.K SPIKITUKL 

Ave pour la sainte Eglise et pour tout le peuple cliré- 
tien , afin que ce nom si doux soit gravé dans toutes les 
âmes. Qu'il y ajoute ces paroles : ce Que béni soit le 
« doux nom de Notre-Seigneur Jésus -Christ et de la 
« glorieuse Vierge Marie, sa Mère, dans tous les 
« siècles des siècles. Ainsi soit-il (1). » Qu'il se pros- 
terne ensuite aux pieds de Dieu le Père et qu'il dise : 
« Père tout-puissant, au nom de votre coéternelle 
« Sagesse , Jésus- Christ Notre -Seigneur , je vous 
« conjure de secourir votre Eglise affligée, et de lui 
« donner la paix, Tunion et la tranquillité, comme le 
(( demandent votre honneur suprême et votre amour. 
« Ainsi soit-il (2). » 

Qu'il célèbre plusieurs t'ois par an la fête de l'éter- 
nelle Sagesse avec tout l'amour possible. 11 peut choisir 
le premier dimanche du mois d'août, dans lequel 
l'Eglise commence son office par le livre de la Sagesse, 
et raconte aux fidèles ses louanges ; l'avant-veille de la 
Nativité, jusqu'à la nuit de Noël, pendant le temps où 
l'éternelle Sagesse daigna s'incarner en Marie et appa- 
raître au monde ; le jour de la Circoncision et le pre- 
mier jour de l'année , afin d'obtenir de l'éternelle 
Sagesse une année heureuse pour tous les hommes et 
pour l'Église; le dimanche du carnaval , pour s'exciter 
à l'amour de l'éternelle Sagesse, et protester qu'on ne 

(1) Benedictum sit dulce nomeii Domini nostri Jesu Christi, et glo- 
riosae Virginis Mariœ matris ejus, in ceternum et ultra. Amen. 

(2) Piissime Pater omnipotens, per coaeternam tibi Sapientiam tuam^, 
Dominmn nostrum Jesum Christum , obsecro ut afflictae Ecclesiae tuaB 
subvenias, eamquc ad pacem, unionem et tranquillitatem reducas, 
juxta supremnm tiiiim lionorem et beneplacitnm. Amen. 



DE L'ÉTEPiiNELLE SAGESSE. A97 

veut pas d'autres joies et d'autres consolations en cette 
vie ; le premier de mai , afin de renouveler notre fer- 
veur et notre amour pour sa beauté et ses perfections ; 
et enfin le second jour après la Commémoration des 
morts, que l'Eglise célèbre en novembre, afin de sup- 
plier Jésus- Christ de délivrer toutes les âmes qui se 
purifient et qui ont été les disciples de la divine 
Sagesse de la même manière. 

Dans ces jours , il faut faire des prières particulières 
et des bonnes œuvres pour honorer la divine Sagesse : 
on pourra réciter cent Pale?' et cent Ave Maina; mais 
qu'on ne manque pas d'honorer la vierge Marie, Mère 
de l'éternelle Sagesse , puisqu'elle veut bien nous asso- 
cier à son divin Fils dans son amour maternel. Offrons, 
chaque matin, nos œuvres à Dieu, par son intermé- 
diaire, et chaque soir confions- lui notre repos, en 
récitant en l'honneur de son cœur sacré et de ses 
entrailles bénies, qui portèrent pendant neuf mois le 
Sauveur, neuf salutations angéhques , ou bien neuf 
Salve Regina, afin qu'elle ouvre son sein miséricor- 
dieux à tous les fils de l'éternelle Sagesse et à tous les 
fidèles, dans la vie et dans la mort. 

Celui qui ne pourra faire tout cet exercice spirituel 
à cause de ses occupations ou de ses infirmités, pourra 
y suppléer en récitant seulement neuf Pater et neuf 
Ave Maria. 



52 



Zi98 EXERCICES SPIRITUEI.S DE L'ÉTERNELLE SAGESE. 



PR1I]RE 

QUE LE BIENHEUREUX ADRESSAIT TOUS LES iMATINS 
A L'ÉTERNELLE SAGESSE. 

Mon àme vous a désirée toute la nuit , et c'est du 
fond de mon cœur que je m'adresse à vous, dès le 
matin, ô sublime Sagesse. Je vous demande avec in- 
stance de me rendre digne de votre présence; c'est uni- 
quement après elle que je soupire ; qu'elle éloigne de 
nous tous les périls; qu'elle soit une source inépui- 
sable de grâces pour mon cœur, et qu'elle l'enflamme 
de votre saint amour. Me voici donc, ô doux Jésus; je 
vous salue, je me prosterne devant vous, je conjure la 
multitude des anges, qui obéissent à votre moindre 
signe , de suppléer à ma faiblesse ; et comme ils ne 
sont pas encore en assez grand nombre , que les my- 
riades d'esprits bienheureux qui entourent votre trône 
se joignent encore à eux; que toutes les créatures 
s'unissent pour vous honorer, pour vous glorifier, 
pour bénir votre saint nom, qui est notre défense, 
notre bonheur, notre salut dans tous les dangers et 
dans toutes les occasions. 



SENTENCES 

TIRÉES DES SAINTS PÈRES 



Notre Bienheureux avait trois endroits consacrés au 
silence et à la prière : la cellule, l'oratoire et le chœur; 
et lorsqu'il les quittait, surtout pour aller dans la ville, 
il était comme un lièvre hors de son gîte, que pour- 
suivraient et qu'entoureraient les chasseurs. Sur les 
murs de son oratoire était représentée la divine Sa- 
gesse avec d'autres images pieuses. On y lisait aussi 
ces maximes tirées des Saints Pères : 

La fuite du monde , le silence et la retraite sont les 
grands moyens de se sauver. La source de tout bien est 
dans le recueillement. 

La pureté du cœur donne plus de science que 
l'étude elle-même. 

Reste dans ta cellule, elle pourra tout t'apprendre. 

Gardez-vous à l'extérieur par le silence , et à l'inté- 
rieur par la pureté. 

Un poisson hors de l'eau , un religieux hors de sa 
cellule, sont en danger de mort. 

La mortification du corps, la dévotion du cœur, 
l'éloignement des hommes , produisent et conservent 
la chasteté. 



500 SENTENCES 

Ne portez jamais un vêtement par vanité. 

Le premier devoir d'un soldat est de combattre cou- 
rageusement ses vices. 

Ne vous emportez contre personne , pas même 
contre celui qui voudrait vous arracher les yeux. 

Un homme colère déplaît à Dieu, lors même qu'il 
ferait de grandes choses. 

On pèche plus en disant du mal de son prochain, 
qu'en mangeant de la viande les jours défendus. 

C'est un grand défaut de parler des vices des autres, 
et d'oublier les siens. 

Les mépris et les affronts sont nécessaires à celui 
qui vent élre parfait. 

11 faut reconnaître sa folie pour obtenir la divine 
Sagesse. 

Soyez calmes conjme des niorts, dans les choses 
heureuses ou contraires. 

Un visage pâle , un corps amaigri par la pénitence , 
une démarche humble, une conversation modeste sont 
la beauté d'un religieux. 

A un cheval fougueux, à un corps trop ardent, il 
faut retrancher la nourriture. 

Craignez le vin , c'est un poison pour l'âme. 

On ne doit point appeler religieux celui qui se plaint 
encore , et qui ne sait pas maîtriser sa colère, fuir les 
conversations inutiles et supporter les affronts. 

C'est sur Jésus-Christ, étendu et mourant sur la 
Croix, que nous devons régler toute notre vie. 

Travaillez activement à votre salut; sans cela, ni 
Dicu iii les lioîumes ne pourront vous être utiles. 



TIRÉES DIiS SAINTS PÈP.ES. 501 

Une dame demandait à saint Arsène de se souvenir 
d'elle devant Dieu. « Ce sera, lui répondit-il, pour 
lui demander de vous bannir de mes pensées. » 

H faut châtier le corps qui nous tourmente et nous 
accable de tentations. 

Ne suivons jamais notre propre volonté, et n'ensei- 
gnons rien aux autres avant de l'avoir pratiqué nous- 
mêmes. 

Les belles paroles sans les actions sont vaines. Elles 
ressemblent aux arbres qui ont beaucoup de feuilles , 
mais qui ne portent pas de fruits. 

Celui qui fréquente le monde , y reçoit nécessaire- 
ment beaucoup de blessures. 

Si vous ne pouvez rien faire dans votre cellule, res- 
tez-y au moins par amour pour Dieu. 

Celui qui vit dans la chasteté sera comblé d'hon- 
neur, et Dieu deviendra sa couronne. 

Combattre dès le principe, c'est écraser la tête du 
serpent. 

Un religieux porta une pierre dans sa bouche pen- 
dant trois ans, afin d'apprendre à se taire. 

On se repent souvent d'avoir parlé , jamais d'avoir 
gardé le silence. 

Gardez le silence jusqu'à ce qu'on vous interroge. 

Quand vous souffrez, réjouissez-vous, car Dieu ne 
vous oublie pas ; n'attribuez jamais votre maladie à 
vos jeûnes ; ceux qui ne jeûnent pas , ne sont-ils pas 
malades? Si votre corps est éprouvé par les tentations 
de la chair, réjouissez -vous, car vous pouvez imiter 
saint Paul. 



502 SEMENCES TIIIEES DES SALMS PEIŒS. 

Il y a des religieux dont le soleil n'a jamais éclairé 
le repas. 

Que le soleil ne vous voie jamais en colère. 

La discrétion mérite une des premières places parmi 
les vertus ; elle consiste à éviter les extrêmes et à con- 
server la mesure en toutes choses. 

A quoi servent les bons commencements, sans la 
persévérance ? 

Tout ce qui nuit à la pureté de l'âme , doit être évité, 
lors même qu'on y verrait l'apparence du bien. 

Toute la perfection consiste , pour l'âme, à se ren- 
fermer avec toutes ses puissances dans son centre 
unique, qui est Dieu. 



^ç- 



OFFICE 

DE 

L'ÉTERNELLE SAGESSE 

COMPOSÉ PAR LE BIEISHEUREUX SUSO. 



OFFICIUM DE iETERNA SAPIENTIA 



AD MATUllNUM. 

y. Salutem mentis et corporis. 

^. Donet nobis Jésus, Sapientia Patris. 

^. Domine, labia mea aperies. 

î^. Et os meum annuntiabit laudeni tiiam. 

f. Deus, in adjutorium meum intende. 

^. Domine, ad adjuvandum me festina. 

Gloria Patri, etc. 

Hoc dicitur ante landes et omnes horas. 

INVITATORIUM. 

.Eternae Sapientiae fontem adoremus; et pro gloria nomi- 
nis ejus jubilemus. 

Venite, exultemus Domino, jubilemus Deosalutari nostro : 
prseoccupemus faciem ejus in confessione, et in psalmis 
jubilemus ei. 

Dicitur tanium hic primus versus: 

^. ^ternae Sapientiae fontem adoremus. 

Gloria Patri, etc. — Et pro gloria nominis ejus jubi- 
lemus. 

HYMNUS. 

Jesu dulcis memoria , Nil canitur suavius , 

Dans vera cordi gaudia ; Auditur nil jucundius , 

Sed super mel et omnia , Nil cogitatur dulcius 

Ejus dulcis praesentia. Quam Jésus Dei filius. 



504 OFFICE 

Jesu, spes pœnitentibus. YËtenia Sapieiitia . 

Quam plus es petentibus ! Tibi , Patrique gloria , 

Qiiam bonus te qucerentibus ! Gum spiritu Paraclito , 

Sed quid iiiveiiientibus ! In sempiterna Scecula. Amen. 

Ps. 65. Jubilate Deo, omnis terra, psalmum dicite nomini 
ejus; * date gloriam laudi ejus. 

Dicite Deo : Quam terribilia sunt opéra tua. Domine? * in 
multitudine virtutis tuae mentientur tibi inimici tui. 

Omnis terra adoret te, et psallat tibi; * psalmum dicat 
nomini tuo. Gloria Patri, etc. 

Antiphona. — Sapientia aediiîcavit sibi domum; excidit 
columnas septem ; subdidit sibi gentes , superborum et 
sublimium colla propria virtute calcavit. 

y. Ego autem in Domino gaudebo. — i^. Et exultabo in 
Deo Jesu meo. — Pater noster. 

Benedigtio. — Jésus , Sapientia Patris , depellat cuncta 
adversantia nobis. r). Amen. 

LECTio I. ( de libro Sapientiae , cap. 6.) 

Clara est, et quae nunquam marcescit Sapientia , et facile 
videtur ab his qui diligunt eam, et invenitur ab his qui 
quaerunt illam : praeoccupat qui se concupiscunt , ut illis se 
prior ostendat. Cogitare ergo de illasensus est consummatus. 
— Tu autem , Domine , miserere nostri. ^. Deo gratias. 

^. Emitte, Domine, Sapientiam de sede magnitudinis 
tnae , ut mecum sit et mecum laboret : Ut sciam quid acce- 
ptum sit coram te omni tempore. 

^. Da mihi, Domine, sedium tuarum assistricem Sapien- 
tiam. — Ut sciam quid acceptum sit coram te omni tem- 
pore. 

Benedigtio. — vEterna Sapientia custodiat corda et cor- 
pora nostra. r). Amen. 

LEGTio II. (de libro Ecclesiastici , cap. 1.) 

Fons Sapientiae est Verbum Dei in excelsis , et ingressus 
illius mandata aeterna; Deus creavit illam in Spiritu sancto; 
et effudit illam super omnia opéra sua; et praebuit illam 
diligentibus se. ~ Tu autem, Domine, miserere nostri. 
^. Deo gratias. 

r]. Da mihi , Domine , sedium tuarum assistricem Sapien- 



DE L'ÉTERNELLE SAGESSE. S05 

tiam, et noli me reprobare a pueris tuis, * quoniam serviis 
tiius sum ego , et filins ancillae tuae. 

^. Mitte illam a sede magnitudinis tuae, ut raeciim sit et 
mecum laboret. Quoniam servus tuus sum ego , et filius an- 
cillae tuae. 

Benedictio. — Dono Sapientiae et intellectus impleat nos 
Spiritus Sanctus. r). Amen. 

LEGTio ni. (de libro Ecclesiastici, cap. 4.) 

Sapientia filiis suis vitam inspirât^ et suscipitinquirentes 
se, et prseibit in \'ia justitise; et qui illam diligit, diligil 
vitam. Qui tenuerint illam, vitam haereditabunt , etquoin- 
troibit, benedicet Deus : et eos qui diligunt illam, diligit 
Deus. — Tu autem. Domine, miserere nostri. ^, Deo gra- 
tias. 

%. Super salutem et omnem pulchritudinem dilexi Sa- 
pientiam, et proposui pro luce habere illam. * Yenerunt 
autem mihi omnia bona pariter cum illa. 

^. Dixi Sapientiae : Soror mea es; et Prudentiam vocavi 
amicam meam. — Venerunt autem mihi omnia bona pariter 
cum illa. — Gloria Patri. — Yenerunt. 

CANTICUM. 

Tu rex gloriae, * Christe. 

Tu Patris * sempiternus es Filius. 

Tu ad liberandum suscepturus hominem * non horruisti 
Yirginis uterum. 

Tu, devicto mortisaculeo , * aperuisti credentibus régna 
cœlorum. 

Tu ad dexteram Dei sedes , * in gloria Patris. 

Judex crederis * esse venturus. 

Te ergo quaesumus , famulis tuis subveni * quos pretioso 
sanguine redemisti. 

yEterna fac * cum Sanctis tuis in gloria numerari. 

Salvum fac populum tuum, Domine, * et benedic haere- 
ditati tuae. 

Et rege eos , et extoUe illos * usque in aeternum. 

Per singulos dies * benedicimus te. 

Et laudamus nomen tuum in saeculum, * et in saeculum 
saeculi. 

Dignare, Domine, die isto * sine peccato nos custodire. 



506 OFFICE 

Miserere nostri, Domine, * miserere iiostri. 
Fiat misericordia tua. Domine, super nos, * quemadmo- 
dum speravimus in te. 
In te, Domine, speravi; * non confundar in œternum. 

AD LAUDES. 

y. Salutem mentis et corporis. i^. Donel nobis Jésus Sa- 
pientia Patris. 

>. Deus, in adjutorium meum intende, r'. Domine, ad 
adjuvandum me festina. — Gloria Patri. 

Ps, 116. Laudate Dominum, omnes gentes : * laudate 
eum, omnes populi. 

Quoniam confirmata est super nos misericordia ejus,' 
et Veritas Domini manet in œternum. — Gloria Patri, etc. 

Antiphona. — Sapientia clamitat in plateis : Si quis di- 
ligit sapientiam , ad me decliuet , et eam inveniet, et eam 
cum invenerit, beatus erit, si tenueriteam. 

Capitulum (Sap. 8). — Sapientiam amavi, et exquisivi a 
juventute mea; et quœsivi illam mihi sponsam assumere . 
et amator factus sum formée illius. ^ . Deo gratias. 

HYMNUS. 

Jesu rex admirabilis , Expertus potest credere , 

Et trinmphator nobilis, Ouid sit Jesum diligere. 

Dulcedo inefifabilis , 

T«+„^ A^c.^.A^^.^.i^;r, Amor Jesu contmuus 

Totus desiderabilis. ,..,1 j 

Mihi languor assiduus, 

Nec lingua potest dicere, Mihi Jesu mellilhuis , 

Littera nec exprimere ; Fructus \itcB perpetuus. 

yEterna Sapientia, etc. 

y, Sapientia requiescit in corde ejus. 
^. Et prudentia in sermone oris illius. 

CANTICUM ZAGHARIiE. 

Benedictus Dominus Deus Israël, * quia visilavit et fecit 
redemptionem plebis suae. 

Et erexit cornu salutis nobis, * in domo David pueri sui 

Sicut locutus est per os sanctorum, * qui a saeculo sunt 
prophetarum ejus. — Gloria Patri. 

Antiphona. —Sapientia, quae ex ore Altissimi prodiisti. 



DE L'ÉTEUNELLE SAGESSE. 507 

attingens a fine usque ad finem fortiter, suaviterque dispo- 
nens omnia; veni ad docendumnos viam prudentiée. 

f. Domine, exaudi orationem meam. 

r'. Et clamor meus ad te veniat. 

ORATIO. 

Deus , qui per coaeternam tibi Sapientiam hominem, cum 
non esset, condidisti, perditumque mirabiliter reformasti, 
praesta, quaesumus, ut eamdem, corda nostra te inspirante , 
tota mente amemus, et ad te toto corde curramus. — Per 
eumdem , etc. 

AD PRIMAM. 

X. Salutem mentis et corporis, etc. 
f. Deus in adjutorium, etc. 

HYMNUS. 

Amor Jesu dulcissimus, In ore mel miriticum , 

Et vere suavissimus, In corde nectar cœlicum. 

Plus millies gratissimus , 

Quam dicere sufflcimus. ""f " ™' *"'.°« ' ^«"^'^"^ 

Amoris tui copiam; 

Jesu , decus angelicum , Da mihi per praesentiam 

In aura dulce canticum, Tuam videre gloriam. 

Mievn'à Sapientia , etc. 

Ps. 142. Auditam fac mihi mane misericordiam tuam :* 
quia in te speravi. 

Notam fac mihi viam in qua ambulem , * quia ad te levavi 
animam meam. 

Eripe me de inimicis meis, Domine; ad te confugi : *doce 
me facere voluntatem tuam , quia Deus meus es tu. 

Gloria Patri , etc. 

Antiphona. — Ego diligentes me diligo, et qui mane 
vigilaverint ad me , invenient me. 

Gapitulum. — (Sap. 7.) Sapientia vincit malitiam; attin- 
git a fine usque in finem fortiter, et disponit omnia suavi- 
ter. ^. Deo gratias. 

^. Jesu Christe, fili Dei vivi, miserere nobis. 

f. Qui sedes ad dexteram Patris. ^. Miserere nobis. — 
Gloria Patri. — Jesu Chris te, etc. 

f. Exsurge, aeterna Sapientia , adjuva nos. 



508 OFFICE 

R'. Et libéra nos propter nomen saiicliiiu tiiuin. 
t. Domine, exaudi orationem meam. 
^. Et clamor meus ad te veniat. 

ORATIO. 

Corda nostra, quœsiimus , Domine, a^ternae Sapientife 
splendor illustret; qiio mundi liujus tenebris carere valea- 
mus, et perveniamiis ad patriamclaritatisiiîternce. Perenm- 
dem, etc. 

AD TERTIAM. 

y. Salutem mentis et corporis, etc. 

HYMNUS. 

Tua , Jesu , dilectio , Desiderare nesciunt , 

Grata mentis refectio , Nisi Jesum quem sitiunt. 

Replens sine fastidio , 



Dans famem desiderio. 



Desiderotemillies; 

Mi Jesu, quando venies? 
Qui te gustant , esuriunt , Quando laetum me faciès? 
Qui bibunt , adhuc sitiunt , Me de te quando saties? 
TËterna Sapientia, elc. 

Ps. '14'2. Spiritus tuus bonus deducet me in terram re- 
ctani; * propter nomen tuum. Domine, vivificabis me in 
aequitate tua. 

Educes de tribulatione animam meam ; * et in misericordia 
tua disperdes inimicos meos. 

Et perdes omnes qui tribulant animam meam; *quoniam 
ego servus tuus sum. — Gloria Patri, etc. 

Antiphona. — Fili , concupiscens Sapientiam, conserva 
justitiam, et praebebit eam tibi Dominus. 

CAriTULUjr. — Sapientia vincit malitiam , attingit a fine 
usque ad finem fortiter, et disponit omnia suaviter. ^. Deo 
gratias. 

y. Ego autem in Domino gaudebo. r\ Et exultabo in Deo 
Jesu meo. Gloria Patri , etc. — Ego autem, etc. 

Oremus. — Deus, qui per coaeternam tibi Sapientiam ho- 
minem, cumnon esset, condidisti, perditumque mirabiliter 
reformasti : praesta, quaesumus, ut eamdem, corda nostra te 
inspirante, tota mente amemus, et ad te toto corde curra- 
mus. Per euradem. 



DE L'ÉTERNELLE SAGESSE. 509 

AD SEXTAM 

f. Salutem mentis et corporis , etc. 

HYMNUS. 

Jesu, siimma benignitas^ Mihi prorsus deficere, 

Mira cordis jucimditas , Ut illi queam vivere. 

Incomprehensa bonitas , , _• j-i 4- .-^.^ 

^ , . , . •/ JesLi mi dilectissime , 

Tua me strmiîat chantas. ^ .... 

Spes suspirantis amraae, 

Bonum mihi diligere , Te quaerunt piœ lacrymae , 

Jesu , nil ultra quaerere , Et clamor mentis inlimae , 

vEterna Sapientia , etc. 

Ps. 32. Anima nostra sustinet Dominum; * quoniam ad- 
jutor et protector noster est. 

Quia in eo laetabitur cor nostrum ; * et in nomine sancto 
ejus speravimus. 

Fiat misericordia tua, Domine, super nos; * quemadmo- 
duni speravinius in te. — Gloria Patri, etc. 

Antiphona. — Dominus possedit me in initio viarum sua- 
rum , antequam quidquam faceret a principio. 

Capitulum. — (Sap. 7). — Candor est enim lucis aeterna?, 
et spéculum sine macula divinœ majestatis, et imago boni- 
tatis illius. i^. Deo gratias. 

^. Sit nomen Domini benedictum. f. Ex hoc nunc et 
usque in saeculum. — Gloria Patri. — Sit nomen, etc. 

>". A solis ortu usque ad occasum. 

^. Laudabile nomen Domini. 

y. Domine , exaudi orationem meam. 

iÇ. Et clamor meus ad te veniat. 

ORATIO. 

Exaudi nos, omnipotens et misericors Deus ; et men- 
tibus nostris Sapientiœ tuae lumen ostende, et te super 
omnia diligere concède. Per eumdem, etc. 

AD NOiNAiM. 

Salutem mentis et corporis, etc. 



510 OFFICE 

HYMNUS. 

Quocumque loco fuero , Tune felix Jesu copula , 

Semper Jesum desidero. Sed in his parva morula. 

Quamlaetusquandoinvenero! , , • • ., 

Quam felix cum tenuero ! ^f "^1"°'' «ï"*^"'; ^"'«»' 

Qaodconcupivi, teneo; 

Tune am plexus, tune oseula , Amore Jesu langueo , 

Quae vineunt mellis poeula , Et eorde totus ardeo. 

^terna Sapientia , ele. 

Ps. 50. Cor mundum créa in me , Deus ; * et spiritum 
rectum innova in visceribus meis. 

Ne projicias me a facie tua ; * et Spiritum sanctum tuum 
ne auferas a me. 

Redde mihi la^titiam salutaris tui , * et spiritu principali 
confirma me. — Gloria Patri. 

Antiphona. — Nondum erant abyssi , et ego parturiebar ; 
quando praeparabat cœlos, aderam , cum eo cuncta com- 
ponens. 

Capitulum. — (Sap. 7). — Sapientia speciosior est sole, 
et super omnem dispositionem stellarum , luci comparata 
invenitur prior. r'. Deo gratias. 

iî. A solis ortu, usque ad occasum. f. Laudabile nomen 
Domini. — Gloria Patri. — A solis , etc. 

y. Sapientia requiescit in corde ejus; 

r). Et prudentia in sermone oris illius. 

y. Domine, exaudi orationem meam. 

^. Et clamor meus ad te veniat. 

ORATIO. 

Infunde , quaesumus , Domine , cordibus nostris lumen 
Sapientia; tuae, ut te veraciter agnoscamus, et fideliter 
diligamus. — Per eumdem. 

AD VESPERAS. 

^ . Salutem mentis et corporis, — etc. 

f. Deus in adjutorium^ — etc. 

Ps. 110. Redemptionemmisit populo suo; * mandavit in 
a^ternum testamentum suum. 

Sanctum et terribile nomen ejus: * initium sapieiili* 
timor Domini. 



DE L'ÉTERNELLE SAGESSE. 511 

Intellectus bonus omnibus facientibus eum ; * laudatio 
ejus manet in saeculum saeculi. — Gloria Patri , etc. 

Antiphona. — Omnis Sapientia a Domino Deo est, et 
cum illo fuit semper, et est ante aevum. Alléluia. 

Capitulum. -- (Sap. 8). — Sapientiam amavi et ex- 
quisivi a juventute mea : et quaesivi illam mihi sponsam 
assumere , et amator factus sum formae illius. r^ Deo 
gratias. 

HYMNUS. 

Jesu sole serenior, Tu mea gloriatio , 

Etbalsamo suavior, Jesu, mundi salvatio. 

Omni dulcore dulcior , 
Prae cimctis amabilior. 



Jésus auctor clementiœ, 
Totius spes laetitise , 
Tu mentis delectatio , Dulcoris fons et grati* , 

Amoris consummatio , Verse cordis deliciae. 

^terna Sapientia, etc. 

jr. Ego auteni in Domino gaudebo. 
^, Et exultabo in Deo Jesu meo. 

CANTIQUE DE LA SAINTE AlERdE. 

Magnificat * anima mea Dominum. 

Et exulta\'it spiritus meus * in Deo salutari meo. 

Quia respexit humilitatem ancillae suae : * ecce enim e\ 
hoc beatam me dicent omnesgenerationes. 

Quia fecit mihi magna qui potens est, * et sanctum nomen 
ejus. 

Et misericordia ejus a progenie in progenies * (imentibus 
eum. 

Fecit potentiam in brachio suo * dispersit superbos mente 
cordis sui. 

Deposuit potentesde sede, * etexaltavit humiles. 

Esurientes implevit bonis ^ * et divites dimisit inanes. 

Suscepit Israël puerum suum , * recordatus misericordi* 

SUcC. 

Sicut locutus est ad patres nostros, * Abraham, et semiiii 
ejus in saecula. 

Antiphona. — Oriens , Splendor lucis apternœ, et Sol 
justitiae, veni, et illumina sedentes in tenebris, et umbra 
mortis. Alléluia. 



512 OFFICE 

ORATIO. 

Deiis , qui per coaeteriiam tibi Sapientiam hominem , cum 
non esset, condidisti , perditumque mirabiliter reformasti, 
praesta, quaesumus , ut eamdem , corda nostra te inspirante, 
tota mente amemus , et ad te toto corde curramus. — Per 
eumdein , etc. 

AD GOMPLETORIUM. 

f. Salutem mentis et corporis, etc. 

j^. Couverte nos Deus salutaris noster. 

^. Etaverte iram tuam a nobis. 

f. Deus in adjutorium , etc. 

Ps. 12. Illumina oculos meos, ne unquam obdormiani 
in morte : * ne quando dicat inimicus meus : PraBvalui ad- 
versus eu m. 

Qui tribulant me, exsultabunt si motus fuero : * ego au- 
tem in misericordia tua speravi. 

Exultabitcor meum in salutari tuo; cantabo Domino qui 
bona tribuit mihi : * et psallam nomini Domini altissimi. 
— Gloria Patri , etc. 

Antiphona. — Ego in altissimis habito, et thronus meus 
in columna nubis. Alléluia. 

Gapitulum. -— (Sap. 8). — Sobrietatem Sapientia doceî, 
et justitiam, et veritatem, quibus nihil utilius est in'vila 
hominibus. r\ Deo gratias. 

y. In pace in idipsum^ * dormiam et requiescam. r). Si 
dedero somnum oculis meis, et palpebris meis dormitatio- 
nem. — Dormiam. — Gloria Patri. — In pace , etc. 

HYMNUS. 

In pace Jésus imperat , Jésus plebem laetificat , 

Omnem qui sensum superat; Et nos Deo pacificat. 

Hune mea mens desiderat. , , ^^ , ,.., 

Et iUo frui properat. ^^^"^ f^ P^"^«" '^t',' 

^ ^ Cœlcste regnum subnt : 

Te cœli chorus praedicat, Cor meum a me transiit, 

Et tuas laudes replicat , Post Jesum simul abiit. 

^terna Sapientia , etc. 

j^. In pace factus est locus ejus. 

R'. Et habitatio ejus in Sion. 



DE L'ÉTERINELLE SAGESSE. 513 

GANTIGUM SIMEONIS. 

Nunc dimittis servum tiiuiPi , Domine , * secundum ver- 
biim timni , in pace. 

Quia viderunt ocu1i mei * saiutare tuum, 

Quod parasti * ante facieni omnium populorum , 

Lumen ad revelationem gentium, * et gloriam plebis luse 
Israël. — Gloria Palri, etc. 

Antiphona. — Rex gloriose inter sanctos tuos, qui 
semper es laudabilis , et tamen ineflabilis ; tu in nobis es ^ 
Domine^ et nomen sanctum tuum invocatum est super 
nos; ne derelinquas nos^ Deus noster, et in die judicii 
nos collocare digneris inter sanctos et electos tuos, Rex 
benedicte. 

f. Domine , exaudi orationem meam. 

tù. El clamor meus ad le veniat. 

ORATIO. 

Fragilitatem nostram, quaesumus, Domine, propilius 
respice , et saporem nobis aeternae Sapientiœ benignus in- 
funde : ut, ejus dulcedine melliflua praegustata , omnia ler- 
renavaleamus despicere, et libi summo bono, ardenti desi- 
derio jugiter adliaerere. Per eumdem Dominum nostrum 
Jesum Ghristum Filium tuum, qui lecum vivit et régnât in 
unitate Spirilus Sancti Deus, per omnia saecula sa^culorum. 
Amen. 

f. Domine , exaudi orationem meam , 

^. Et clamor meus ad te veniat. 

^. Benedicamus Domino. 

^. Deogratias. 

yElerna Sapienlia custodiat corda et corpora nostra. 
Ri. Amen. 



ÙO 



51Z| OFFICE 



OFFICE DE LA SAGESSE ÉTERNELLE 



MATINES. 



f. Que le salut de l'âme et du corps. 
^. Nous soit donné par Jésus, la Sagesse du Père. 
f. Seigneur, ou\rez mes lèvres. 
^. Et ma bouche annoncera vos louanges. 
f. Mon Dieu , venez à moi. 
^. Seigneur, hàtez-vous de me secourir. 
Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, maintenant et 
toujours , et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. 

INVITATOIRE. 

Adorons ]a source de l'éternelle Sagesse, et célébrons la 
gloire de son nom . 

Venez , réjouissons-nous dans le Seigneur, rendons gloire 
à Dieu, notre salut. Chantons ses louanges en sa présence, 
et adressons-lui nos cantiques. 

Adorons la source de l'éternelle Sagesse, et célébrons la 
gloire de son nom. 

Gloire au Père, au Fils, et au Saint-Esprit. — Célé- 
brons la gloire de son nom. 

HYMNE. 

Jésus , votre doux souvenir donne au cœur les joies véri- 
tables , mais combien y est préférable au miel et à tout 
votre douce présence ! 

Rien n'est plus suave à chanter, rien n'est plus agréable 
à entendre, rien n'est plus doux à penser que Jésus, le Fils 
de Dieu. 

Jésus, espérance de ceux qui se repentent, que vous êtes 
bon pour ceux qui vous invoquent, bon pour ceux qui vous 
cherchent! mais que nêtes-vous pas pour ceux qui vous 
trouvent ! 

Gloire à vous , éternelle Sagesse , au Père, et à l'Esprit 
consolateur dans tous les siècles. Ainsi soit-il. 

Ps. 65. Que Imite la terre rende hommage à Dieu, que 



DE L'ÉTERJNELLE SAGESSE. 515 

VOS chants célèbrent son nom, et que vos louanges publient 
sa gloire. 

Dites à Dieu: Que vos œuvres sont terribles, Seigneur: la 
grandeur de votre puissance confondra vos ennemis. 

Que toute la terre vous adore, qu'elle chante des can- 
tiques en rhonneur de votre nom. 

Gloire au Père, etc. 

Antienne. — La Sagesse s'est bâti une demeure, elle a taillé 
sept colonnes; elle s'est soumis les nations, et elle a écrasé 
par sa vertu le front des superbes et des puissants. 

T^. Je me réjouirai dans le Seigneur. — i^. Et je tressail- 
lirai de joie en Jésus, mon Dieu. 

Notre Père , etc. 

Bénédiction. — Que Jésus , la Sagesse du Père, repousse 
tout ce qui nous combat. r\ Ainsi soit-il. 

LEÇON I. 

La Sagesse brille et ne se flétrit jamais. Ceux qui l'aiment 
la voient facilement, et ceux qui la cherchent la trouvent. 
Elle prévient ceux qui la désirent, et elle se présente à eux 
la première. Il faut s'occuper d'elle pour être parfait. Et 
vous, Seigneur, ayez pitié de nous. 

ïj/'. Rendons grâces à Dieu. 

RÎ. Seigneur, envoyez la Sagesse du trône de votre gran- 
deur, pour qu'elle soit et qu'elle travaille avec moi , pour 
qu'elle m'apprenne ce qui vous est toujours agréable. 

f. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse qui assiste à vos 
conseils. — i^. Pour qu'elle m'apprenne ce qui vous est 
toujours agréable. 

BÉNÉDICTION. — Que l'éternelle Sagesse garde nos cœurs 
et nos corps. Ainsi soit-il. 

LEÇON II. 

La source de la Sagesse est le Verbe de Dieu au plus haut 
des cieux , et ses sentiers sont ses commandements éter- 
nels. Dieu l'a créée dans l'Esprit saint, et il l'a répandue sur 
tous ses ouvrages, et il l'a offerte à tous ceux qui l'aiment. 
Et vous, Seigneur, ayez pitié de nous. 

^. Rendons grâces à Dieu. 

R'. Donnez-moi , Seigneur, la Sagesse qui assiste à vos 



516 OFFICE 

conseils, et ne me séparez pas de vos enfants, car je suis 
votre serviteur et le fils de votre servante. 

f. Envoyez-la du trône de votre grandeur, pour qu'elle soit 
et qu'elle travaille avec moi. Car je suis votre serviteur et le 
fils de votre servante. 

BÉNÉDICTION. — Que le Saint-Esprit nous remplisse du don 
de sagesse et d'intelligence. 

LEÇON III. 

La Sagesse donne la vie à ses enfants ; elle protège ceux 
qui la cherchent, et les guide dans la voie de la justice. 
Celui qui l'aime, aime la vie; celui qui la possède, possède 
la vie ; et partout où elle sera , sera la bénédiction de Dieu ; 
tous ceux qui l'aiment sont les bien-aimés de Dieu. Et vous. 
Seigneur, ayez pitié de nous. 

r\ Rendons grâces à Dieu. 

^, J'ai aimé la Sagesse plus que la santé et que la beauté. 
Je l'ai choisie pour ma lumière, car tous les biens me sont 
venus avec elle. 

f. J'ai dit à la Sagesse : Vous êtes ma sœur, et j'ai appelé 
la Prudence mon amie , car tous les biens me sont venus avec 
elle. — Gloire au Père , etc. Car tous les biens , etc. 

CANTIQUE. 

Christ , vous êtes le roi de gloire ! 

Vous êtes le Fils éternel du Père. 

Pour sauver l'homme, vous n'avez pas méprisé le sein 
d'une vierge. 

En triomphant de la mort , vous avez ouvert aux fidèles 
le royaume des cieux. 

Vous êtes assis à la droite de Dieu, dans la gloire du Père. 

Oui, vous viendrez nous juger; secourez donc vos servi- 
teurs , que vous avez rachetés de votre sang précieux. 

Qu'ils soient au nombre de vos saints dans la gloire. 

Sauvez votre peuple , Seigneur, et bénissez votre héritage. 

Conduisez vos enfants, et soutenez-les jusqu'à l'éternité, 

Chaque jour, nous vous bénissons. 

Et nous louons votre nom à jamais, dans les siècles des 
siècles. 

Daignez, Seigneur, pendant ce jour, nous conserver sans 
péché. 



DE I/ETER^ELLt: SAItESSE. 517 

Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pilié de nous. 

Seigneur, que votre miséricorde se répande sur nous , 
selon l'espérance que nous avons en vous. 

Seigneur, j'ai mis mon espérance en vous, je ne serai 
jamais confondu. 

LAUDES. 

f. Que le salut de l'âme et du corps . 

^. Nous soit donné par Jésus, la Sagesse du Père. 

f. Mon Dieu, venez à mon secours! 

^. Seigneur, hâtez-vous de me secourir. 

Gloire au Père , etc. 

Ps. 116. Nations, louez le Seigneur ; que tous les peu- 
ples louent le Seigneur , 

Car sa miséricorde a éclaté sur nous, et la vérité du Sei- 
gneur demeure éternellement.— Gloire au Père, etc. 

AxNTiENNE. — La Sagesse crie sur les places publiques : Si 
quelqu'un aime la Sagesse qu'il vienne à moi, et il la trou- 
vera; et quand il l'aura trouvée, il sera heureux s'il la con- 
serve. 

Capitule. — J'ai aimé la Sagesse, et je l'ai cherchée dès ma 
jeunesse. J'ai désiré la prendre pour épouse, et je me suis 
passionné pour sa beauté. — Grâces à Dieu . 

HYMNE. 

Jésus, roi magnifique , noble triomphateur, douceur inef- 
fable, objet de tous mes désirs. 

La parole ne peut dire, l'écriture ne peut rendre, l'expé - 
rience peut seule apprendre ce que c'est qu'aimer Jésus. 

Jésus , amour éternel , qui me fait languir toujours , 
Jésus doux comme le miel , vous êtes le vrai fruit de vie. 

Gloire à vous, éternelle Sagesse, etc. 

f. La Sagesse repose dans son cœur. 

^. Et la prudence dans les paroles de sa bouche. 

CANTIQUE. 

Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël ! il est venu visiter 
et racheter son peuple. 

Il a fait naître notre salut dans la maison de David , son 
serviteur. 

Il l'avait dit par la bouche des saints qui sont ses pro- 
phètes depuis des siècles. — Gloire au Père. 



518 OFFICE 

Antienne. — Sagesse, qui e'tcs sortie de la bouche du 
Très-Haut, vous atteiguez d'uue extrémité à l'autre par 
votre puissance, et vous disposez tout avec douceur; venez 
nous apprendre la voie de la prudence. 
y. Seigneur^ écoutez ma prière, 
Rî. Et que mes cris parviennent jusqu'à vous. 

ORAISON. 

Dieu , qui , par votre coéternelle Sagesse , avez tiré 
l'homme du néant et l'avez admirablement relevé de sa 
chute, faites, nous vous en conjurons, que, dociles à vos 
inspirations, nous aimions de toute notre âme la Sagesse, 
et que nous courions à vous de tout notre cœur. Par le même 
Jésus-Christ Notre-Seigneur. 

PRIME. 

Que le salut de notre âme . etc. 

Mon Dieu , venez, etc. Gloire au Père. 

HYMNE. 

Jésus, mon doux amour, mes délices véritables, vous êtes 
mille fois plus aimable que nous ne pourrons jamais le dire. 

Jésus , la joie des anges, vous êtes un doux cantique pour 
l'oreille, un miel délicieux pour la bouche , un nectar céleste 
pour le cœur. 

Mon bon Jésus , que j'éprouve l'abondance de votre amour, 
et faites-moi jouir de votre présence et de votre gloire. 

Gloire à vous, éternelle Sagesse , etc. 

Ps U2. Que j'entende dès l'aurore la voix de votre mi- 
séricorde , car mon espérance est en vous. 

Montrez-moi la route que je dois suivre, car c'est vers 
vous que mon âme veut aller. 

Délivrez-moi de mes ennemis , Seigneur, vous êtes mon 
refuge ; apprenez-moi à faire votre volonté , car vous êtes 
mon Dieu. — Gloire au Père, etc. 

Antienne. — J'aime ceux qui m'aiment , et ceux qui veil- 
leront pour moi le matin me trouveront. 

Capitule. — La Sagesse triomphe des méchants; elle atteint 
d'une extrémité â l'autre par sa puissance , et elle dispose 
tout avec douceur, r!. Grâces à Dieu. 

^. Jésus , Fils du Dieu vivant , ayez pitié de nous. 



DE I;ÉTEI\NFJ.LE SAf.ESSE. 519 

i. Jésus ^ vous qui êtes assis à la droite du Père, ayez 
pitié de nous. 

Gloire au Père. — Jésus, Fils du Dieu vivant, ayez pitié 
de nous. 

y. Levez-vous, éternelle Sagesse, secourez-nous. 
^. Et délivrez- nous , à cause de votre saint nom. 

^. Seigneur, exaucez-nous. 

rI Et que nos cris parviennent jusqu'à vous. 

ORAISON. 

Nous vous en conjurons, Seigneur, que la splendeur de 
réternelle Sagesse éclaire nos cœurs , pour que nous puis- 
sions éviter les ténèbres de ce monde, et parvenir à la 
patrie de l'éternelle clarté. Par le même J.-C. N.-S. 

TIERCE. 

Que le salut de l'âme et du corps , etc. 

HYMNE. 

Votre amour, Jésus, est pour l'âme une douce nourriture, 
qui la rassasie sans dégoût, et lui donne la faim du désir. 

Ceux que vous nourrissez ont faim , ceux que vous désal- 
térez ont soif; ils ne savent désirer que Jésus, l'objet de 
leur amour. 

Je vous désire mille fois, mon Jésus : quand viendrez- 
vous? quand me rendrez-vous heureux ? quand me rassasie- 
rez-vous de vous-même? — Gloire à vous, éternelle Sagesse. 

Ps. 142. Votre Esprit dans sa bonté me conduira sur la 
terre de la justice ; à cause de votre nom , Seigneur, vous 
me donnerez la vie dans votre équité. 

Vous tirerez de la tribulation mon âme , et dans votre mi- 
séricorde, vous dissiperez mes ennemis. 

Vous perdrez tous ceux qui persécutent mon âuie , car je 
suis votre serviteur. 

Gloire au Père. 

Antienne. — Mon tîls, en désirant la Sagesse vous conser- 
verez la justice , et le Seigneur vous la donnera. 

Capitule. — La Sagesse triomphe des méchants ; elle atteint 
d'une extrémité à l'autre par sa puissance , et elle dispose 
tout avec douceur, ly. Grâces à Dieu. 

f. Pour moi , je me réjouirai dans le Seigneur , 

b). Et je tressaillirai en Jésus , mon Dieu. 



520 OFFIGK 

ORAISON. 

Dieu, qui, par votre coélernelle Sagesse, avez tiré 
riiomme du néant et l'avez admirablement relevé de sa 
chute, faites, nous vous en conjurons, que, dociles à vos 
inspirations, nous aimions la Sagesse de toute notre âme et 
que nous courions à vous de tout notre cœur. Par le même 
.l.-C. N.-S. 

SEXÏE. 

Que le salut de Tâme, etc. 

UYMNE. 

Jésus , souveraine bonté, joie merveilleuse du cœur, dou- 
ceur incompréhensible , que votre amour m'embrase. 

Qu'il m'est bon devons aimer, Jésus, de ne chercher que 
vous , de mourir à moi pour pouvoir vivre en vous î 

Jésus, mon bien-aimé, l'espérance de mon âme (jui sou- 
pire, c'est vous qu'implorent mes larmes , vous qu'appelle 
le cri secret de mon âme. 

Gloire à vous, éternelle Sagesse. 
. Ps. 32. Notre âme attend le Seigneur avec confiance , 
parce qu'il est notre aide et notre protecteur. 

Notre cœur s'est réjoui en lui , et nous avons espéré en 
son saint nom. 

Que votre miséricorde descende sur nous, Seigneur, puis- 
que nous avons espéré en vous. 

Gloire au Père. 

Antienne. — Le Seigneur m'apos^édée dès le commence- 
ment de ses voies, avant même qu'il créât toute chose. 

Capitule. — La Sagesse est la splendeur de la Lumière 
éternelle, le miroir sans tache de la Majesté divine, et 
l'image de sa Bonté. 

î^. Grâces âDieu. 

^. Que le nom du Seigneur soit béni. 

f. Maintenant et dans tous les siècles. 

Gloire au Père. — Que le nom du Seigneur soit béni. 

f. De l'orient jusqu'au couchant. 

^. Le nom du Seigneur est digne de louange. 

f. Seigneur, écoutez ma prière. 

.1^. Et que mes cris parviennent jusqu'à vous. 



DE L'ÉTEUNELLE SAGESSE. 521 

ORAISON. 

Exaucez-nous, Dieu puissant et miséricordieux ; montrez 
à nos esprits la lumière de votre Sagesse, et accordez-nous 
de vous aimer plus que tout. Par le même J.-C. N. S. 

NONE. 
Que le salut de l'âme , etc. 

HYMNE. 

En quelque lieu que je sois, c'est toujours Jésus que je 
désire : quelle joie de le trouver, quel bonheur de le pos- 
séder ! 

Oui , ces embrassements , ces baisers surpassent la dou- 
ceur du miel; l'union avec Jésus est la félicité ; mais que 
ces instants sont rapides ! 

Ce que je cherchais je le vois, ce que je désirais je le 
tiens; je languis d'amour pour Jésus , et mon cœur est tout 
enflammé. 

Gloire à vous , éternelle Sagesse. 

Ps. 50. Mon Dieu, créez en moi un cœur pur, et renou- 
velez dans mon sein un esprit de justice. 

Ne me rejetez pas de votre présence , et ne retirez pas de 
moi votre Esprit saint. 

Rendez-moi la joie de votre protection , et fortifiez-moi 
par votre esprit souverain. 

Gloire au Père 

Antienne. — Les abîmes n'étaient pas encore, et j'étais 
déjà conçue; et lorsqu'il préparait les ci eux, je disposais 
tout avec lui. 

Capitule. — La Sagesse est plus belle que le soleil ; elle 
est au-dessus de la magnificence des étoiles; et lorsqu'on la 
compare à la lumière, on la trouve supérieure. 

^. Grâces à Dieu. 

f. De l'orient à l'occident. 

j^. Le nom du Seigneur est digne de louange. 

Gloire au Père. — De l'orient à l'occident. 

^. La Sagesse repose dans son cœur. 

^, Et la prudence dans les paroles de sa bouche. 

■f. Seigneur, exaucez ma prière. 

^. Et que mes cris arrivent jusqu'à vous. 



522 OFFICK 

0RAI80N. 

Nous VOUS le demandons, Seigneur, répandez dans nos 
cœurs la lumière de votre Sagesse, pour que nous vous 
connaissions véritablement, et que nous soyons fidèles à 
vous aimer. Par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur. 

VÊPRES. 

Que le salut de Tâme, etc. 

Mon Dieu , venez à mon secours, 

Ps. 110. Il a envoyé un Rédempteur à son peuple, et il 
a fait avec lui une alliance éternelle. 

Son nom est saint et terrible ; la crainte du Seigneur est 
le commencement de la sagesse. 

Ceux qui ont une bonne intelligence lui obéissent tidèle- 
ment; sa louange doit durer dans tous les siècles. 

Gloire au Père. 

Antiex^ne. — Toute Sagesse vient du Seigneur notre Dieu. 
Elle a été toujours avec lui, et elle existait avant les siècles. 
— Louange à Dieu. 

Capitule. — J'ai aimé la Sagesse, et je l'ai cherchée dès 
ma jeunesse. J'ai désiré la prendre pour épouse, et je me 
suis passionné pour sa beauté, i^. Grâces à Dieu. 

HYxMNE. 

Jésus, vous êtes plus brillant que le soleil , plus suave que 
le baume, plus doux que toute douceur, plus aimable que 
toutes choses. 

Vous êtes la joie de Fâme , la perfection de l'amour ; vous 
êtes ma gloire, mon Jésus, le salut du monde. 

Jésus est la source de la clémence, l'espérance de la joie , 
le doux principe de la grâce, les délices véritables du cœur. 

Gloire à vous, Sagesse éternelle. 

f. Pour moi, je me réjouirai dans le Seigneur. 

r). Et je tressaillirai en Jésus, mon Dieu. 

CANTIQUE. 

Mon âme glorifie le Seigneur, et mon esprit est ravi en 
Dieu , mon Sauveur. 

Car il a regardé la bassesse de sa servante ; et maintenant 
toutes les générations m'appelleront bienheureuse. 



DE L'ETERNELLE SAGESSE. 523 

Le Tout-Puissant a fait en moi de grandes choses, et son 
nom est saint. 

Sa miséricorde s'étend d'âge en âge sur ceux qui le 
craignent. 

Il a déployé la puissance de son bras; il a confondu les 
pensées des cœurs superbes. 

Il a renversé les puissants de leur trône, et il a élevé 
les humbles. - 

Il a comblé de biens l'indigent , et il a renvoyé le riche 
les mains vides. 

Il a protégé Israël son serviteur, et il s'est souvenu de sa 
miséricorde , 

Gomme il l'avait promis à nos pères , à Abraham et à sa 
postérité dans les siècles. — Gloire au Père, 

Antienne. — Orient , splendeur de la Lumière éternelle, 
Soleil de justice , venez et illuminez ceux qui sont assis dans 
les ténèbres et à Tombre de la mort. — Louange à Dieu. 

ORAISON. 

Dieu, qui par votre coéternelle Sagesse avez tiré 
l'homme du néant et l'avez admirablement relevé de sa 
chute, faites, nous vous en conjurons, que, dociles à vos 
inspirations, nous aimions de toute notre âme la Sagesse, 
et que nous courions à vous de tout notre cœur. Par le 
même J.-G. N. S. 

GOiMPLlES. 

f. Que le salut de l'âme et du corps. 

Ri. Nous soit donné par Jésus, la Sagesse du Père. 

f. Gonvertissez-nous, ô Dieu notre Sauveur. 

n\ Et détournez de nous votre colère. 

f. Mon Dieu , venez à notre aide. 

r). Hâtez-vous de nous secourir. 

Gloire au Père, 

Ps. 12. Éclairez mes yeux, pour que je ne m'endorme 
jamais dans la mort, de peur que mon ennemi ne dise : 
J'ai prévalu contre lui. 

Geux qui me persécutent se réjouiront si je suis ébranlé ; 
mais moi j'ai espéré dans votre miséricorde. 



52^ OFFICE 

Mon cœur se réjouira en vous, son salut; je chanterai les 
louanges du Seigneur, qui m'a comblé de biens, et je cé- 
lébrerai le nom du Très-Haut. — Gloire au Père. 

Antienne. — J'habite au plus haut des cieux , et mon 
trône est sur une colonne de nuée. — Louange à Dieu. 

Capitule. — La Sagesse apprend la tempérance, la justice 
et la vérité , qui sont les choses les plus utiles aux hommes 
dans leur vie. ^. Grâces à Dieu. 

' ^ . C'est en vous que je dormirai , et je me reposerai dans 
la paix, 

f. Si je laisse mes yeux dormir et mes paupières som- 
meiller, c'est en vous que je dormirai et me reposerai. 

Gloire au Père. — C'est en vous que je dormirai , et je 
me reposerai dans la paix. 

HYMNE. 

Jésus gouverne dans une paix qui surpasse toute jouis- 
sance; aussi mon âme le désire et soupire après sa présence. 

Les chœurs célestes vous glorifient et répètent vos 
louanges; Jésus est la joie du monde, et nous réconcilie 
avec Dieu. 

Jésus est retourné vers son Père, il règne au ciel ; mon 
cœur n'est plus en moi , il a suivi Jésus. 

Gloire à vous, éternelle Sagesse, au Père, et à l'Esprit 
consolateur dans les siècles. — Ainsi soit-il. 

f. 11 a choisi la paix pour son séjour. ^. Et Sien pour sa 
demeure. 

CANTIQUE. 

Maintenant, Seigneur, laissez mourir, selon votre parole, 

votre serviteur en paix ; 
Parce que mes yeux ont vu votre salut, 
Que vous avez préparé pour tous les peuples , 
Comme la lumière des nations et la gloire d'Israël, votre 

peuple. — Gloire au Père. 
Antienne. — Roi qui triomphez parmi vos saints, vous 

êtes toujours admirable, et cependant toujours ineffable. 

Vous êtes en nous. Seigneur, et votre saint nom est notre 

protection. Ne nous abandonnez pas, ôvous notre Dieu, et 

daignez, au jour du jugement, nous placer parmi vos saints 

et vos élus, ô Roi à jamais béni. 



DE L'ÉTERNELLE SAGESSE. 525 

f. Seigneur, écoutez ma prière. 

r'. Et que mes cris parviennent jusqu'à vous. 

ORAISON. 

Nous vous supplions , Seigneur, de regarder notre faiblesse 
avec miséricorde ; que votre bonté répande en nous l'amour 
de votre éternelle Sagesse, afin qu'après avoir goûté son 
ineffable douceur, nous puissions mépriser toutes les choses 
de la terre, et nous attacher, par un ardent désir, avons, le 
bien suprême. -Par le même Jésus-Christ Notre-Seigneur, 
votre Fils, qui vit et règne avec vous dans l'unité du Saint- 
Esprit, pendant tous les siècles des siècles. — Ainsi soit-il. 

f. Seigneur, écoutez ma prière , 

^. Et que mes cris parviennent jusqu'à vous. 

^. Bénissons le Seigneur. 

i^. Grâces à Dieu. 

f. Que l'éternelle Sagesse garde nos cœurs et nos corps. 

1^. Ainsi soit-il. 



FIN 



TABLE 



Avertissement. 1 

Approbation du Révérend Père Lacordaire. 5 

Avant-propos. 7 

VIE DU BIENHEUREUX HExNRI SUSO. 

I. — Des premières années du bienheureux Suso, et des tentations 

qu'il éprouva au commencement de sa conversion. 21 

H. — Dieu fortifie notre Bienlieureux par une vision céleste. 25 

m. — Frère Henri se passionne pour l'éternelle Sagesse. 27 

IV. — De quelques tentations du démon pour le distraire de l'au^oui 

de l'éternelle Sagesse. 29 

V. — L'éternelle Sagesse lui apparaît. 32 

VI. — Comment le bienheureux écrit sur sa poitrine et dans son 
cœur le saint nom de Jésus. 34 

VII. — De quelques autres consolations qu'il reçoit du Ciel. 3Ç 

VIII. — De ses rapports avec les âmes du purgatoire. 41 

IX. — Comment frère Henri se tenait à table et se nourrissait. 43 

X. — Dans quel esprit et avec quel amour de la Sagesse frère Henri 

commençait le premier jour de l'année. 45 

XI. — De quelques autres dévotions de frère Henri. 47 
XI L — Quelles pensées notre Bienheureux avait quand il célébrait 

la messe. f 51 
XIIL — Gomment le Bienheureux honorait la Purification de la 

vierge Marie. 33 
XIV. — Comment il passait l'époque du carnaval et fêtait le mois 

de mai. Sa 



528 TABLE. 

XV. — Dans quel esprit notre Bienheureux assistait Jésns-Christ 

snr le Calvaire. 59 

XVI. — De son rigoureux silence. 64 

XVII. — De ses grandes mortifications. 65 

XVIII. — Il porte pendant plusieurs années une croix garnie de 
pointes. 68 

XIX. — De la dureté de son lit. 71 

XX. — Comment notre Bienheureux souffrait le tourment de la soif. 73 

XXI. — Frère Henri est consolé par notre Seigneur Jésus-Christ et 
par sa sainte Mère. 75 

XXII. — Comment le Bienheureux fut conduit par un ange à l'école 
d'une plus haute sagesse et d'une plus grande perfection. 79 

XXIII. - Comment frère Henri reçut d'un ange l'épée et les armes 

de chevalier. 82 

XXIV.— Le Bienheureux se prépare dans la solitude à bien souffrir. 87 

XXV. — Comment Dieu instruisit le Bienheureux par l'exemple 
d'un jouteur. 89 

XXVI. — Des croix et des tentations intérieures de notre Bienheu- 
reux. 92 

XXVII. - De quelques-unes des persécutions (|ue souffrit le Bien- 
heureux. 9 '3 

XXVIII.— Des larmes qu'il répand pour ramener une sœur perdue. 98 

XXIX. — Frère Henri est accusé d'avoir empoisonné les fontaines. 101 

XXX. — Comment le Bienheureux convertit un assassin et court 

de grands dangers. 103 

XXXI. — Dieu accorde à notre Bienheureux un peu de repos. 106 

XXXII. — Frère Henri se plaint à Dieu de ses afflictions. 107 

XXXIII. — Le nombre et la pesanteur de ses croix le réduisent à 
l'extrémité. 111 

XXXIV. — Frère Henri invite tous les affligés à souffrir avec joie. 113 
XXXV.— Quelles sont les grâces que Dieu accorde à ses amis 

affligés. 116 

XXXVI. — Des fruits admirables que produisaient les prédications 

du Bienheureux. 120 

XX XVII. — D'une grande épreuve qu'eut à supporter le Bienheu- 
reux. 123 

XXXVIII. — Des fatigues que la charité du Bienheureux lui faisait 
supporter pour le salut des personnes religieuses. 129 

XXXIX. — Notre Bienheureux est nommé prieur d'un couvent. 133 
XL. — ■ De la sainteté de sa mère et de ses amis. 135 
XLl. — Du bien que faisait frère Henii, et de sa mort glorieuse. 138 



FABLE. 529 



LE LIVRE DE LA SAGESSE ETERNELLE. 

l.— Gomment Dieu attire à lui des âmes qui s'entendent appelées 
sans reconnaître sa voix. 1 't5 

IL — Comment on parvient à la divinité de Jésus par les douleurs 
de son humanité. 149 

IIL —Des motifs de l'Incarnation et de la Passion de Jésus-Christ. 151 

IV. — Jésus-Christ a souffert pour être imité. 153 

V. — Avec quel excès d'amour Jésus-Christ souffrit pour nous. 156 

VI. — Gémissements du Disciple. 158 
VIL — L'éternelle Sagesse console son Disciple. 161 
VII L — Combien la tiédeur de l'âme est dangereuse. 164 

IX. — Qu'il est impossible de servir à la fois Dieu et les créatures. 16G 

X. — Combien se trompent les tièdes et les mondains. 168 
XL — Combien la Sagesse éternelle est aimable, et quelles dou- 
ceurs elle réserve aux âmes. 171 

XII. —- Comment Dieu aime les âmes d'une manière particulière. 174 

XIII. — Comment la divine Sagesse est à la fois aimable et terrible, 
combien ses voies sont cachées. 176 

XIV. — Quels sont les signes de la présence de Dieu. 179 

XV. — Pourquoi on ne peut pas toujours jouir de la présence de 
Dieu, 182 

XVI. — Combien les hommes ont tort de se plaindre des croix et 
des difficultés qu'ils rencontrent dans les voies de Dieu. 184 

XVII. — Quelles sont les misères de ceux qui suivent le monde. 180 

XVIII. — De la gloire des justes. 188 

XIX. — Pourquoi Dieu se réjouit des souffrances de ses serviteurs. 191 

XX. — La méditation de la Passion de Jésus-Christ procure de 
grands biens; et comment il faut s'y livrer. 197 

XXI. — Comment on peut mourir avec Jésus-Christ sur la Croix. 200 

XXII. — Quel fut le but de notre Seigneur Jésus -Christ sur la Croix. 204 
XXîII. — Règles sommaires de la vie spirituelle. 207 

XXIV. — Le disciple de la divine Sagesse assiste à la mort subite 
d'un jeune homme de trente ans. 209 

XXV. — Du très-saint sacrement de l'Eucharistie. 220 

XXVI. — De quelle manière l'âme doit se préparer à recevoir l'Eu- 
charistie. 225 

XXVII. — Combien de grâces s'acquièrent par la fréquente Com- 
munion. 227 

XXVIII. — De la louange qu'on doit à Dieu. 230 

34 



530 TABLE. 

XXIX.— Comment Dieu est une essence très-simple. 240 

XXX. — Gomment l'homme doit retourner à Dieu. 243 

XXXI. — En quoi consiste le véritable renoncement. 247 
XXXÏI. — Gomment l'àme devient une même chose avec Dieu. 249 
XXXIII. — De la vie du juste qui se renonce en Dieu. 255 



INSTRUCTIONS ADRESSEES A UNE RELIGIEUSE. 

I. — Comment on doit purifier l'intelligence et se renoncer en Dieu. 259 

II. — Préceptes relatifs à la vie unitive. 262 

III. — Des joies qu'éprouve l'esprit à méditer ce qu'est Dieu. 273 

IV. — De l'immensité incompréhensible de Dieu. 277 

V. — Du mystère de la très-sainte Trinité. 279 
Vï. — Du dernier degré d'union avec Dieu. 283 
Vil. — Comment l'àme s'élève graduellement et se transforme en 

Dieu. 28G 

COLLOQUE SPIRITUEL DES NEUF ROCHERS. 

I. — Le Seigneur commande à frère Henri d'écrire. 291 

II.— Frère Henri voit en extase combien peu se sauvent. 295 

m. — Dieu découvre les péchés des chrétiens. 297 

IV. — Combien les chefs de l'Église sont loin d'imiter ceux d'au- 

trefois. 300 

V. — Dans quelle tiédeur vivent les Ordres mendiants. 302 

VI. — Des prédicateurs et des docteurs de l'Église. 308 
VIL — Combien les piètres sont éloignés de la sainteté de leur mi- 
nistère. 304 

VIII. — Du faste et de l'orgueil des femmes et des nobles. 305 

IX. — Du grand péril que courent les bourgeois et les marchands 
avares. 306 

X. — Des ouvriers pauvres et des paysans. 308 

XI. -- Des femmes orgueilleuses et impudiques^ et de leur dam- 
nation. Ibid. 

XII. — Des gens mariés , et combien le monde mérite d'être puni. 310 
Xiii. — Des NEUF rochers.— Quels sont les habitants du premier 

et du plus bas rocher de la montagne. 313 

Du second rocher et de ses habitants. 317 

Du troisième rocher. 320 

Du quatrième rocher. 321 

Du cinquième rocher. 324 



TABLE, , 531 

Du sixième rocher. 320 

Du septième rocher. 328 

Du huitième rocher. 329 

Du neuvième et dernier rocher. 33 :i 

Comment le Bienheureux fut élevé à l'union de Dieu. 344 

APPENDICE AU COLLOQUE DES NEUF ROCHERS 
DU BIENHEUREUX SUSO 

Du premier degré. 348 

Du second degré. 350 

Du troisième degré. 351 

Du quatrième degré. 352 

Du cinquième degré. 353 

Du sixième degré. 354 

Du septième degré. 355 

Du huitième degré. 35« 

Du dernier degré. 357 

DISCOURS SPIRITUELS DU BIENHEUREUX SUSO. 

l. — De la vérité de notre néant, et de l'humilité du coeur.— 
Comhien est précieuse la connaissance de nous-mêmes. 36 J 
Combien tous les hommes veulent être estimés et honorés. 364 
En quoi consiste le véritable renoncement. 36G 
IL — De la perfection spirituelle. — Gomment l'esprit doit s'éle- 
ver et se détacher des sens. 368 
De la victoire de l'esprit sur toutes les forces naturelles. 373 
Comment on doit vaincre ses désirs. 375 
Comment on doit triompher de toutes les images sensibles et 

créées. 378 
Comment l'âme doit graver en elle-même l'image de Jésus- 
Christ. 380 

III. — De la mort spirituelle. — De quelle manière on doit mou- 
rir au monde et à soi-même. 383 

D'une plus haute perfection des serviteurs de Dieu. 387 

IV. — De quelques graves tentations de la vie spirituelle. 392 

De la tristesse de l'âme. 393 

Du désespoir. 395 

De quelques erreurs des personnes scrupuleuses. 398 
Combien on peut , au milieu des dégoûts intérieurs , acquérir 

de mérite. 401 

V. — De la fuite du monde , et du service de dieu. 404 



53-2 TAHLE. 

LETTRES SPIRITUELLES DU BIENHEUREUX SUSO. 

Lettre L — A une religieuse, sur le mépris et l'oubli du monde. 414 

Lettre IL — Il exhorte une religieuse à l'humilité du cœur, au 
courage dans les souffrances et à la persévérance dans les 
bonnes œuvres. 417 

Lettre III. — 11 console une affligée. 421 

Lettre IV. — Il fortifie et affermit une novice que le démon enga- 
geait à retourner dans le monde. 424 

Lettre V. — Il se réjouit de la conver.-ion d'une pécheresse, et il 
l'encourage. 427 

Lettre VI — Le Bienheureux console un de ses fils spirituels sur 
le point de mourir. 431 

Lettre VIL — Le Bienheureux écrit à un de ses amis, supérieur 
d'un couvent, et lui apprend comment il doit remplir sa charge. 434 

Lettke VIII. — Il répond à une religieuse qui lui avait demandé 
comment l'âme doit se conduire dans les extases et les jouis- 
sances de l'esprit. 439 

Lettre IX. — Le Bienheureux écrit à un de ses amis affligé, et lui 
enseigne la voie pour arriver à la paix du cœur. 44^2 

Lettre X. — A un de ses amis sur la purgation , l'illumination et 
la perfection de lame sainte. 445 

Lettre XL — Le Bienheureux exhorte une de ses filles spirituelles 
à graver dans son cœur le saint nom' de Jésus. 447 

Conseils du rienheireix Srso a sa fille spirituelle ÉLiSAUETU 
Staeglin. 4 5u 

ilÉDITATlONS pendant les trois heures d'agome dk jlsus-christ 
sur la croix. 465 

SOLILOQUE sur la miséricorde de la vierge marie. 482 

EXERCICE SPIRITUEL de l'éternelle sagesse. 492 

SENTENCES tirées des saints pères. 49^» 

OFFICE de l'éternelle sagessf, composé par le bienheureux Suso. 503 



m 



Tours, imp. 31ame. 



I